CHAPITRE V.

Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de

Sévigné, M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident

intime de Louis XIV (1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de

M. de Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Réduction des

dettes communales.--Abus commis par les maires et

échevins.--Troubles en Bourgogne au sujet de la réduction des

dettes (1664).--Usurpation et vente des titres de

noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer ces

abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait

voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances

qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du tarif de

1664.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de

ce tarif.

Tous les portraits de Colbert le représentent avec des sourcils épais,

un regard austère, des plis de front redoutables. Son accueil froid et

silencieux était l'effroi des solliciteurs les plus intrépides[206].

C'était un homme de marbre, _vir marmoreus_, selon Guy-Patin. Un autre

contemporain a dit de lui: «Il est homme sans _fastidie_, sans luxe,

d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et

divertissements aux intérests de l'Estat et aux soins des affaires. Il

est actif, vigilant, ferme et inviolable du côté de son devoir, qui

témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte

passion d'amasser et de conserver les biens du roi[207].» Un jour, cette

Mme Cornuel, qui s'était fait une réputation par son esprit au milieu

de la société la plus spirituelle, entretenait Colbert de ses affaires

sans pouvoir obtenir une réponse. «_Monseigneur_, s'écria-t-elle enfin,

piquée au vif de ce silence, _faites-moi au moins signe que vous

m'entendez_[208]. Mme de Sévigné appelait Colbert le _Nord_, et

tremblait à la seule idée de lui demander une audience[209]. Pourtant,

elle s'y résignait quelquefois, et un jour que, bravant son abord

glacial, elle vint lui recommander son fils avec cette chaleur un peu

verbeuse sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille,

elle sortit à moitié satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots:

_Madame, j'en aurai soin_[210]. Une autre fois, Mme de Sévigné

invitait spirituellement Mme de Coulange, qui sollicitait une

intendance pour son mari, à prier le roi, si elle voulait réussir, _de

la faire parler à M. Colbert_. Dans l'appréciation qu'il a laissée du

caractère de ce ministre, un de ses plus illustres contemporains, le

premier président de Lamoignon, a dit que c'était un des esprits du

monde les plus difficiles pour ceux qui n'étaient ni d'humeur ni d'état

à lui être entièrement soumis.

«Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutôt de son humeur que d'aucune

mauvaise volonté; mais cette humeur est capable de produire de bien

mauvais effets; car il la suit entièrement et il se fortifie dans

ses défauts par ses bonnes qualités, et, comme il est plein de la

connoissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet

très-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût

travailler avec plus d'application, avec plus de fidélité et de

capacité, et même avec plus de succès, pour dégager les finances du

roi, pour en ôter les abus et y établir un ordre excellent, cette

connoissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses

sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance

ou sans malignité, et il est si persuadé que toute la bonne

intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse

trouver chez les autres, à moins qu'ils ne se rangent entièrement

de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce

qu'il veut, et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la

fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les

moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du

monde. Son humeur et son habileté le portent aussi à conduire

toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les

compagnies réglées, où on apprend à déférer aux sentiments des

autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le

secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout décider et

tout emporter par sa seule autorité, sans se concerter avec ceux

qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit; au

contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre

conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorité qu'il ne

peut souffrir; et cette même disposition le jette dans une autre

extrémité qui paroît d'abord bien opposée, mais qui procède du même

principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du morne

caractère: c'est d'être très-susceptible des différentes

impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à

ses ordres lui veulent donner. La défiance et les soupçons suivent

presque toujours ces dispositions-là; aussi, je n'ai vu personne

qui en soit plus susceptible[211].»

Cependant, cet homme si difficile et si rude, à l'abord glacial, aux

manières austères et dures, avait été obligé, pour se raffermir au

pouvoir, où il s'étonnait sans doute encore lui-même d'être arrivé, de

se prêter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser

ses amours. Au mois d'août 1663, Louis XIV était l'amant heureux, mais

discret, de Mlle de La Vallière. Dans un voyage qu'il fit alors en

Lorraine, il écrivit à Colbert le billet suivant:

«...Rendés les lettres que je vous envoie et particulièrement celle

où il n'i a rien dessus, qui s'adresse à la personne que je vous ai

recommandée en partant; vous m'entendes bien[212].»

Plus tard, chaque fois que Mlle de La Vallière voulait cacher les

résultats de cette faiblesse qui faisait tout à la fois son bonheur et

sa honte, il fallait que le ministre de Louis XIV intervînt. Puis, quand

les jours du remords et du désespoir arrivèrent, et que, désolée,

inconsolable de la faveur chaque jour plus évidente de sa rivale,

Mlle de La Vallière se retira pour la première fois dans un couvent

de Chaillot, ce fut Colbert, Mme de Sévigné nous l'apprend, que le

roi chargea de la ramener à Versailles[213]. Enfin, voici une autre

lettre de Louis XIV à Colbert, qui fait voir quel rôle indigne d'eux les

mauvaises passions du roi imposaient parfois à ses ministres.

