CHAPITRE VI.

Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et

orientales (1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au

public rédigé par un académicien.--Les Parlements et les Villes

sont invités à souscrire.--Devise de la Compagnie.--Sacrifices

faits en sa faveur par le gouvernement.--Causes du peu de succès

qu'elle obtient.--Curieux mémoire de Colbert concernant la

Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans après sa formation,

cette Compagnie est forcée de liquider.--Les Compagnies du Sénégal,

du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie du Nord ne

réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales est

obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce

dans tous les pays de sa concession.

Quatre années s'étaient à peine écoulées depuis le jour où Colbert

occupait le pouvoir, et déjà l'ensemble de son système commençait à se

dessiner. Ces grands encouragements au commerce et aux manufactures, qui

ont fait de son nom un drapeau autour duquel deux écoles célèbres ont

engagé des discussions dont la seconde moitié du XVIIIe siècle a

retenti, datent de l'année 1664. Le tarif des douanes était établi, il

est vrai, sur des bases libérales qui n'excluaient pas la concurrence

étrangère; mais quelques articles jusqu'alors exempts de droits,

notamment le drap, y avaient été compris. Toutefois, rien n'y faisait

prévoir encore l'exagération des moyens auxquels Colbert devait plus

tard se laisser entraîner. Ce ministre avait même paru adopter d'abord,

relativement aux effets du luxe, les principes de ses prédécesseurs, et,

le 18 juin 1663, le roi avait rendu une ordonnance faisant de nouveau

défense de porter des passements d'or et d'argent, vrais ou faux[235].

Cependant, quelques mois avant l'époque où parut le tarif de 1664, les

Compagnies des Indes orientales et occidentales avaient été réorganisées

sur des bases nouvelles, où le privilège occupait une trop grande place

pour qu'il fût possible de supposer que cette tendance ne dût pas se

manifester énergiquement sur d'autres points. Les vicissitudes des

Compagnies des Indes orientales et occidentales ont vivement préoccupé

Colbert pendant toute la durée de son administration. On se souvient des

magnifiques dividendes que la Compagnie des Indes orientales de Hollande

donnait à ses actionnaires. Stimulé par ces résultats, jaloux des

bénéfices de la Hollande, Colbert, dans tous les actes de son ministère

qui se rattachent au commerce ou à la marine, se proposa toujours pour

but de mettre la France en position d'y participer; mais ses efforts

furent surtout extrêmes en ce qui concernait le commerce des Indes,

auquel il prodigua toutes les faveurs du privilège et de la protection.

L'entreprise tentée par Colbert était chanceuse, et les Hollandais,

parfaitement tranquilles de ce côté, regardaient avec indifférence le

mouvement qu'il se donnait pour arriver à ses fins[236]. Déjà plusieurs

fois, en effet, la France avait accordé des privilèges et des

encouragements considérables à des Compagnies qui n'avaient pas réussi,

tandis que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, mais

principalement les Hollandais, retiraient sous ses yeux, de leurs

colonies, d'immenses avantages.

Dans un édit du 28 mai 1664, Colbert s'occupa d'abord de constituer une

nouvelle Compagnie pour l'exploitation du commerce dans les Indes

occidentales. Cet édit rappelle les erreurs commises par les Compagnies

établies en 1628 et en 1642, qui avaient succombé faute de fonds, et

pour avoir voulu vendre en détail à des particuliers les terrains de

leurs concessions, au lieu de s'y établir solidement en vue de l'avenir.

Dans le but de former un établissement puissant et fécond, Colbert

racheta toutes les terres ainsi cédées, et accorda à une Compagnie, qui

existait déjà sous le titre de _Compagnie de la terre ferme de

l'Amérique_ la faculté exclusive de faire le commerce dans toutes les

Indes occidentales, à Cayenne et sur toute la terre ferme de l'Amérique,

depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, au Canada, dans

l'Acadie, aux îles de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes,

depuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, en y

comprenant toute la côte d'Afrique, du cap Vert au cap de

Bonne-Espérance. Comme la nouvelle Compagnie des Indes occidentales

était la continuation d'une société déjà constituée, qui comptait de

nombreux intéressés et possédait un certain nombre de navires, on

espérait, grâce à l'étendue de son privilège, que sa prospérité ne

serait pas douteuse, et l'on s'attendait à la voir bientôt en mesure de

faire une concurrence heureuse aux établissements voisins[237].

