Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers
(1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de
ces pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de
Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et
Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663,
1665, 1666).--Colbert est reçu membre de l'Académie Française et
prononce un discours de réception (1667).--Il institue les jetons
de présence.--Dépenses de Louis XIV en bâtiments.--Colonnade du
Louvre.--Le Bernin à Paris (1665).--Observations de Colbert à Louis
XIV au sujet des dépenses faites à Versailles.--Total des dépenses
pour constructions sous le règne de Louis XIV.
Il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur
nos pas, et de jeter un coup d'oeil sur l'une des parties de
l'administration de Colbert dont les résultats ont jeté le plus de
lustre sur le règne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordées aux
hommes de lettres français et étrangers, de la création des académies et
de la surintendance des bâtiments royaux. Déjà sous le cardinal Mazarin,
il existait une liste de pensions faites par l'État aux hommes de
lettres, et l'historien Mézerai figurait sur cette liste pour 4,000
livres, qui lui furent conservées jusqu'en 1672[259]. Plus généreux en
apparence, Fouquet ouvrit aux littérateurs et aux savants de son temps
sa cassette particulière, et parmi ses pensionnaires, on remarque
Corneille, La Fontaine, Mlle Scudéry. Était-ce de sa part
ostentation, générosité naturelle, moyen de s'attacher des créatures?
Peut-être tout cela à la fois. Colbert était trop habile à flatter les
goûts du roi, il avait trop bien deviné que ses penchants l'entraînaient
vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne
pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations
personnelles. A peine arrivé au pouvoir, il s'occupa donc de la position
des littérateurs, et il demanda à deux d'entre eux, Chapelain et Costar,
une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des
pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres à cette faveur. Les
deux listes furent remises à Colbert, et c'est sur ce double travail que
l'état des pensions de 1663 fut arrêté[260]. En voici la copie:
«Au sieur La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme
pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a
fait divers ouvrages fort estimés 2,000 liv.
«Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune
autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger
toutes les productions de l'esprit 1,500
«Au sieur Leclerc, excellent poëte françois 600
«Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique
du monde (_expression de Costar_) 2,000
«Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et doué de la
plus belle imagination qui ait jamais été[261] 1,200
«Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces 2,000
«Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur
et élégant[262] 1,000
«Au sieur Boyer, excellent poëte françois 800
«Au sieur Corneille le jeune, bon poëte françois et
dramatique 1,000
«Au sieur Molière, excellent poëte comique 1,000
«Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable 1,500
«Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire 1,500
«Au sieur Godefroi, historiographe du roi 3,600
«Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit
Origène 1,500
«Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois 1,200
«Au sieur abbé Cottin, poëte et orateur françois[263] 1,200
«Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines 1,000
«Au sieur Dauvrier, id. 3,000
«Au sieur Ogier, consommé dans la théologie et les
belles-lettres 1,500
«Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue
arabe 600
«Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres 1,000
«Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264] 1,200
«Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire 1,200
«Au sieur Du Perrier, poëte latin 800
«Au sieur Fléchier, poëte françois et latin 800
«Aux sieurs de Vallois, frères qui écrivent l'histoire en
latin 2,400
«Au sieur Maury, poëte latin 600
«Au sieur Racine, poëte françois[265] 600
«Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie
positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues
orientales 3,000
«Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui
ait jamais été et du plus solide jugement 3,000
«Au sieur abbé Cassaigne, poëte, orateur et savant en
théologie 1,500
«Au sieur Perrault, habile en poésie et belles-lettres 1,500
«Au sieur Mézerai, historiographe 4,000
Quelques étrangers, auxquels il était accordé des pensions de 1,200 à
1,500 livres, complétaient cette première liste. C'étaient Huyghens,
Heinsius, Boeklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius
était un célèbre géographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert
lui écrivit pour le prévenir de la faveur dont il était l'objet, laisse
percer suffisamment le motif secret et réel que l'on avait en donnant de
pareilles pensions à des étrangers.
«Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut néanmoins être
votre bienfaiteur, et m'a commandé de vous envoyer la lettre de
change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa
protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du
fameux Vossius, votre père, et qu'ayant reçu de lui un nom qu'il a
rendu illustre par ses écrits, vous en conserverez la gloire par
les vôtres. Ces choses étant connues de Sa Majesté, elle se porte
avec plaisir à gratifier votre mérite, et j'ai d'autant plus de
joie qu'elle m'ait donné ordre de vous le faire savoir que je puis
me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis,
Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.