«Saint-Germain-en-Laye, le 15 juin 1678.

«Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos

indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de

près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris,

voyez Novion, afin qu'il se hâte au Parlement.

«Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et, comme il en

est capable et que les suites seroient à craindre, je me repose

encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails

de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt.

«Louis[214].»

Et Colbert fit sans doute ce que Louis XIV demandait. Ne blâmons pas

trop néanmoins cette condescendance d'un des ministres les plus austères

qui aient occupé le pouvoir, pour les faiblesses du roi; ne la jugeons

pas surtout avec les idées du XIXe siècle. Pour que Louis XIV se soit

montré dans un carrosse où se trouvaient avec lui Marie-Thérèse,

Mlle de La Vallière et Mme de Montespan, pendant que le peuple

disait tout bas en les voyant passer; _Voilà les trois reines_[215];

pour qu'il ait fait légitimer tous ses enfants naturels par le

Parlement, il faut qu'il ait eu, jusqu'à un certain point pour complices

les idées et les moeurs de son temps. On ne passe pas, d'ailleurs, sans

périls d'une situation précaire, comme l'avait été celle de la royauté

sous la Fronde, à une souveraineté sans limite et sans contrôle. Qu'on

se rappelle en outre que Henri IV avait légitimé treize de ses bâtards;

qu'on songe enfin à l'espèce de culte que les personnages les plus

considérables, non-seulement de la France, mais de l'Europe, par leur

position et par leur intelligence, professèrent pour Louis XIV pendant

les trente premières années de son règne, à l'ivresse de Mme de

Sévigné lorsqu'elle en avait obtenu un compliment, au malheur de Racine

pour lui avoir déplu, et l'on sera sans doute indulgent pour celui qui,

vivant dans sa sphère et sous son influence immédiate, a servi dans

quelques circonstances, il est vrai fâcheuses, d'instrument docile à ses

caprices et à ses passions.

Mais ces services d'intérieur occupaient heureusement fort peu de place

dans la vie de Colbert, et jamais peut-être ministre n'a été moins

absorbé que lui par les petites intrigues, par le soin de faire sa cour

et de déjouer les influences rivales. On a vu la série de mesures

réparatrices qu'il avait fait adopter dans les trois premières années de

son administration. Sûr de l'appui du roi, Colbert poursuivait le cours

de ses réformes avec une ardeur que le succès ne faisait qu'augmenter.

Déjà les tailles avaient été réduites de 50 à 36 millions. Concédées en

adjudication publique, les fermes rapportaient moitié plus; la révision

des rentes avait procuré une économie de 8 millions; enfin, l'ordre

introduit depuis peu dans les comptes des receveurs commençait à porter

ses fruits. Mais ce n'était pas tout, et si d'excellents résultats

avaient été obtenus, il restait beaucoup à faire encore, principalement

dans les provinces, où, par suite des dettes énormes qu'avaient

contractées les communes et des exemptions à la taille usurpées sous

prétexte de noblesse, le menu peuple des villes et des campagnes se

trouvait écrasé d'impôts. Ces deux objets attirèrent l'attention de

Colbert dès 1663, et il résolut d'y porter remède immédiatement.

En ce qui concernait les dettes des communes et l'intervention du

pouvoir royal dans la gestion des finances municipales, la chose n'était

rien moins que facile et demandait en même temps beaucoup de vigueur et

d'adresse. Ces dettes, on en aura la preuve tout à l'heure, s'élevaient

à des chiffres vraiment excessifs, sans rapport avec l'importance des

villes. Cependant, la plupart des emprunts ne remontaient qu'à l'année

1647. A cette époque, le cardinal Mazarin, toujours aux expédients,

avait fait rendre un édit portant que tous les droits d'_octroi_ et

autres, qui se levaient au profit des villes et communautés, seraient

portés à l'épargne, et autorisant les maires et échevins à lever, par

doublement, les mêmes droits et octrois[216]. Au lieu de doubler

l'octroi, les communes préférèrent emprunter, espérant sans doute que

l'édit serait bientôt rapporté, et, comme rien n'est plus glissant que

la voie des emprunts, quinze ans après, le mal était tellement

considérable que des moyens énergiques pouvaient seuls y mettre ordre.

Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les

revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres,

devait 560,000 livres; dans la même province, Arnay-le-Duc, petite ville

de quelques mille âmes, ne devait pas moins de 317,000 livres[217]. Le

mal eût été moindre encore si ces sommes eussent été employées en

dépenses utiles, mais il s'en fallait de beaucoup, et les comptes

annuels d'Arnay-le-Duc établissaient, par exemple, qu'à cette époque la

meilleure partie des deniers de la ville s'employait en frais de voyage

alloués aux magistrats qui se rendaient à Dijon sous prétexte de

réclamer des exemptions de logements militaires, ou pour suivre des

procès qu'ils traînaient exprès en longueur. Et ce n'était pas là un

abus local, car, quelques années après, Louis XIV rendit, pour le

réformer, un édit très-significatif qui mérite d'être rapporté.