Restait à organiser une Compagnie des Indes orientales; mais ici rien

n'existait, trois Compagnies s'étant déjà complètement ruinées. Tous les

efforts du gouvernement se tournèrent donc de ce côté.

Quoi qu'en puissent dire les documents officiels, ces échecs successifs

avaient singulièrement refroidi les esprits, et ce qui le prouve, c'est

que Colbert crut devoir charger un académicien de l'époque, M.

Charpentier, d'expliquer au public, dans une brochure, la cause des

mécomptes précédents. M. Charpentier soutint cette thèse avec beaucoup

d'habileté et de succès. Répondant d'abord à cette question: Pourquoi

trois Compagnies ont-elles déjà échoué? il attribua ce résultat aux

fausses mesures prises par leurs directeurs, mais surtout au manque de

fonds, inconvénient grave, disait-il, qui ne pouvait plus se présenter,

puisque, le roi s'intéressant dans la nouvelle Compagnie avec la moitié

du royaume, elle aurait plus de fonds à sa disposition que n'en avait eu

à ses débuts la Compagnie des Indes orientales de Hollande. Ce n'était

pas la première fois, au surplus, ajoutait la brochure, qu'une

entreprise de ce genre ne réussissait pas à son premier essai. Les

Espagnols et les Anglais en avaient fait l'expérience. Les Hollandais

eux-mêmes n'avaient réussi qu'à une quatrième tentative. D'ailleurs, le

succès était désormais d'autant plus certain que l'île de Madagascar, où

la flotte se proposait d'aborder pour y établir le centre des opérations

de la nouvelle Compagnie, présentait bien plus de ressources que la

résidence de Batavia, soit pour la facilité du trafic, soit pour

l'agrément du climat, soit pour la sûreté des colons; car les habitants

de Madagascar étaient _fort bonaces_, et faisaient paraître beaucoup de

dispositions à recevoir l'Évangile, tandis que l'île de Java était

remplie de nations vaillantes, aguerries, très-attachées au mahométisme

et pleines de mépris pour les chrétiens, sans compter que les Hollandais

confinaient d'un côté avec le roi de Mataran qui était déjà venu les

assiéger plus d'une fois à la tête de cent mille hommes. Quant aux

avantages géographiques de Madagascar, ils étaient, poursuivait-on, de

la dernière évidence. En effet, la position très-avancée de Batavia dans

les Indes obligeait les Hollandais à faire beaucoup de chemin

inutilement. Une fois arrivés dans leur entrepôt, ils devaient revenir

sur leurs pas, avec les mêmes vents qui les ramenaient en Europe, afin

d'aller trafiquer dans le golfe du Bengale, sur les côtes de Coromandel

et de Malabar, à Ceylan, à Surate, dans le golfe Persique et sur les

côtes d'Ethiopie; puis, il leur fallait retourner à Batavia pour y

assortir leur cargaison. De là, obligation pour eux de faire deux ou

trois fois le même chemin. En établissant son principal magasin à

Madagascar, la Compagnie française évitait cet inconvénient, puisque,

quelque part qu'elle voulût aller, vers la mer Rouge, dans le golfe de

Bengale, à la Chine, au Japon ou aux îles les plus reculées de la mer

des Indes, ses navires ne feraient jamais du chemin mal à propos, et

qu'en rapportant leurs marchandises à Madagascar ils se rapprocheraient

en même temps de la France. Enfin, la Compagnie française aurait encore

un avantage considérable sur celle de Hollande, attendu que, par suite

de leurs démêlés avec l'Angleterre, précisément pour les possessions de

l'Inde, les Hollandais étaient obligés de faire route vers le nord en

doublant l'Irlande et l'Ecosse, ce qui augmentait leur navigation de

quatre ou cinq cents lieues, la rendait en outre beaucoup plus

périlleuse, et les entraînait dans des dépenses auxquelles la Compagnie

française ne serait pas assujettie, dépenses considérables qui

s'accroissaient d'une gratification de trois mois de solde aux matelots

en raison même des difficultés de la navigation, et dont le prix de

leurs marchandises devait nécessairement se ressentir[238].

