SUR LA JONCTION DES DEUX MERS.

La Garonne et le Tarn en leurs grottes profondes

Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes,

Et faire ainsi couler, par un heureux penchant,

Les trésors de l'aurore aux rives du couchant;

Mais à des voeux si doux, à des flammes si belles,

La nature, attachée à des lois éternelles,

Pour invincible obstacle opposoit fièrement

Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.

France, ton grand roi parle, et les rochers se fendent:

La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent:

Tout cède, et l'eau qui suit les passages ouverts

Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers.

En 1684, après la mort de Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea

Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, pour

s'assurer s'il ne réclamait pas quelque amélioration. Arrivé à Naurouse,

point de partage du canal, l'illustre ingénieur, qui avait fait prendre

et construire tant de citadelles célèbres, examina dans le plus grand

détail tous les travaux exécutés sur la Montagne Noire, et demeura

surtout émerveillé à la vue de l'immense réservoir de Saint-Féréol, qui

n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,000 pieds en largeur et 120

pieds en profondeur[298]. Mais les difficultés que Riquet avait dû

surmonter pour pratiquer sur les flancs de la Montagne Noire, malgré

leur _affreux enchaînement_, les diverses rigoles qui alimentent le

réservoir de Saint-Féréol, excitèrent surtout son étonnement. Vauban

admira longtemps ces magnifiques travaux; puis, s'adressant aux

personnes qui l'accompagnaient: «Il manque pourtant quelque chose ici,

leur dit-il: c'est la statue de Riquet[299].» Mais, à cette époque,

l'auteur du canal de Languedoc n'était pas mort depuis assez longtemps

pour avoir droit à une statue, et il fallait que la génération, qui

avait douté de son génie, de sa persévérance et du succès de son oeuvre,

jusqu'au moment où le succès devint un fait, eût entièrement disparu

avant que l'on songeât à décerner à Riquet un honneur qu'il avait si

bien mérité.

Le canal d'Orléans, dont un édit du mois de mars 1679 confia l'exécution

au frère du roi, moyennant la jouissance perpétuelle du droit de

navigation, justice et seigneurie, était une oeuvre d'une bien moindre

portée, mais dont l'expérience a démontré l'utilité. Déjà, en 1606,

Sully avait rendu un immense service aux bassins de la Loire et de la

Seine en les mettant en relation régulière par le canal de Briare, qui

communique d'un côté avec la Loire, de l'autre avec la rivière de Loing,

et par celle-ci avec Moret, petit port sur la Seine, à deux lieues de

Fontainebleau. Le canal de Briare, qui ne comptait pas moins de quarante

et une écluses sur une longueur de vingt lieues, et qui était le

premier essai de ce genre fait en France, avait prouvé l'importance et

la fécondité de ces sortes de travaux. Plusieurs provinces, et parmi

elles les plus productives du royaume en matières encombrantes et de

première nécessité, le fer et la houille, trouvaient dans la capitale,

au moyen de cette nouvelle voie de communication, des débouchés

avantageux et assurés. Malheureusement, l'irrégularité de la navigation

entre Orléans et Briare était extrême, et toute la Basse-Loire, dont les

relations fluviales avec le bassin de la Seine étaient interrompues

pendant plusieurs mois de l'année, se voyait obligée de recourir aux

transports par terre, infiniment plus coûteux. Le canal d'Orléans eut

pour objet de remédier à ce grave inconvénient. L'édit de concession

portait que la navigation par la jonction des rivières ayant pour

résultat de faire arriver facilement dans toutes les provinces ce que la

nature a donné à chacune en particulier, le roi avait toujours approuvé

ces sortes d'entreprises, principalement quand elles pouvaient accroître

l'abondance en sa bonne ville de Paris, centre du commerce du

royaume[300]. Le canal d'Orléans devait communiquer avec la Loire par le

port Morand, à deux lieues au-dessus d'Orléans, traverser la forêt de ce

nom et entrer dans le canal de Briare à Cepoy, près de Montargis. On

estimait que les vins, eaux-de-vie et vinaigres d'Orléans, ainsi que les

blés, les farines et les charbons de la Basse-Loire et d'autres

marchandises venant de l'Océan pour le bassin de la Seine lui

fourniraient des transports abondants, et cet espoir a été confirmé par

les événements au delà de toutes les prévisions; mais il ne fut pas

donné à Colbert de le voir se réaliser pendant son administration. Une

compagnie à laquelle le duc d'Orléans avait cédé ses droits n'ayant pas,

faute de fonds, rempli les conditions de son traité, il s'ensuivit une

rétrocession, et, à cause du temps que ces difficultés firent perdre, le

canal d'Orléans ne fut livré à la navigation que le 5 mars 1692, treize

ans après l'édit de concession[301]. Grâce à l'énergie et aux ressources

inépuisables de Riquet, la construction de réservoirs immenses, ces

percements de montagnes, ces ouvrages d'art considérables, exécutés

malgré des difficultés pécuniaires et des entraves de toutes sortes,

cette multitude de ruisseaux ramassés de si loin et avec tant de peine,

ce nombre prodigieux d'écluses, tant d'obstacles vaincus enfin, qui

faisaient du canal de Languedoc une oeuvre également admirable par la

hardiesse de l'oeuvre et la grandeur des résultats, tout cela avait été

entrepris et achevé à peu près dans le même espace de temps qu'on en mit

à creuser le canal d'Orléans.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 37 / 189 题