«Le roy ayant esté informé que les dettes des villes et communautés

procèdent en partie des frais de voyage et desputation des maires,

eschevins, consuls et autres qui ont l'administration des affaires

publiques, lesquels ayant des procès en leurs mains ou autres

affaires particulières en la ville de Paris, ou à la suitte de la

cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites

villes et communautés, et soubs ce prétexte, se font nommer députez

pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de

leurs voyages et des longs séjours qu'ils font pour leurs propres

affaires; à quoy estant nécessaire de pourvoir, Sa Majesté, en son

conseil, a ordonné et ordonne qu'il ne sera faict à l'advenir

aucune députation par les villes et les communautés que

préalablement les maires, eschevins ou consuls, n'en aient faict

connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par

Sa Majesté dans les provinces, et pris sur ce leur advis; et, en

cas qu'ils estiment lesdites despulations nécessaires, lesdites

villes et communautés pourrons desputer ceux qu'elles jugeront

propres à cet effet, _autres, toutefois, que les maires, eschevins

ou consuls en charge, auxquels Sa Majesté deffend très-expressément

d'accepter lesdites députations, si ce n'est en déclarant sur le

registre du greffe qu'ils ne prétendent aucune chose pour leur

voyage et séjour; sinon seront condamnés à restituer le

quadruple_[218].»

On peut voir par là quelle espèce de garantie trouvaient les communes

dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les

gaspillages eussent été bien fréquents, bien avérés, pour que la

couronne mît ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats. Mais les

dettes n'en existaient pas moins, et pour les villes comme pour l'État,

dans l'impossibilité de les payer sans embarrasser l'avenir pour

longtemps, il fallait les liquider et les réduire. Colbert fit d'abord

annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des

villes avaient été affermés à vil prix sous l'administration précédente.

Ensuite il fit rendre un édit qui accordait au roi la moitié seulement

du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux, au

lieu du revenu total que lui attribuait la déclaration de 1647[219].

Intéressées de nouveau à la perception de leurs revenus, les villes y

apportèrent la plus grande surveillance, et, en peu d'années, la part

seule du roi s'éleva au même chiffre qu'avant l'édit qui semblait devoir

la diminuer de moitié. Comme toute réforme, cette mesure, on le pense

bien, souleva de vives réclamations.

«Ceux dont elle arrêtait les pillages, a dit Forbonnais, ne

manquèrent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les priviléges

des villes, toujours respectables, sans doute, lorsqu'ils sont

utiles au peuple, mais dont le prince, qui est le père du peuple,

ne doit jamais souffrir que les intérêts particuliers puissent se

prévaloir.[220]»

Quant à la vérification des dettes, on voit, par ce qui se passa en

Bourgogne, qu'elle dut présenter dans les provinces d'extrêmes

difficultés. Si l'on s'en était rapporté au Parlement, cette

vérification n'eût pas rencontré de graves obstacles; mais les

Parlements n'étaient pas en faveur, et Colbert voulait, au contraire,

qu'elle fût faite par l'intendant de la province. Le Parlement de

Bourgogne se fâcha et prépara des remontrances. Nicolas Brûlart, fils et

petit-fils de premier président, était alors à sa tête. Il y avait,

disait-on, dans cette famille, des écritoires _d'où il sortait des

boulets_. A peine entré en fonctions, Nicolas Brûlart osa résister au

cardinal Mazarin, qui l'exila à Perpignan. C'était jouer de malheur.

Rentré en grâce, il reconnut, dans un discours d'ouverture de 1661, que

le seul maître de la chose publique était le roi, et que celui-ci

_n'avait point de supérieur en terre_. Pourtant, à plusieurs reprises,

Nicolas Brûlart avait déjà tenu tête aux ministres, et, lorsque la

question des rentes se présenta, le levain de l'esprit de corps et de

l'esprit de famille reprit un instant le dessus. Préparé à cette lutte

par celle qu'il soutenait victorieusement avec le Parlement de Paris,

Colbert réprima vigoureusement les velléités d'indépendance des

parlementaires de Dijon. D'ailleurs, il travaillait pour le peuple, et,

contre son habitude, le peuple semblait le comprendre. A Beaune, en

1664, la ville fut troublée par deux partis considérables, causés, dit

Nicolas Brûlart, par la vérification des dettes que «la populace

regardait comme un grand bien et soulagement, mais avec tant de licence

et d'emportement qu'elle insultait aux magistrats et aux principaux

bourgeois, et qu'il se voyait clairement que le dessein des factions

était d'opprimer les plus puissants.» On juge par là que ces derniers,

possesseurs des rentes qu'il s'agissait de réduire, s'opposaient à la

vérification. L'année suivante, au mois de janvier 1665, les mêmes

causes amenèrent les mêmes désordres. Écoutons encore le premier

président.