C'est ainsi que Colbert essayait d'agir sur l'opinion publique et de lui

faire partager ses espérances. A la suite de ce plaidoyer, l'académicien

Charpentier abordait la question d'exécution. Il prétendait qu'un fonds

de 6 millions serait suffisant pour construire et équiper quatorze

navires de huit cents à quatorze cents tonneaux, destinés à transporter

un grand nombre de personnes à Madagascar pour en prendre possession _de

la bonne sorte_; que le roi pourrait être supplié d'y contribuer pour un

dixième et qu'on ne doutait point qu'il ne le fît volontiers, mais qu'au

surplus plusieurs grands seigneurs étaient disposés à y participer pour

plus de 3 millions, si cela était nécessaire.

Cet appel au public fut accompagné de lettres du roi aux syndics, maires

et échevins des grandes villes, et de recommandations pressantes aux

grands fonctionnaires de Paris et des provinces. Il n'y eut pas

obligation formelle de demander des actions dans la nouvelle Compagnie

des Indes, mais on sut bientôt que c'était le meilleur moyen de faire sa

cour. Parmi les financiers soumis à la taxe par la Chambre de justice,

quelques-uns furent autorisés, par faveur spéciale, à convertir en

actions le montant de leur amende. On vient de voir que 6 millions

avaient d'abord paru suffisants à Colbert; mais neuf des principaux

négociants et manufacturiers du royaume, consultés par lui à ce sujet,

furent d'avis qu'il ne faudrait pas moins de 15 millions pour organiser

la Compagnie sur une base durable. Alors les recommandations et les

instances redoublèrent. Un jour, le chancelier Séguier invita, d'après

les ordres du roi, toute la Chambre de justice à prendre des actions

dans la Compagnie des Indes orientales; et comme quelques membres de la

Chambre y étaient peu disposés ou faisaient des observations, il les

_regarda de travers_, dit le malin rapporteur du procès de Fouquet. Bien

plus, un conseiller ayant signé pour 1000 livres seulement, «Colbert

s'en moqua, et dit que cela ne se faisait pas pour la considération de

l'argent; de sorte qu'il mit 3000 livres, mais avec peine[239].»