«COLBERT.
«A Paris ce 21 juin 1663[266].»
Évidemment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire
dans cette détermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire
de l'effet à l'étranger. Une lettre que Chapelain lui écrivit le 17 mai
1663 ne laisse, à ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la
correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la
liste des pensions, et que Colbert avait envoyé en Espagne pour observer
l'état du pays, Chapelain lui faisait connaître que ce Wasengeil ne se
lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libéralité
du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalité, et
que les Espagnols avaient peine à y ajouter foi, tant cela leur semblait
au-dessus de ce qui s'était jamais fait.
«J'ai considéré, Monsieur, disait Chapelain en terminant, comme un
bonheur d'avoir rencontré un sçavant homme désintéressé et non
suspect de partialité, qui d'office voulut estre, en des pays où
nous ne sommes pas aimés, la trompette et la gloire de Sa Majesté
et de vos si justes louanges. Il parcourra toute l'Espagne et les y
répandra avec courage et fidélité, et au moins à son retour, nous
rendra conte (_sic_) du succès qu'elles y auront eu[267].»
Enfin, l'on a trouvé récemment, dans les papiers d'Hermann Conring,
homme d'État et écrivain allemand célèbre au XVIIe siècle, une lettre
originale de Colbert du 27 août 1665, qui annonçait l'envoi d'une lettre
de change de 1,700 livres. Il y avait aussi, dans les mêmes papiers, le
brouillon d'une lettre d'Hermann Conring à Colbert. Or, il résulte de
cette lettre, datée du 2 mai 1672, que Conring était chargé par la cour
de France de gagner des voix à Louis XIV, qui songeait alors à se faire
nommer empereur d'Allemagne[268].
Les pensions accordées aux littérateurs et savants étrangers par Colbert
avaient donc un double but politique qu'on ne saurait dissimuler; car en
même temps qu'elles agissaient sur l'opinion et donnaient au dehors une
haute idée de la grandeur et de la générosité de la France, elles
disposaient ceux qui en étaient l'objet à rendre, dans certains cas, au
gouvernement des services particuliers, peu compatibles sans doute avec
la dignité des lettres, mais d'autant mieux recompensés.
Au surplus, ces services coûtaient peu à l'État, et l'effet produit
n'était nullement en rapport avec la somme affectée aux gratifications.
Le chiffre des pensions aux gens de lettres français et étrangers ne
dépassa jamais 100,000 livres, et descendit, en moyenne, à 75,000
livres, à partir de 1672, époque à laquelle les pensions aux étrangers
paraissent avoir été supprimées. On a remarqué que, tant que Colbert
vécut, La Fontaine ne fut pas porté sur la liste des pensions[269].
Était-ce rancune pour la fidélité éclatante que l'immortel fabuliste
avait vouée à Fouquet, ou bien le poëte n'avait-il voulu faire aucune
démarche auprès du ministre ou de Chapelain pour obtenir la faveur que
l'on accordait au sieur Leclerc et au sieur Boyer? Si le fait est bien
exact, et tout porte à le croire, il y a une charmante épigramme au fond
de l'éloge suivant, qu'on lit dans un poëme de La Fontaine sur le
quinquina.
«Et toi que le quina guérit si promptement,
Colbert, je ne dois point te taire...
D'autres que moi diront ton zèle et la conduite,
Monument éternel aux ministres suivants:
Ce sujet est trop vaste et la muse est réduite
_A dire les faveurs que tu fais aux savants_.»
Mais en même temps qu'il encourageait les savants par des pensions,
Colbert proposait un plus noble but à leur ambition en créant plusieurs
académies. La France lui doit l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, celle des Sciences, celles de Peinture et de Sculpture.
C'est ainsi qu'il imitait encore le cardinal de Richelieu, son modèle de
prédilection. L'établissement de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres date du mois de décembre 1663[270]. Formée d'abord d'un
petit nombre de membres de l'Académie Française, elle s'assemblait dans
la bibliothèque de Colbert, afin d'y travailler aux inscriptions et
devises dont on faisait déjà un fréquent usage pour les médailles, les
écussons; et c'est de là que sortit, sans doute, l'orgueilleuse devise
de la Compagnie des Indes orientales: _Florebo quocumque ferar_. A cette
époque, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'était encore que
la _petite académie_, car elle ne se composait que de quatre membres;
Chapelain, Charpentier, et les abbés Cassagne et Bourzeis. Mais peu à
peu le nombre des académiciens qui prirent part à ses travaux augmenta.