«Partout la canaille est fort animée contre les meilleurs et

principaux habitants; ce mal, qui s'augmente tous les jours, est

une suite de la vériffication des debtes; il va maintenant jusqu'à

la sédition, jusqu'aux attroupements et aux pillages publics des

maisons[221].»

La province de Dijon avait alors pour gouverneur le grand Condé, dont le

soin principal paraissait être, en expiation du bruit qu'il avait fait

lui-même, d'empêcher que le moindre retentissement de ces dissensions

n'arrivât jusqu'aux oreilles du roi. Il écrivit à Nicolas Brûlart «que

Messieurs de Bourgogne commençaient fort à se remuer, à faire parler

d'eux, et que, pour lui, il trouvait depuis quelque temps leurs esprits

fort portés à la sédition, ce qui ne pouvait produire que de méchants

effets.» Mais Colbert fit distraire les auteurs des troubles de la

justice du Parlement, et les envoya pour la forme devant l'intendant.

Enfin, un édit du mois de mars 1665 régla que les dettes des villes

seraient vérifiées et liquidées par la Chambre des Comptes de Dijon,

d'après le travail des commissaires. Plus tard, en 1671, on invita les

États à éteindre les dettes des communautés villageoises, s'élevant à

près de 3 millions. Pour des gens qui avaient eu tant de mal à se prêter

à la liquidation de leurs propres dettes, la proposition de payer de

leurs deniers celles des villages était cruelle et mal sonnante. Il

fallut pourtant s'y conformer. Dès ce jour, l'opération de la

liquidation des dettes fut terminée en Bourgogne, et cette province put

satisfaire plus aisément aux demandes d'argent toujours croissantes que

les nécessités de la guerre obligeaient le roi de lui adresser.

Les recherches concernant l'usurpation des titres de noblesse pour

s'exempter de la taille, n'éprouvèrent pas, il est vrai, les mêmes

obstacles que la vérification des dettes, mais elles n'en causèrent pas

moins, parmi ceux qu'elles atteignirent, la plus vive agitation. Il est

inutile d'insister sur la nature des conséquences qui résultaient de ces

usurpations souvent réprimées et toujours renaissantes, grâce au trafic

honteux que les rois faisaient des titres de noblesse, dans leurs

fréquents besoins d'argent. Et comme si, dans ce trafic, tout devait

être matière à scandale, on vit souvent des princes, même les plus

populaires, éteindre, pour les faire revivre ensuite en exigeant une

nouvelle taxe, les titres de noblesse qu'ils avaient vendus. Ainsi,

Henri IV lui-même, après avoir, par édit du mois de mai 1593, anobli

plusieurs personnes, moyennant finance, annula, au mois de janvier 1598,

tous les titres de noblesse accordés ou vendus depuis vingt ans. On lit

ce qui suit dans ce dernier édit:

«D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées,

d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos

tailles se sont efforcés de s'en exempter; les uns, moyennant

quelque légère somme de deniers, ont acheté le privilège de

noblesse; autres, pour avoir porté l'épée durant les troubles,

l'ont indument usurpé et s'y conservent par force et violence. De

là, foulle, oppression et totale ruine des sujets qui payoient la

taille.»

Et pourtant, en 1606, Henri IV vendit de nouvelles lettres de noblesse.

Trente-deux ans après, pour signaler la naissance de son premier fils,

Louis XIII accorda la noblesse à un certain nombre de personnes dans

chaque généralité, moyennant finance, pour elles et leur postérité, tant

mâles que femelles, nées et à naître; puis, en 1640, un édit du mois de

novembre révoqua tous les anoblissements accordés depuis trente ans. A

l'avènement de Louis XIV, deux personnes de chaque généralité purent

acheter la noblesse pour 4,000 livres. Deux ans après, on créa cinquante

nobles à prix d'argent, dans les villes franches de Normandie. Enfin,

par déclaration du 8 février 1661, les titres de noblesse, obtenus en

1606, révoqués en 1640, furent de nouveau confirmés, au prix de 1500

livres. Le même édit stipulait, il est vrai, que, vu l'oppression des

sujets taillables, conséquence des exemptions dont jouissaient les

usurpateurs de noblesse, qui, n'étant point gentilshommes, prenaient

néanmoins les qualités de chevalier et d'écuyer, portaient armes

timbrées, et se dispensaient ainsi du paiement des tailles et des autres

charges auxquelles les roturiers étaient sujets, _lesdits usurpateurs

seraient condamnés à payer 2,000 livres, outre l'arriéré de leur

contribution_[222]. Mais il paraît évident que l'édit de 1661 avait

principalement pour but, en effrayant les usurpateurs des titres de

noblesse, de forcer ceux dont les titres avaient été révoqués

antérieurement à les acheter une seconde ou troisième fois.

