ADVIS IMPORTANT[159].

«La supérieure des Carmélites de Blois écrit à une dame de Paris:

«Nous sçavons certainement que la misère présente fait un si grand

nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et

dans les faux-bourgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris

lamentables; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs

souffrances nos âmes de pitié.

«Le bled, mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid, et

tous les jours il renchérit[160].

«Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées; la

pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens;

car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes

mortes et estouffées ils se repaissent de cette chair corrompue qui

les fait plustost mourir que vivre.

«Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son

destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir

leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des

tronçons de choux à demy pourris, et, pour les faire cuire avec du

son, ils demandent avec instance l'eau de morrue sallée qu'on

respand; mais elle leur est refusée.

«Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le

dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue

ont esté trouvées mangeant du son destrempé dans du laict; la

personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer

avec elles.

«Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette

pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté

plusieurs jours sans manger, a trouvé un charitable laboureur qui

l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les

entrailles retrécies, il en mourut subitement.

«Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par désespoir de

ce qu'il mouroit de faim.

«Un autre a esté rencontré sur le pavé, agonisant de faim, et, luy

ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le

prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il

parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent à

couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira

quelque temps après, n'ayant sur soy que des habits pourris.

«L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la

mamelle, qui la tettoit encore après sa mort, et qui mourut aussi

trois heures après.

«Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain

les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua

luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye.

«Un autre, à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se

réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds,

et s'enfuit.

«Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts

de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre

meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.

«Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on

asseure que dans les lieux circonvoisins, la moitié des paysans est

réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne

soient bordés de corps morts.

«Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les

pauvres des frontières ruinées, en allant à Sedan a passé a

Donchery, Mézières, Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit

qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux-là

et des villages des environs. Voici ce qu'il mande;

«J'ai trouvé partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui

meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de

pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un

seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés

sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du

monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le

visage quand on va les voir.

«J'ai trouvé une famille à Charleville composée de huit personnes,

qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu

vendre la dernière chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5

sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse!

«J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent

de pain que pour un sol marqué. Jugez ce que c'est qu'un petit pain

partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent.

«La plupart sont malades, secs et abattus de famine et

d'affliction; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à

moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller

mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les

laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni

d'autre grain pour semer, et, de quelque costé que les uns et les

autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort...

«Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le

ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes,

si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce

trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne

doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez,

Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont

desrobé la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait

cruellement mourir.

«_Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont

priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs

curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames

les présidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pavée ou

Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lamoignon, en la

cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.»

Mais la famine continuant à sévir, il fallut faire un nouvel appel à la

charité publique. L'avis suivant, qui fut publié quelque temps après,

renferme sur la détresse des campagnes de nouveaux détails dont la

lecture seule soulève et fait saigner le coeur.

«SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'ÉTAT DÉPLORABLE DES PAUVRES DU

BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES.

«....Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres

personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont

impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous

soulager.

«Pardonnez à plus de trente mille pauvres, qui, mourant de

nécessité, vous font le même reproche avec justice.

«Car il n'y a rien de plus véritable que, dans le Blaisois, la

Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la

Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le

bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres

dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de

faim.

«Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en

meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la

dernière relation, la rage, le désespoir, la mortalité et les

autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois.

«L'on escrit encore de ce lieu-là, et on le prouve par lettres et

bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes

de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq

ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de

faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de

mesme aux autres lieux du Blaisois.

«On certifie qu'à Uzain il y avoit vingt personnes prestes à rendre

l'âme, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler;

«Que, de neuf personnes mortes de faim à Coulanges, un pauvre homme

fut trouvé dans les champs, qui, portant une partie d'un asne à

moitié pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de

foiblesse et y rendit l'esprit;

«Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas

trouvé un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de

paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre,

des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont

la senteur estoit espouvantable.

«Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout

ensanglanté pour s'estre débattu pendant la nuict par une faim

enragée.

«Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans

meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la

plupart tous défigurés comme des squelettes, et les enfants sont

enflés.

«Plusieurs femmes et enfants ont esté trouvés morts sur les chemins

et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes.