En leur qualité d'historiographes, Racine et Boileau y concoururent.
D'ailleurs, le goût pour les médailles, qui allait toujours croissant,
lui donnait chaque jour plus d'importance, et les événements
fournissaient à ses membres de nombreuses occasions de faire graver sur
le bronze ou sur le marbre les louanges du roi dans ce style parfois un
peu trop hyperbolique, dont la célèbre devise: _Nec pluribus impar_, est
la plus haute expression[271]. L'Académie des Sciences fut fondée en
1666 pour perfectionner la géométrie, l'astronomie, la physique, la
mécanique, l'anatomie et la chimie. On frappa à ce sujet une médaille
représentant d'un côté le portrait du roi, et de l'autre Minerve ayant
autour d'elle une sphère, un squelette, un alambic. Les mots de la
légende étaient: _Naturæ investigandæ et perficiendis artibus_, et ceux
de l'exergue: _Regia scientiarum academia instituta M. DC. LXV_[272].
Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres, l'Académie
Française reçut Colbert parmi ses membres, en 1667. On a souvent répété,
sur la foi d'un historien de l'Académie, l'abbé d'Olivet, qu'en nommant
Colbert, celle-ci l'avait dispensé du discours de réception obligé, et
que cette faveur n'avait été accordée qu'à lui seul. D'abord, il est à
croire que Colbert eût été peu flatté d'un semblable privilège. Mais un
passage de la _Gazette de France_ détruit formellement l'assertion de
l'abbé d'Olivet, et lève tous les doutes à ce sujet. Le passage est
curieux.
«De Paris, le 30 avril 1667.--Le 21 du courant, le duc de
Saint-Aignan, ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le
conduisit en l'Académie Françoise, établie chez le chancelier de
France, laquelle l'avoit depuis longtemps invité à lui faire
l'honneur d'être un de ses membres; et après y avoir été reçu avec
les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du roi
avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute cette
savante compagnie[273].»
On le voit donc, Colbert subit la loi commune, et paya son tribut au
discours de réception. Quelque temps après, frappé de la lenteur avec
laquelle l'Académie travaillait au dictionnaire de la langue dont elle
s'occupait alors depuis plus de quarante ans, il régla les heures de ses
séances et lui fit donner, ajoute-t-on, une pendule, «avec ordre au
sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir.» En même
temps, pour hâter la publication du dictionnaire et stimuler le zèle des
académiciens, Colbert leur accorda des jetons de présence, et, depuis
cette époque, a dit un académicien, «on travailla mieux et dix fois plus
qu'on n'avait fait jusqu'alors[274].»
Cependant, les pensions aux gens de lettres et la création des académies
ne formaient que la moindre partie des encouragements que ce ministre
accordait aux beaux-arts. Le 2 janvier 1664, Louis XIV lui avait donné
la charge de surintendant des bâtiments en remplacement d'un sieur
Ratabon[275]. Tant qu'elle avait été occupée par ce dernier, la charge
de surintendant des bâtiments n'avait eu, faute d'argent sans doute,
aucune importance; mais dès que l'ordre fut rétabli dans les finances,
et que Colbert eut les bâtiments dans ses attributions, les choses
changèrent de face. Les dépenses de Louis XIV en bâtiments, ont été
énormes. On ne couvre pas impunément le sol de palais, de statues,
d'arcs de triomphe, de monuments de toute sorte; mais la passion et
l'esprit de parti ont quelquefois grossi ces dépenses dans des
proportions fabuleuses. Après Voltaire, qui les évalua à 500 millions,
Mirabeau avait dit qu'elles atteignirent le chiffre de 1,200
millions[276]. Volney alla beaucoup plus loin, et il les porta à
4,600,000,000[277]. En même temps, on ajoutait que, pour anéantir la
preuve de ces profusions, Louis XIV avait brûlé tous les registres où
elles étaient constatées. Or, ces registres ont été retrouvés; ils
existent en plusieurs copies, appartenant les unes à la Bibliothèque
royale, d'autres à des particuliers. De savants et zélés bibliophiles,
véritables pionniers de l'histoire, les ont compulsés avec soin, ont
constaté leur authenticité, les ont contrôlés les uns par les autres, et
il en résulte que toutes les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, ne se
sont élevées qu'à CENT SOIXANTE-CINQ MILLIONS, monnaie de son
temps[278].
Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette somme de 165 millions
représentait alors une valeur énorme. A l'époque où la plupart des
travaux auxquels elle fut affectée s'exécutèrent, le chiffre moyen du
budget était de 90 millions, et il s'en fallait de beaucoup que la
France le payât aussi aisément qu'elle paye actuellement un budget de
1400 millions. Si l'on a égard au chiffre de la population, qui
n'excédait guère alors 20 millions d'habitants, au grand nombre de
privilégiés que leur naissance ou leurs fonctions exemptaient de
l'impôt, on demeurera convaincu que cette somme de 165 millions dut
être, comparativement, très-onéreuse aux populations. C'était donc là
une magnifique dotation. Pendant vingt ans, Colbert fut le dispensateur
tout-puissant de ce budget dépensé presque en entier sous son
administration. Il avait pour les beaux-arts un goût naturel que son
voyage en Italie n'avait fait qu'accroître; il savait en outre qu'un des
plus sûrs moyens de plaire au roi, de l'occuper agréablement, était de
l'entourer des merveilles de l'architecture, de la peinture et de la
sculpture. Il appela donc à lui tous les artistes de talent, leur
communiqua un peu de son activité, examina, discuta leurs plans, les
soumit à l'épreuve du concours public, et bientôt se produisit cette
série de chefs-d'oeuvre en tous genres, dont, avec raison, la France est
aujourd'hui si fière, et auxquels, de toutes les parties du monde, les
étrangers viennent incessamment payer le tribut de leur admiration.
Un des premiers projets dont Colbert eut à s'occuper fut la construction
de la principale façade du Louvre. Ce fut là une affaire, et même une
grande affaire qui comporte quelques détails. On avait commencé cette
façade sur les dessins de Le Vau, premier architecte du roi, lorsque
Colbert suspendit les travaux et demanda un nouveau plan aux architectes
de Paris. Parmi ceux-ci, un d'entre eux exposa, sans se nommer, un plan
admirable: c'était Claude Perrault qui était en même temps médecin du
roi. Pourtant, Colbert hésitait encore. Il y avait alors à Rome un
artiste célèbre, tout à la fois peintre, sculpteur, architecte, comme
avait été Michel-Ange; il s'appelait _Bernini_. Colbert voulut d'abord
avoir son avis, son plan; puis, il résolut de le faire venir à Paris.
Voici la lettre que Louis XIV lui écrivit, pour l'y appeler:
Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de
votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une
personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse
accorder avec le service que vous devez à notre Saint-Père le Pape
et avec votre commodité particulière. Je vous envoie en conséquence
un courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette
satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France,
prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon
cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera
savoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous
voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez
envoyés pour le bâtiment du Louvre; et du reste me rapportant à ce
que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions, je
prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier
Bernin.
«Louis.
«_Contre-signé_: DE LIONNE[279].
«A Paris, ce 11 avril 1665.»
Quel artiste ne se fût empressé de répondre à une aussi flatteuse
invitation, accompagnée, pour prévoir et lever tous les obstacles, d'un
premier présent de 30,000 livres? Le Bernin partit donc, emmenant avec
lui un de ses fils, deux de ses élèves, une nombreuse suite, et il reçut
pendant tout son voyage des honneurs inusités. D'après les ordres du
roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le
complimentèrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage réservé aux
seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui
apprêtaient à manger, et, quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel
du roi vint à sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A
peine fut-il arrivé, que Colbert lui rendit visite de la part du roi,
qui, à son tour, lui fit l'accueil le plus distingué. Le Bernin n'était
pas seulement un artiste de mérite, c'était aussi un habile courtisan.