Colbert trouva les choses en cet état, et, comme on était en train de

tout vérifier, de tout refaire, au mois de septembre 1664, une nouvelle

révocation des lettres de noblesse fut ajoutée par lui à celles qui

avaient précédé. Il eût mieux valu, sans doute, répudier entièrement le

déplorable système des révocations, véritable banqueroute périodique,

doublement dégradante pour le pouvoir, déclarer qu'il ne serait plus

vendu de titres de noblesse, et chercher un moyen pour empêcher ce

trafic; mais cela n'eût paré qu'aux désordres de l'avenir, et l'on était

impatient d'améliorer le présent. A ce point de vue, l'édit que fit

rendre Colbert dut produire d'excellents résultats, surtout dans les

campagnes. Il se fondait sur ce que, «pendant les guerres et troubles de

sa minorité, le roi avait été obligé, pour certaines considérations,

d'accorder un grand nombre de lettres de noblesse et d'en tirer quelque

légère finance, au grand préjudice de plusieurs paroisses incapables

depuis lors de payer leur taille, à cause du grand nombre d'exempts qui

recueillaient les principaux fruits de la terre sans contribuer aux

impositions dont ils devraient porter la meilleure partie au soulagement

des pauvres.» L'édit révoquait donc toutes les lettres ou confirmations

de noblesse accordées depuis 1634, et, pour toute faveur, accordait aux

nobles dépossédés l'exemption des tailles pendant l'année 1665[223]. En

même temps les États recevaient l'ordre de seconder la recherche des

usurpateurs de noblesse, et ils s'associaient franchement à Colbert pour

la répression d'un autre abus bien plus grave encore que celui dont il

vient d'être fait mention. En effet, outre ceux qui avaient acheté leurs

titres, inattaquables en droit, il y avait, principalement dans les

provinces, un très-grand nombre de faux nobles qui s'étaient attribué

cette qualité, sous prétexte d'avoir exercé la moindre charge; par

exemple, d'avoir été employés dans les fermes ou dans les gabelles du

roi. En 1665, les États de Bourgogne délibérèrent que les règlements

faits pour la recherche des privilèges seraient exécutés, attendu, porte

le décret, «que plusieurs gens riches et aysés, se prestendant

commensaux de la maison royalle et des princes du sang, sur des

certificats mandiés et sans rendre aucuns services, s'exemptent du

payement des tailles et autres charges publiques, à la foulle et

oppression des pauvres et misérables[224].» Les recherches pour

usurpation des titres de noblesse se poursuivirent sévèrement pendant

plusieurs années. On voit, dans une lettre écrite le 13 novembre 1670

par Colbert à l'intendant de Bretagne, que, dans cette province, les

amendes encourues par les usurpateurs de noblesse s'étaient élevées à

8,000 écus. Cependant, Colbert recommande à l'intendant d'activer ses

recherches, afin de pouvoir vivre bientôt des revenus ordinaires[225].

Dans d'autres provinces, le montant des amendes fut bien plus

considérable. En Provence seulement, douze cent cinquante-sept

usurpations furent signalées, et produisirent, à 50 livres par famille,

près de 63,000 livres[226]. Le total des amendes pour tout le royaume,

atteignit le chiffre de 2 millions. C'était peu sans doute pour le

bruit qu'avaient fait ces recherches, pour les clameurs qu'elles avaient

soulevées; mais, si l'on songe que tous les usurpateurs de noblesse

contribuèrent par suite au paiement de la taille, et que la taille

elle-même se trouva réduite de près de 20 millions, on comprendra la

portée de la mesure ordonnée par Colbert et le soulagement que le peuple

des campagnes dut en éprouver[227].

Jusqu'à cette époque, on l'aura remarqué sans doute, l'action de Colbert

avait été presque uniquement répressive. En effet, si l'on en excepte la

négociation avec la Hollande, relative au droit de 50 sous par tonneau,

il n'avait eu jusqu'alors que des infractions aux règlements à constater

et à punir. Il lui avait fallu d'abord réprimer les abus des trésoriers

et receveurs en matière de comptabilité, les exactions des huissiers et

sergents des tailles, les concussions des financiers, et, en dernier

lieu, les usurpations de noblesse. Rien n'était d'ailleurs plus logique.

Avant d'organiser et de construire, il était nécessaire de régler avec

le passé et de déblayer le terrain. Cela fait, et Colbert n'avait pu

atteindre ce but qu'après trois ans d'efforts, le moment était enfin

venu pour lui de mettre à exécution quelques-uns des projets qu'il

méditait depuis longtemps. Le premier, et sans contredit le plus

important et le plus urgent de tous, eut pour objet la révision du tarif

des douanes intérieures et extérieures. Pour bien faire comprendre la

nécessité et les difficultés d'un pareil travail, il faudrait pouvoir

donner une juste idée de la complication de ce tarif, fatiganté

nomenclature de mille droits bizarres et barbares. Comme les fermiers

qui exploitaient ces droits profitaient de l'ignorance générale pour

augmenter les tarifs à volonté, sûrs, en cas de contestation, de gagner

leur cause devant des juges qui leur étaient vendus, toutes les fois

qu'il avait été question de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, d'un