Grâce à de pareils moyens d'influence, la nouvelle Compagnie des Indes

orientales devait être et fut bientôt en état de se constituer. L'édit

qui l'organisa date du mois d'août 1664. En voici les dispositions

principales. Le fonds social était de 15 millions, divisé en actions de

1000 livres payables par tiers. Le roi souscrivit pour 3 millions qui ne

devaient pas porter intérêt, et sur lesquels, s'il y avait lieu, les

pertes essuyées pendant les dix premières années par la Compagnie

seraient d'abord imputées. La Compagnie était autorisée à naviguer et

négocier seule, à l'exclusion de tous autres, depuis le cap de

Bonne-Espérance jusque dans toutes les Indes et mers orientales, et dans

toutes les mers du Sud, pendant cinquante années. L'édit lui donnait _à

perpétuité, en toute propriété, justice et seigneurie_, toutes les

terres, places et îles qu'elle pourrait conquérir sur les ennemis ou sur

les indigènes avec tous droits de seigneurie sur les mines d'or et

d'argent, cuivre et plomb, droit d'esclavage et autres impliquant la

souveraineté. En outre, l'État s'engageait à lui fournir, à prix de

marchand, tout le sel dont elle aurait besoin, et à lui payer 50 livres

par tonneau pour toutes les marchandises expédiées de France et la

moitié pour celles en retour. Pour toutes charges, la Compagnie devait

établir des églises à Madagascar et dans tous les lieux soumis à sa

domination, y attacher un nombre suffisant d'ecclésiastiques payés par

elle, et instituer des tribunaux où la justice serait rendue

gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et à la

_Coutume de Paris_. Enfin, après avoir déterminé la manière de procéder

à la nomination des divers agents de la Compagnie, et l'intérêt

pécuniaire que chacun d'eux devait y avoir, plein d'une sollicitude en

quelque sorte puérile et qui démontre bien le goût de l'époque pour les

devises, inscriptions et médailles, l'édit autorise la Compagnie à

prendre un écusson de forme ronde, au fond d'azur, chargé d'une fleur de

lis d'or, enfermé de deux branches, l'une de palme et l'autre d'olivier,

ayant pour support les figures de la Paix et de l'Abondance; le tout

complété par cette devise passablement présomptueuse qui fut si mal

justifiée par les événements: _Florebo quocumque ferar_[240].

Telle fut l'organisation de cette célèbre Compagnie. Par malheur, elle

avait affaire à des rivaux habiles, persévérants, économes, et auxquels

une excellente position, prise depuis longtemps, donnait de très-grands

avantages; d'un autre côté, pour une société nouvelle forcément composée

d'éléments très-difficiles à discipliner, le joug de la _Coutume de

Paris_, à trois ou quatre mille lieues de Paris, devait être

intolérable. Y importer la religion, les lois, les moeurs de la métropole

eût été chose très-désirable et très-morale sans doute; mais était-elle

possible[241]? Les règlements particuliers adoptés par les directeurs de

la Compagnie pour assurer l'exécution de l'édit constitutif de

Madagascar ne firent qu'ajouter à ces difficultés. Un de ces règlements

portait que le fait d'avoir blasphémé serait puni, en récidive, de six

heures de carcan; que nul Français ne pourrait se marier à une femme

originaire de l'île, si elle n'était instruite en la religion

chrétienne, catholique, apostolique et romaine; que le duel serait puni

de mort sans espérance de rémission, le cadavre du mort mis au gibet

pour servir d'exemple, les biens de l'un et de l'autre confisqués au

profit de la Compagnie. Enfin, ce règlement statuait que toutes les

ordonnances de France seraient ponctuellement observées dans l'île de

Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa

condition, sous les peines y portées[242]. En même temps, il est vrai,

la Compagnie faisait couvrir les murs de Paris et des autres grandes

villes du royaume d'affiches où l'on promettait aux colons autant de

terres qu'ils en pourraient labourer avec leur famille et leurs

serviteurs. Ces affiches faisaient le plus riant tableau de l'avenir qui

leur était réservé à Madagascar. On y lisait, ce qui était vrai au

surplus, que le climat de cette île était fort tempéré, les deux tiers

de l'année étant semblables à notre printemps, l'autre tiers moins chaud

que l'été en France, et qu'on y vivait jusqu'à cent et cent vingt ans;