«M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du

Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont

morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans

le mesme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et

les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes; ils dévorent

les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux ils se mangeront

bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas

vu une pareille misère à celle de ce pays. Il reste encore quatre

mois à souffrir pour ces pauvres gens.

«M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec

grande charité à l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a

trouvé à Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques

enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas

la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies

dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il

n'en reste plus de mangeables.

«MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent

qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont

contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font

horreur.

«M. Rouillon, vicaire à Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu

des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange,

qu'il en a veu deux dans le cimetière succer les os des trespassez,

comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le

curé escrit aussi qu'il a oüy dire la mesme chose à plusieurs de

ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoüy.

«M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévost de la maréchaussée de

Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres

en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de

jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des

paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils

aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons.

«Il atteste de plus avoir trouvé devant l'église de Chiverny un

jeune garçon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche,

qui mangeait ses doigts desjà ensanglantez, et l'ayant fait porter

dans une maison, et luy ayant donné du vin, du bouillon et d'autre

nourriture, il ne la put avaler et mourut dès le soir.

«Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a passé

par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, où

les habitants sont dans une prodigieuse nécessité; ils tombent

morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques à trois

ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits

innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs où ils

vont paistre l'herbe comme les bestes.

«Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint

Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et

qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son

enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie

du bras.

«On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre

deniers à chaque pauvre pour le décedz de feu M. le lieutenant

général, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que

dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot

au cimetière, et qu'aux distributions faites par les abbayes de

Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze

mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez

promptement.

«On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre

de personnes mortes de faim et desjà mangées des vers. Dans la

ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups

affamez. Dans le reste de la Touraine, les misères sont

inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des

racines.

«Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des

villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous

persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces,

dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes

misères dans si peu d'espace.

«Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue

narration des souffrances publiques, des personnes mortes de

nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de

taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain, et

que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par

ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des

villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent

sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charruë. Je

pardonne à ceux qui ne croient pas nos misères, parce que nos maux

sont au-dessus de toutes les pensées....

«_Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs

aumosnes à MM. les curez ou à Mesdames_... (Suivent les noms des

dames désignées à la fin du premier avis[161].)

On se figure maintenant quelle dut être la détresse des provinces dans

l'année qui suivit l'avènement de Colbert au pouvoir. Les deux pièces

qui précèdent, bien que non datées, se rapportent positivement à cette

époque. Un troisième avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques détails

à ce qu'on vient de lire, et fait connaître que, dans la Beauce, dans le

Poitou, la misère n'était pas moins grande. Comment le gouvernement y

eût-il remédié? Dans l'état de pénurie où se trouvait l'épargne, une

intervention efficace de la royauté en faveur des campagnes était

impossible: on ne donne pas du pain à toute une nation. La seule chose

que Colbert put faire, ce fut d'attirer des blés à grands frais dans la

capitale. Par ce moyen, il maintint les prix à 346 livres le muid au

lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il

fournit à l'Hôtel de ville la possibilité de faire des distributions

gratuites, et à l'Hôpital général celle de nourrir les six à sept mille

pauvres qu'en pouvait y loger. En même temps, il fit rendre un édit

portant qu'il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume un

hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet,

le soulagement des provinces ne pouvait être que le fait de la charité

locale; mais comme celle-ci était insuffisante, probablement faute de

ressources, elle fut obligée de recourir aux personnes riches et

généreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par

quelles pressantes exhortations ceux à qui elle s'adressa lui servirent

d'interprètes. A ce cri parti du coeur: _Riches, courage!_ sans doute

d'abondantes aumônes répondirent. Là où le gouvernement était

impuissant, la charité chrétienne intervint, et, si elle ne soulagea pas

toutes les misères, elle en diminua du moins sur bien des points la

durée et l'intensité.

Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'étaient ses

connaissances spéciales en matière de finances. Colbert ne l'avait pas

oublié, et, à peine investi de l'autorité, il prit une série de mesures

propres à ramener l'ordre et la probité dans cette partie si importante

de l'administration, où, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de

désordre et d'expédients. Déjà, au mois de septembre 1661, peu de jours

après la chute de Fouquet, on avait créé un Conseil royal des finances

dont Colbert fit partie. Les décisions de ce Conseil, rédigées en forme

d'ordonnance, devaient être signées par le roi, qui le présidait

lui-même toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les

comptables le signal et le point de départ d'un nouvel ordre de choses.