côté les fermiers et ceux qu'ils soudoyaient à la cour, de l'autre les

provinces les mieux traitées qui craignaient de perdre quelque avantage

à l'adoption d'un nouveau tarif, ne négligeaient rien pour y mettre

obstacle. Cependant, jamais réforme plus indispensable. Non-seulement

les productions naturelles et manufacturières du royaume étaient

frappées à leur sortie de droits considérables et sans fixité, mais

chaque province avait ses douanes, ses barrières, ses employés. En 1614,

les députés aux États généraux avaient formulé à ce sujet des voeux

pleins de logique et de bon sens. Les députés disaient là-dessus au roi

que, bien que les droits de douane ou _traiste foraine_ dussent être

levés, comme leur titre même l'indiquait, sur les seules marchandises

transportées hors du royaume, néanmoins ces droits étaient perçus de

province à province, comme si les marchandises passaient en pays

étranger, _au grand préjudice de ses sujets, entre lesquels cela

conservait des marques de division qu'il estoit nécessaire d'oster,

puisque toutes les provinces de son royaume estoient conjointement et

inséparablement unies à la couronne pour ne faire qu'un mesme corps sous

la domination d'un mesme roy_[228]. Mais qui ne sait la difficulté de

déraciner un abus; surtout quand il est profitable à des particuliers

riches et puissants? Qu'on ajoute à cela toutes les fausses mesures

prises de temps immémorial par le gouvernement, presque toujours dans un

but fiscal, souvent aussi avec bonne foi. Sans remonter plus haut que

Philippe-le-Bel, les ouvriers en laine du royaume s'étant plaints en

1304 que la faculté de transporter au dehors les laines et les autres

matières propres à l'apprêt et à la teinture était préjudiciable au

progrès des manufactures, ce prince profita de l'occasion qui lui était

offerte pour prohiber expressément, _sauf les permissions qu'il jugerait

à propos d'accorder_, l'exportation de l'argent, du blé, des bestiaux,

du vin, de l'huile, du miel, de l'acier, des cuirs, de la soie, de la

laine, du lin, des toiles, etc., etc. Depuis cette époque jusqu'en 1664,

les défenses, les permissions, les modifications de tarifs se succèdent

de règne en règne, d'année en année. En 1621, Louis XIII créa de

nouveaux bureaux de douanes dans quelques provinces frontières qui en

avaient été exemptes jusque-là, et il laissa ces provinces libres de les

établir à leur choix, ou du côté des frontières, ou du côté de

l'intérieur. La Bourgogne ayant préféré son commerce avec l'intérieur,

les bureaux y furent placés du côté de la Franche-Comté, qui appartenait

alors à l'Espagne. Au contraire, le Dauphiné, la Saintonge, le pays

d'Aunis, la Guyenne, la Bretagne et le Maine laissèrent établir leurs

bureaux du coté du Poitou et de la Normandie, afin de conserver la

liberté du commerce avec l'étranger. La Provence trouvant qu'elle aurait

avantage à ne commercer librement ni avec l'intérieur du royaume ni avec

l'étranger, demanda à s'entourer d'une enceinte continue de bureaux, et

elle obtint aisément pleine satisfaction.

Les principaux droits établis sur les marchandises à la sortie

s'appelaient droits de _haut-passage_, _de rêve_ ou recette, _imposition

foraine_, _domaine forain_, _traite domaniale_. Quant aux droits de

douane intérieure, on les comptait par centaines: c'étaient _la traite

foraine et la nouvelle imposition d'Anjou_, _le trépas de Loire_, _la

patente de Languedoc_, _la traite d'Arsac_, _les deux pour cent d'Arles

et le liard du baron_, _le denier Saint-André_, _la table de mer_, _le

droit de Massicault_, _le convoi et la comptablie de Bordeaux_, _la

traite de Charente_, _la branche de cyprès, le droit du coutume_, etc.,

etc., etc. Je ne parle pas des célèbres douanes de Lyon et de Valence,

véritables coupe-gorges commerciaux, la dernière surtout, établie en

1621, en remplacement de la douane de Vienne, par le maréchal de

Lesdiguières, pour quelques années seulement, comme toujours en pareil

cas, et soigneusement maintenue jusqu'en 1790. Cette douane, dont la

ferme n'excédait pas 400,000 livres en 1626, faisait perdre tous les ans

des millions au commerce, qui étourdissait la cour de ses doléances sans

en obtenir le moindre soulagement. «Les marchands se plaignent toujours,

disaient les douaniers à ce sujet; il ne faut pas écouter ces gens-là.