que les fruits y étaient très-bons et abondants; que la vigne y étant

cultivée produirait de fort bon vin; qu'il y avait grande quantité de

boeufs, vaches, moutons, chèvres, cochons et autre bétail, de la volaille

privée pareille à la nôtre, beaucoup de venaison et gibier de toutes

sortes, et de très-bon poisson, tant de mer que d'eau douce; que les

vers à soie y étaient communs sur les arbres et produisaient de la soie

fine et facile à filer; qu'il y avait des mines d'or, de fer et de

plomb; du coton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du

tabac, de l'indigo, de l'ébène et toutes sortes de teintures et de

bonnes marchandises; qu'il n'y manquait enfin que des hommes assez

adroits pour faire travailler les indigènes qui étaient dociles,

obéissants et soumis. Entre autres facilités, la Compagnie faisait

l'avance des frais de passage, de la nourriture des colons, des

marchandises, outils et habits qui leur seraient nécessaires à leur

arrivée dans l'île, et elle ne demandait à être remboursée qu'un an

après, en trois termes, du produit des marchandises par eux récoltées

sur les terres dont il leur aurait été fait concession, moyennant une

redevance annuelle de 9 sous par arpent. Dans quelques cas, et en faveur

de ceux qui se chargeraient d'emmener avec eux un certain nombre de

colons, la Compagnie avançait 30 livres par personne. Enfin, les

affiches de la Compagnie ne manquaient pas de rappeler, comme un

stimulant sur lequel elle comptait beaucoup, que tous les Français qui

seraient allés aux Indes et y auraient demeuré huit ans seraient reçus

maîtres de leurs arts et métiers dans toutes les villes du royaume,

sans faire aucun chef-d'oeuvre, conformément à l'article 38 de la

déclaration du roi du mois d'août 1664[243].

Toutefois, ces encouragements ne produisirent pas l'effet qu'on en

espérait, et le nombre des colons fut toujours insuffisant. Qu'on ajoute

à ce motif et à ceux que j'ai indiqués plus haut l'inexpérience et la

division des chefs envoyés dans les Indes, et l'on aura l'explication du

peu de succès de la Compagnie.

«Les infortunes de la Compagnie, a dit Raynal, commencèrent à

Madagascar même. Ceux qui y conduisaient ses affaires manquèrent

généralement d'application, d'intelligence et de probité. Le

libertinage, l'oisiveté et l'insolance des premiers colons ne lui

causèrent guère moins de dommage que la mauvaise conduite de ses

agents....[244]»

Le roi avait d'abord avancé 2 millions; allant plus loin que ses

engagements, peu d'années après il en donna deux autres. Mais, loin de

suivre cet exemple, les particuliers hésitaient à compléter les sommes

pour lesquelles ils s'étaient engagés, et il fallut que l'influence du

gouvernement y décidât ceux qui dépendaient de lui à quelque degré.

Cependant, Colbert faisait des efforts désespérés pour soutenir son

oeuvre. Les registres de sa correspondance en fournissent la preuve à

chaque page. Le 26 décembre 1670, il écrit à l'intendant de Bretagne

qu'il a été bien aise d'apprendre que le Parlement se soit décidé à

payer les 10,000 écus restant pour le dernier tiers de son engagement

dans le commerce des Indes orientales, et il ajoute que cette Compagnie

ayant donné son consentement avec répugnance, si ce paiement lui était

trop à charge et _qu'elle aimât mieux renoncer aux deux premiers que de

faire le troisième, il y avoit des gens à Paris qui traitoient tous les

jours à cette condition_. Tantôt, écrivant à l'archevêque de Lyon pour

lui témoigner sa surprise de ce que cette ville devait encore 80,000

livres sur le deuxième tiers de l'engagement qu'elle avait pris dans la

Compagnie des Indes orientales, il l'invitait à presser ce paiement et

à faire en sorte que le troisième tiers n'éprouvât pas le même

retard[245]. Au mois d'août 1670, M. de Pomponne, ambassadeur en

Hollande, l'avait informé que la Compagnie des Indes orientales de

Hollande donnerait cette année-là 40 pour 100 d'intérêt à ses

actionnaires. Au milieu des embarras que lui occasionnait la Compagnie

française, c'était là pour Colbert un cruel crève-coeur. Aussi répond-il

à M. de Pomponne «que la prodigieuse abondance de marchandises que les

Hollandais ont reçue des Indes serait plus difficile à débiter qu'ils ne

croyaient, et qu'ils ne seraient peut-être pas en état de faire une

aussi grande distribution[246].» Dans la même année, le roi avait envoyé

aux Indes un commissaire extraordinaire chargé de rétablir l'harmonie

entre les directeurs. Le 27 décembre il écrivit à ce commissaire une

lettre contre-signée par Colbert, dans laquelle on lit ce qui suit:

«J'apprends que ceux de Perse qui sont établis à Surate et

particulièrement le supérieur des Capucins a fort appuyé les

Français qui se sont portez contre le sieur Caron, en quoi sa

religion les a pu porter; je désire que vous leur fassiez connoître

que je leur saurai beaucoup de gré s'ils peuvent le convertir, mais

que je veux que, sans considérer sa mauvaise religion, ils suivent

entièrement ses sentiments sur les matières du commerce, et lui

donnent toutes les assistances qui pourront dépendre d'eux, et

qu'il leur demandera[247].»

