POUR LE SPIRITUEL.

«Les jésuites y établissent trop fortement leur autorité par la

crainte des excommunications.

«Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur sévérité. Les

considérer comme gens d'une piété exemplaire et que jamais ils ne

s'aperçoivent qu'on blâme leur conduite, car l'intendant

deviendrait dans ce cas presque inutile au service du roy.

«Les jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des Français et

ne point donner d'éducation à leurs enfants sous prétexte de

maintenir plus purement parmi eux la religion.

«C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher à combattre en

attirant les sauvages par commerce, mariages et éducation de leurs

enfants.

«Les jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les

rendent paresseux à la chasse en les enivrant.

«Les commerçants disent qu'au contraire le désir d'en avoir les

rend plus vigilants à se procurer par la chasse les moyens d'en

acheter.

«Examiner avec attention ce point.

«Ne pas trop multiplier les prestres, les religieux et les

religieuses.

«Favoriser les mariages.

«Le séminaire de Saint-Sulpice ayant une habitation au Canada, il

faut prendre garde que la bonne intelligence se maintienne entre

l'évesque, les jésuites et eux.»

Mais tous les efforts de Colbert en faveur de la Compagnie des Indes

occidentales échouèrent. En 1671, il prit des mesures pour faire payer

un intérêt de 5 pour 100 aux actionnaires, à l'exception de ceux dont

les fonds provenaient des taxes de la Chambre de justice; mais bientôt

il fut constant que la Compagnie ne pouvait pas se soutenir, et il

fallut liquider. Déjà, en 1670, il avait été question de procéder à

cette opération au moyen de 2 millions de livres de sucre qu'elle avait

en magasin et qu'il s'agissait de partager entre les actionnaires à

raison de 30 livres pour 100, ce qui portait le sucre à 3 livres 6 sous

la livre, avec promesse d'une gratification pour ceux qui

l'exporteraient à l'étranger. On revint un peu plus tard à cette idée,

et l'on voit par une lettre de Colbert, du 29 septembre 1672, aux

directeurs de la Compagnie d'Occident, que les marchandises n'ayant pas

suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions

volontaires, en opposition à celles provenant des amendes de la Chambre

de justice, le roi autorisait la Compagnie à percevoir, au profit des

intéressés, le droit de 50 sous qui se levait à Rouen sur les sucres et

les cires. En résumé, la Compagnie avait perdu en dix ans 3,523,000

livres. Au moment de sa liquidation, le roi lui donna près de 1,300,000

livres, et devint propriétaire de tous les établissements qu'elle avait

fondés[254].