Peut-on croire que le commerce tombe quand on voit des marchands

riches?» Et la cour n'eut garde en effet d'écouter les marchands. La

douane de Valence prélevait un droit de 3 à 5 pour 100 sur toutes les

marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc,

transportées à Lyon par terre ou par eau, ainsi que sur toutes les

denrées du Dauphiné, Lyonnais, Beaujolais, de la Bresse, de la Bourgogne

et autres provinces, transportées en Languedoc, en Provence, en Piémont,

par terre ou par eau, avec obligation de passer _là et non ailleurs_

pour y acquitter le droit. En 1640, le commerce, rebuté par toutes ces

entraves, ayant changé de cours, les fermiers demandèrent un

dégrèvement. Qu'arriva-t-il? on tripla une partie des droits. En même

temps, pour empêcher les marchandises de leur échapper, les fermiers

établirent un vaste réseau de bureaux qui couvrit onze provinces.

Cependant, les produits continuaient à diminuer. D'un autre côté, les

réclamations devenaient plus vives. La ville de Lyon surtout adressait

requêtes sur requêtes et se plaignait amèrement des rigueurs de la

douane de Valence, qui ruinaient son commerce[229]. Plaintes inutiles!

Celle-ci résista à toutes ces attaques. Non-seulement elle ne fut pas

supprimée, mais son tarif fut augmenté à plusieurs reprises. Colbert

lui-même n'osa pas toucher à cette invention fatale d'un homme de guerre

aux abois, et la douane de Valence, plusieurs fois amendée et améliorée,

il est vrai, dans le cours du XVIIIe siècle, subsistait encore

lorsque la Révolution éclata[230].

Telle était, autant qu'il est possible d'en donner une idée par un

rapide aperçu, l'organisation douanière de la France au moment où

Colbert s'occupa de la révision des tarifs. Le plan conçu par ce

ministre était admirable, en égard aux idées de son époque, et digne des

plus grands éloges. Frappé du tort immense que la multitude et la

diversité des droits de douanes portaient au commerce, il aurait voulu

abattre toutes les barrières qui séparaient, isolaient les provinces, et

les rendaient plus étrangères les unes aux autres que ne l'étaient

quelques-unes d'entre elles pour les pays limitrophes. Malheureusement,

un pareil système ne pouvait être inauguré sans troubler bien des

habitudes et froisser de nombreux intérêts. On craignit une opposition

compacte, redoutable. Parmi les pays d'États surtout, un grand nombre se

montraient systématiquement hostiles à toute réforme qui les eût

assimilés aux autres provinces. Incorporés à la monarchie sous la

condition de certains privilèges dont celles-ci ne jouissaient pas, ils

attachaient une extrême importance à conserver intacte leur

individualité, et tenaient, les uns par un intérêt réel, les autres

aveuglément et sans motifs, à leurs barrières et à leurs tarifs

particuliers. Vaincre par la persuasion et par la fermeté ces

résistances déplacées ou irréfléchies était une oeuvre digne de Colbert,

et il semble véritablement que le gouvernement de Louis XIV avait alors

toute la force, tout le prestige nécessaires pour l'entreprendre.

Colbert ne l'osa pas. Après avoir fait preuve de tant d'énergie dans sa

lutte avec les financiers concussionnaires, avec les Parlements qui les

soutenaient, avec les faux nobles et les Communes, il craignit sans

doute d'aller plus loin et de mécontenter les États généraux. Ce fut un

grand malheur. Une fois résigné à sacrifier une partie du but qu'il

avait d'abord espéré atteindre, Colbert proposa aux différentes

provinces du royaume l'adoption d'un tarif uniforme. Un certain nombre y

souscrivirent: ce sont celles qui furent désignées sous le nom de

_provinces des cinq grosses fermes_[231]. C'était peu sans doute,

comparativement à ce qu'il eût été possible d'obtenir; mais, dès

l'instant où, renonçant au plus important de ses droits, le gouvernement

subordonnait sa décision au caprice des intérêts particuliers, ce

résultat devenait inévitable. Quoi qu'il en soit, douze grandes

provinces profitèrent des bonnes dispositions de Colbert, et le tarif de

1664 fut publié[232].

Ce tarif n'en était pas moins, au surplus, une oeuvre considérable, et le

préambule qui le précède constate de la manière la plus formelle les

préoccupations de Colbert en faveur du commerce. Rien n'est plus

instructif, en général, que ces exposés des motifs des anciens édits, et

l'on y trouve d'ordinaire, sur la situation du pays, sur les causes et

les effets des grands événements publics, les plus curieux

renseignements. Celui-ci, faisait d'abord connaître les diminutions

opérées sur les impôts depuis 1661 et les soins pris pour le

rétablissement des ponts et des routes «dont le mauvais état empêchait

notablement le transport des marchandises.» L'édit constatait en outre

que beaucoup de péages onéreux avaient été supprimés et les grands

chemins débarrassés des voleurs qui les infestaient. Arrivant aux

conséquences particulières résultant du grand nombre et de la diversité

des droits de douanes, il reconnaissait que le roi avait été «aisément

persuadé de la justice des plaintes de ses sujets et des étrangers à cet

égard, vu qu'il était presque impossible qu'un si grand nombre

d'impositions ne causât beaucoup de désordres et que les marchands

pussent en avoir assez de connaissance pour en démêler la confusion, et

beaucoup moins leurs facteurs, correspondants et voituriers, toujours

obligés de s'en remettre à _la bonne foi des commis des fermiers, qui

étaient fort suspects_[233].» Quant à l'ordonnance, elle se composait de

quatorze titres qui réglaient, entre autres objets, les droits d'entrée

et de sortie, les lieux affectés à l'entrée de diverses marchandises, la

forme des acquits-à-caution, la juridiction et la police générale de la

nouvelle ferme. Enfin, à l'ordonnance était annexé le tarif des droits

d'entrée et de sortie.