Dans une autre circonstance, le 23 mai 1671, le roi écrivait au

directeur de la Compagnie à la Martinique que les Juifs qui s'y étaient

établis ayant fait des dépenses considérables pour la culture des

terres, il lui ordonnait de tenir la main à ce qu'ils jouissent des

mêmes priviléges que les autres habitants, et qu'on leur laissât une

entière liberté de conscience, en prenant néanmoins les précautions

nécessaires pour empêcher que l'exercice de leur religion ne causât du

scandale aux catholiques[248]. Puis, aucun détail ne lui paraissant

indigne de ses soins, au mois de mai 1671, Colbert écrit aux directeurs

de la Martinique pour les informer qu'une dame de La Charuelle venant de

s'embarquer sans avoir appris la mort de son mari, «il est bon qu'ils

fassent non-seulement tout ce qui dépendra d'eux pour la consoler, mais

aussi pour l'engager à continuer sa résidence aux isles; et comme elle a

en ce pays des habitations et qu'elle est encore jeune, il est

nécessaire qu'ils pratiquent adroitement les moyens de la porter à se

remarier, estant important d'affermir par ce lien les colonies

françaises dans les isles[249].» Le 13 mars 1671, Colbert presse le

directeur de la Compagnie à La Rochelle de faire tout ce qu'il pourra

pour fortifier le commerce des Indes, «n'y ayant rien de raisonnable

qu'il ne veuille mettre en usage pour exciter tous les marchands du

royaume à s'y appliquer et pour empescher qu'aucun estranger n'aborde

aux isles[250].» Pourtant, malgré tant de sacrifices et tant d'efforts,

la Compagnie est loin de prospérer. Alors Colbert lui-même semble se

laisser gagner par le découragement général, et en répondant, le 23

octobre 1671, au plus intelligent, au plus dévoué de ses agents, au

conseiller Berryer, l'un des douze directeurs généraux de la Compagnie,

qu'il avait envoyé au Havre pour diriger la vente d'un chargement, il

lui fait connaître «qu'il est très-fâché d'apprendre que la vente des

marchandises de la Compagnie des Indes orientales ne se fasse pas bien;

qu'il faut avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette

Compagnie; mais qu'on doit néanmoins s'armer de fermeté et de constance

pour la soutenir, jusqu'à ce que son commerce devienne plus

avantageux[251].»

Or, ce commerce ne fut avantageux un instant qu'environ un siècle après,

et la Compagnie du Sénégal, que Colbert fonda en 1673 en lui accordant

la faculté exclusive du commerce des nègres sur la côte du Sénégal, au

cap Vert et dans la rivière de Gambie, avec une gratification de 13

livres par tête de nègre, cette Compagnie fut alors d'un médiocre

secours à celle des Indes orientales, et n'eut elle-même que vingt ans

d'existence, malgré le triste et cruel privilége que Colbert avait cru

devoir lui donner[252].

Quant à la Compagnie des Indes occidentales, il sut bientôt à quoi s'en

tenir au sujet des espérances qu'on avait fondées sur elle. Le 5 avril

1668, comme les premiers résultats laissaient déjà beaucoup à désirer,

il examina lui-même dans un mémoire, dont l'original a été conservé,

_les principaux points auxquels l'intendant du roy au Canada devait

s'appliquer_[253]. Dans ce mémoire, Colbert recommandait d'abord à

l'intendant d'apporter tous ses soins à ce qui concernait _la

conservation et multiplication des habitants, la culture des terres, le

commerce, les manufactures, les bois de construction pour la marine,

etc._ L'infatigable ministre exposait ensuite ses idées sur la direction

des affaires spirituelles de la colonie. On lira avec intérêt l'extrait

suivant de son mémoire:

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 33 / 189 题