Dans sa première entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son
buste. Quelque temps après, comme le roi posait devant lui, ayant écarté
une boucle de cheveux qui recouvrait le front de son modèle: «_Votre
Majesté_, lui dit-il, _peut montrer son front à toute la terre_.» Le mot
fit fortune, et bientôt tous les courtisans adoptèrent la coiffure à la
Bernin. Quant au plan du Louvre, il réussit moins bien. Ce plan avait
d'abord été adopté, et les fondations en furent posées avec éclat le 17
octobre 1665; mais, comme il exigeait que tous les anciens bâtiments
fussent détruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y
renonça après le départ du Bernin, et l'on revint à celui de Claude
Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir Le Bernin à Paris, et il lui
promettait 3,000 louis d'or par an. Le Bernin, dont la vanité excessive
s'était encore accrue par suite des honneurs exagérés qu'on lui avait
rendus, persista à quitter la France, sous prétexte que l'hiver y était
trop rigoureux pour sa santé, mais plutôt dit-on, parce qu'il supposait
Lebrun, Perrault et d'autres artistes jaloux de son talent. Magnifique à
l'excès jusqu'au bout, Louis XIV lui fit remettre, la veille de son
départ, 3,000 louis d'or (33,000 livres) en trois sacs avec un brevet de
6,000 livres de pension annuelle et un de 1,200 livres pour son fils. En
même temps, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fut invitée à
faire la devise d'une médaille destinée à immortaliser ce voyage sans
résultat. Cette médaille fut en effet frappée. Elle représente d'un côté
le portrait du Bernin, et, au revers, les muses de l'art, avec cet
exergue: _Singularis in singulis, in omnibus unicus_. Le voyage seul du
Bernin, sans compter la pension de 6,000 livres qu'il toucha jusqu'en
1680, coûta 103,000 livres[280]. On a vu ce qu'il produisit: un buste du
roi. Plus tard, il est vrai, le Bernin envoya de Rome une statue
équestre de Louis XIV; mais la tête en fut trouvée tellement
disgracieuse qu'il fallut la remplacer par une tête copiée sur l'antique
par Girardon. C'est la statue que l'on voit encore à Versailles, au bout
de la pièce des Suisses. Heureusement, son plan du Louvre avait été
rejeté, grâce à Colbert, auprès duquel ni le plan ni son auteur n'eurent
le don de réussir, et la colonnade du Louvre fut exécutée, d'après le
plan de Claude Perrault.
Cependant, Colbert s'aperçut bien tôt qu'il avait flatté dans Louis XIV
une passion terrible, insatiable, et que les dépenses, chaque jour
croissantes, affectées aux bâtiments, tendaient sans cesse à détruire
l'équilibre qu'il avait eu tant de peine à rétablir dans les finances.
Dès 1667, ses craintes devinrent très-vives, et il les exprima à Louis
XIV dans un mémoire[281]. Ce mémoire porte en substance que, si le roi
veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 1,500,000 écus qui y
ont été dépensés depuis deux ans, il aura bien de la peine à les
trouver; que ses divertissements sont tellement mêlés avec la guerre de
terre qu'il est bien difficile de les diviser; que, s'il examine combien
de dépenses inutiles il a faites, il verra que, si elles étaient toutes
retranchées, il ne serait pas réduit à la nécessité où il est.
«En mon particulier, ajoute Colbert saisi d'un noble patriotisme,
je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de 1,000 écus me
fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions
d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y
fournir, si c'était nécessaire. Votre Majesté excusera, s'il lui
plaît, ce petit transport... Votre Majesté doit considérer qu'elle
a triplé les dépenses de ses écuries... Si Votre Majesté examine
bien, elle trouvera que cette augmentation en livrées, en
nourritures d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus
de 200,000 livres tous les ans... Si Votre Majesté considère son
jeu, celui de la reine, toutes les fêtes, repas, festins
extraordinaires, elle trouvera que cet article monte environ à plus
de 500,000 livres, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais
fait cette dépense, et qu'elle n'est pas du tout nécessaire.»