Tel était l'_édit du mois de septembre 1664, portant réduction et

diminution des droits des sorties et des entrées, avec la suppression de

plusieurs droits_.

Cet édit, dont les dispositions principales sont restées longtemps en

vigueur, sauf les modifications que Colbert lui-même y apporta en 1667,

et sur lesquelles il fut obligé de revenir, en 1678, à la paix de

Nimègue, constitua, quant à l'organisation des douanes intérieures dans

le royaume, une situation singulière dont il est essentiel de dire

quelques mots, ne fût-ce que pour donner l'explication de certaines

expressions qui reviennent souvent dans l'histoire financière de

l'ancienne monarchie.

On vient de voir que les provinces qui avaient accepté le tarif de 1664

furent appelées _provinces des cinq grosses fermes_: c'étaient la

Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey,

le Bourbonnais, le Poitou, le pays d'Aunis, l'Anjou et le Maine, sans

compter les provinces qui y étaient renfermées, comme le Soissonnais,

l'Ile-de-France, la Beauce, la Touraine, le Perche, etc. Deux lignes de

bureaux placés, les uns sur les frontières de ces provinces, les autres

à quelque distance dans l'intérieur, suffisaient à la surveillance et

formaient, pour ainsi dire, deux chaînes concentriques non interrompues.

Parmi les provinces qui préférèrent conserver leurs anciens tarifs, il

s'établit deux divisions.

Les unes prirent le nom de _provinces étrangères_, relativement au tarif

de 1664 dont elles n'avaient pas voulu: c'étaient la Bretagne,

l'Angoumois, la Marche, le Périgord, l'Auvergne, la Guyenne, le

Languedoc, la Provence, le Dauphiné, la Flandre, l'Artois, le Hainaut et

la Franche-Comté.

Les autres, telles que l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Evêchés (Metz,

Toul et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque,

Bayonne et Lorient, en raison de la franchise de leur port, reçurent la

qualification de _provinces traitées comme pays étrangers_. Ces

provinces et ces villes étaient, en effet, complètement assimilées aux

pays étrangers, avec lesquels elles commerçaient avec une liberté

entière. Par la même raison, les marchandises qu'elles exportaient dans

les autres provinces étaient considérées comme venant de l'étranger, et

celles qu'elles y achetaient acquittaient, en entrant sur leur

territoire, le même droit qu'eussent payé, par exemple, les Espagnols ou

les Hollandais[234].

C'est ainsi qu'en reculant devant l'application du principe d'unité dont

son esprit avait pénétré toute la justesse, Colbert en sacrifia les plus

beaux résultats. Cependant, il faut le reconnaître, bien que quelques

articles précédemment exempts de droits y fussent compris et que

plusieurs autres eussent été augmentés, le tarif de septembre 1664

était un progrès. D'abord, la moitié de la France environ fut soumise au

même tarif et débarrassée des anciennes entraves. En second lieu, le

nouveau tarif était, sous bien des rapports, beaucoup plus libéral que

l'ancien, notamment pour l'exportation des vins et eaux-de-vie, bien

qu'on eût fait la faute, c'est Forbonnais qui l'a remarqué, de ne pas

proportionner les droits à la qualité des produits; anomalie bien

ancienne, on le voit, et à laquelle il semble que l'on n'ait pas encore

cherché sérieusement un remède. Un autre bienfait de l'édit de 1664 fut

de régulariser l'emploi des acquits-à-caution, expédient depuis

longtemps connu, mais mal défini et sujet jusqu'alors à beaucoup

d'entraves. Dans l'ancienne organisation des douanes, en effet, même

après l'adoption du tarif de 1664, les acquits-à-caution étaient pour le

commerce un besoin de tous les instants. On sait quelle nature de

facilités celui-ci y trouve. L'exemption de payer des droits à la

rigueur exigibles, en s'obligeant, moyennant caution, à fournir la

preuve, dans un délai donné, que telle marchandise a reçu une

destination finale qui la dispensait de tout droit; une telle exemption

était surtout précieuse à une époque où mille barrières artificielles

élevées par le triste génie du fisc couvraient le royaume, et ce n'est

pas un des moindres mérites de Colbert d'avoir simplifié, comme il fit,

dans le règlement annexé l'édit de 1664, les formalités qui rendaient

l'emploi des acquits-à-caution si incommode et si compliqué avant lui.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 32 / 189 题