Ainsi, aucune des nombreuses compagnies fondées par Colbert ne

prospéra. Tous les grands établissements qu'il créa, a dit Forbonnais,

disparurent après lui. On vient de voir ce que devinrent les compagnies

des Indes orientales, des Indes occidentales et du Sénégal. Les

Compagnies du Nord, du Levant et des Pyrénées n'eurent pas un meilleur

sort. La première, qui avait succédé à celle du même nom établie par

Fouquet, était particulièrement dirigée contre les Hollandais, qui s'en

émurent et firent des observations sur ce qu'elle jouissait de

privilèges contraires aux traités. Colbert répondit à ce sujet à M. de

Pomponne, que le roi donnait, il est vrai, à la Compagnie du Nord des

sommes assez considérables, mais qu'il pouvait le faire sans contrevenir

aux traités; qu'au surplus c'était un objet dont il fallait parler le

moins possible; que la peine causée aux États par ces nouveaux

établissements les préoccupait bien pendant quelque temps, mais que

bientôt ce bruit s'amortissait et qu'en attendant on avançait

toujours[255]. Quant aux faveurs concédées à la Compagnie du Nord, elles

étaient du même genre que celles dont jouissait la Compagnie des Indes

orientales. Le roi y contribuait pour le tiers des fonds, sur lesquels

les pertes éprouvées pendant les dix premières années seraient

imputables; il lui accordait une prime de 3 livres par chaque barrique

d'eau-de-vie transportée hors du royaume, et de 4 livres par tonneau

pour les autres marchandises également transportées hors de France ou

comprises dans les retours. Enfin _le roi s'engageait_, disait l'édit,

_afin d'éviter que la Compagnie se trouvât surchargée faute du prompt

débit des marchandises, de faire prendre et recevoir dans les magasins

de la marine toutes les marchandises propres à la construction, radoub,

armement et équipement des vaisseaux, fournitures et provisions des

armées navales, par les intendants et commissaires généraux, qui en

feraient les marchés avec un profit raisonnable dont il serait convenu

entre lesdits intendants et directeurs de la Compagnie_. Ne nous

arrêtons pas aux innombrables inconvénients d'une telle clause. Il

semble qu'une Compagnie ainsi favorisée eût dû réaliser sur-le-champ

d'immenses bénéfices. Cependant, deux ans après son organisation, elle

harcelait Colbert de ses demandes d'argent, et celui-ci était obligé

d'écrire aux directeurs, le 27 mars 1671, qu'il leur était dû seulement,

d'après leur propre compte, 549,088 livres, qu'il leur en a fait payer

686,000, et que, par conséquent, le roi était en avance de 140,000

livres[256]. La Compagnie des Pyrénées jeta encore moins d'éclat et eut

moins de succès que celle du Nord. Dans une lettre du 30 septembre 1672,

au premier président du Parlement de Toulouse, Colbert dit que cette

Compagnie, dont le roi attendait beaucoup de secours pour sa marine,

languissait faute d'une protection suffisante et par suite des procès

qu'on lui suscitait de tous côtés, procès qui traînaient en longueurs

affectées à cause d'un _trop grand attachement aux formes du palais_.

Ainsi, les protections représentées par des primes et des souscriptions

ne suffisaient plus; il fallait encore protéger les compagnies contre la

justice. Quant à la Compagnie du Levant, elle ne fit pas plus de bruit

que celle des Pyrénées, et l'on saurait à peine si elle a existé sans

une lettre de Colbert, du 9 décembre 1672, par laquelle il manifeste au

directeur la surprise qu'il a éprouvée en apprenant que la Compagnie

avait transporté en Portugal des brocards d'or et d'argent faux. «Si la

Compagnie, ajoutait Colbert, joue de pareils tours aux Turcs, elle court

risque de souffrir les plus cruelles avanies qu'ils fassent supporter

aux chrétiens[257].»

C'étaient là autant d'exemples des fâcheuses conséquences du privilège

et du monopole. Mais, comme l'a dit Forbonnais, à cette époque, l'amour

de l'_exclusif_ dominait toutes les têtes, même les plus saines, et les

plus éclatantes expériences ne servaient de rien. Au lieu de s'en tenir

au système des primes, nécessaire peut-être alors dans un petit nombre

de cas, vu l'imperfection de notre marine, Colbert poussa à l'extrême

les idées de son siècle. Toutes les fois qu'une compagnie liquidait,

c'était à qui inventerait un nouveau mode, une nouvelle forme de

protection pour celle qui lui succéderait. On a vu les conséquences de

ce système. Non-seulement on organisait des compagnies sans solidité,

égoïstes, ne songeant qu'à s'enrichir en peu de temps et manquant le but

faute de vouloir trop tôt l'atteindre; mais ces compagnies elles-mêmes

faisaient la contrebande et transportaient des marchandises en matières

de rebut, au mépris des plus sévères règlements. Triste résultat de la

tendance qu'avait alors le gouvernement à tout régler, à tout diriger!

On étouffait l'activité particulière, on tuait la concurrence dont le

peuple aurait certainement tiré plus d'avantage que du monopole, et

c'était, en définitive, le peuple qui payait les expériences qu'on

faisait à ses dépens. Ne peut-on, sans injustice, reconnaître que

Colbert aurait rendu un grand service à la France en adoptant un système

tout différent? Il semble même que la puissance des faits, vers la fin

de sa carrière, lui ait démontré cette vérité; car, le 6 janvier 1682,

un arrêt du conseil autorisa le libre commerce aux Indes orientales, à

condition que les particuliers se serviraient, pour leur passage et pour

le transport de leurs marchandises, des navires de la Compagnie, et que

les marchandises rapportées par eux seraient débarquées et vendues à

l'encan dans les magasins lui appartenant[258]. Cette faculté,

très-utile quoique un peu tardive, fut sollicitée par plusieurs

particuliers et par la Compagnie elle-même. Ainsi, la vérité se faisait

jour peu à peu, et l'expérience venait en aide à la raison.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 34 / 189 题