Colbert s'excuse ensuite d'avoir tant tardé de présenter ces
observations au roi:
«La première raison, dit-il, c'est que j'avais à contredire ce que
Votre Majesté aime le plus fortement; la seconde, que, encore que
Votre Majesté agréât tout ce que je lui dis touchant les exils,
les rappels et les emprisonnements de ses sujets, je ne vois pas
que Votre Majesté y ait fait aucune réflexion, et j'ai commencé de
douter si la liberté que j'avais prise était agréable à Votre
Majesté; la troisième, qu'il m'a semblé que Votre Majesté
commençait de préférer ses plaisirs, ses divertissements à toute
chose, et cela, fondé sur deux rencontres considérables: la
première, ayant fait voir à Saint-Germain que Votre Majesté devait
fortifier son armée navale dans le même temps que Votre Majesté
disait qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y
fournir, dans ce moment-là, Votre Majesté dépense 200,000 livres
comptant pour un voyage de Versailles, savoir, 13,000 pistoles pour
son jeu et celui de la reine et 50,000 livres en repas
extraordinaires: la seconde que, encore que Votre Majesté voie dans
ce moment-ci l'état de ses affaires prêtes à tomber, _par l'excès
de toutes sortes de dépenses_, dans un abyme de nécessités qui
produit toute sorte de désordres, Votre Majesté, dis-je, fait faire
une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de
mousquetaires. Quand un mousquetaire à la basse paie aura consommé
la solde de 360 livres en ornements inutiles, de quoi veut-on qu'il
vive pendant cette année? Il faut que, par douceur ou par force, il
vive aux dépens de son hôte; les lieux où il demeure ne paient plus
la taille, et tout tombe dans la confusion. Ah! plût à Dieu que
Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière! Elle
trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares, de ces ornements
inutiles, dont la dépense, outre cela, ruine et les officiers et
les cavaliers.»
En terminant, Colbert blâme sévèrement les mouvements de troupes, «_à
qui on fait jouer la navette par des marches perpétuelles, ruineuses_,»
et dit en parlant des revues qu'il n'avait jamais compris qu'elles
dussent _venir chercher le roi, ni que la marche et l'assemblée des
armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, pût devenir un
amusement de dames_[282].
«J'avais vu auparavant, dit-il enfin, le secrétaire d'État de la
guerre, avec celui qui avait le soin des finances, chercher
ensemble de n'être point à charge aux peuples; on écoutait les
habitants des villes quand ils venaient se plaindre; on leur
rendait justice sévère sur les officiers et les troupes; à présent,
aucun n'ose se plaindre, car tous ceux qui sont venus ont été
traités de _coquins_, de _séditieux_, et les peuples ont appris ces
mauvais traitements, qui ont été prononcés par celui qui parle au
nom de Votre Majesté[283].»
Remontrances sévères, mais justes et courageuses. Malheureusement, elles
demeurèrent sans effet. On a vu plus haut que les sommes employées par
Louis XIV en bâtiments et encouragements aux beaux-arts et manufactures,
s'élevèrent de 1661 à 1710, à 165 millions. Il ne sera pas sans intérêt
de faire connaître quelle somme fut affectée à chaque objet en
particulier[284].
Dépense totale de Versailles, églises, Trianon, Clagny, Saint-Cyr, la
machine de Marly, la rivière d'Eure, Noisy et les Moulineaux 81,151,414 liv.
Tableaux, étoffes, argenterie, antiques 6,386,774
Meubles et autres dépenses 13,000,000
Chapelle (_construite de_ 1699 à 1710) 3,260,241
Autres dépenses de tout genre 13,000,000
__________
Total pour Versailles et dépendances 116,798,229
Saint-Germain 6,455,561
Marly (_non compris la machine qui figure à l'article
Versailles_[285]) 4,501,279
Fontainebleau 2,773,746
Chambord 1,225,701
Louvre et Tuileries 10,608,969
Arc de triomphe de Saint-Antoine[286] 513,755
Observatoire de Paris (_construit de 1667 à 1672_). 725,174
Hôtel royal et église des Invalides[287] 1,710,332
Place royale de l'hôtel Vendosme 2,062,699
Le Val-de-Grâce[288] 3,000,000
Annonciades de Meulan 88,412
Canal des deux mers (_non compris ce qui a été fourni par
les États du Languedoc_) 7,736,555
Manufactures des Gobelins et de la Savonnerie 3,645,945
Manufactures établies en plusieurs villes 1,707,990
Pensions et gratifications aux gens de lettres 1,979,970
_________
Total général des dépenses 165,534,315 liv.
Si l'on cherche à se rendre compte approximativement de la valeur
actuelle de cette somme, et qu'on se contente de prendre pour base la
moyenne du prix du marc d'argent sous Louis XIV et en 1846, on trouve
que les dépenses de ce roi, en bâtiments, encouragements et
gratifications, représenteraient, de nos jours, 350 millions environ.
Mais que l'on évoque un instant devant son imagination les seules
merveilles de Versailles, et que l'on se demande ensuite si, exécutées
de notre temps, toutes les constructions de Louis XIV ne coûteraient pas
près d'un milliard[289].