Les manoeuvres des financiers ont déjà été suffisamment indiquées. Celles

des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances

publiques n'étaient pas moins contraires à l'intérêt général. Sully

avait exigé qu'ils fissent connaître régulièrement le résultat de leurs

opérations au moyen d'un état qu'il avait dressé pour cet objet. Mais,

après lui, ils trouvèrent bientôt le moyen de s'en dispenser, gardèrent

les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les

utiliser, et poussèrent la rapacité jusqu'à ne payer les dépenses

publiques que moyennant un escompte. Ce dut être une vive satisfaction

pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre

un frein à l'insatiable avidité des comptables, il s'empressa de

révoquer l'hérédité et la survivance de tous les offices de finances,

afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paraîtraient inutiles, exigea un

cautionnement des titulaires et les força de tenir un journal détaillé

de leurs opérations, les obligea à la résidence, sous peine de

destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura

à l'État, d'après une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la première

hypothèque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa à

9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de

recouvrement. En même temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le

montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs généraux des

obligations à quinze mois qui se négocièrent à un taux modéré, expédient

très-naturel, très-licite, abandonné plus tard, mais auquel le premier

Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacité accoutumée, à la

suite d'une crise financière plus terrible que celle dont Colbert avait

à réparer les désastres, et que le gouvernement emploie encore

aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits

récemment rachetés furent affermés aux enchères publiques, après trois

publications, précaution indispensable pour empêcher les ignobles

trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout où ces sortes de

compositions, ruineuses pour le peuple, étaient pour ainsi dire passées

dans les moeurs[165].

Tout en travaillant à régler la quotité des revenus, Colbert s'occupait

donc du soin d'en assurer exactement la rentrée au Trésor, et d'en

surveiller la dépense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur

l'un, intitulé _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dépense à

mesure qu'elles étaient signées au Conseil, ainsi que la recette

effectuée mois par mois au trésor royal; le second était appelé

_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles

sur chaque nature de recettes; le troisième était le _Registre des

dépenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement délivrées

par le Conseil, suivant la nature de la dépense.

En 1667, on ne tint plus que deux registres.

Les ordonnances de dépense étaient d'abord signées par le secrétaire

d'État dans le département duquel la dépense était faite; celui-ci les

remettait à la partie prenante, qui les rendait au contrôleur général.

Ce dernier les signait après avoir indiqué sur quels fonds elles

seraient payées, et les donnait à signer au roi. Quand la somme

dépassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa

signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance était payable au porteur pour

affaires secrètes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sçai

l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de

comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert présentait le

registre-journal au roi, qui arrêtait lui-même le montant de la

dépense[166].

Il a déjà été plus d'une fois question des ordonnances de comptant;

c'est un sujet qui comporte quelques détails, et sur lequel on vient de

voir que l'attention de Colbert s'était portée tout d'abord. Si la crise

financière de 1789 n'avait pas été le prétexte plutôt que la cause de la

révolution française; si cette révolution n'était pas sortie en quelque

sorte des entrailles mêmes de l'ancienne organisation sociale, on

pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment

contribué en agrandissant sans cesse le déficit, grâce à la facilité

qu'elles donnaient au pouvoir de dérober à tout contrôle, tantôt les

plus ruineuses opérations, tantôt les plus folles dépenses. On lit dans

un édit de 1669: «Ces ordonnances, établies pour les dépenses secrètes

de l'État, les prests et affaires extraordinaires tolérez, et pour

suppléer dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donné

lieu à une infinité de pièces fausses et simulées, et il en a été

délivré, de 1655 à 1660, pour 385 millions, qui ont servi à consommer

criminellement tous les revenus[167].» Cent vingt ans plus tard, en

1779, Necker trouva le budget chargé pour 116 millions d'ordonnances de

comptant, et les réduisit d'une année à l'autre 12 millions[168]. On se

figure les abus que devait engendrer cette faculté laissée à un pouvoir

absolu de cacher à tous les yeux les motifs de dépenses aussi

considérables. Colbert fit bien adopter à ce sujet certaines

précautions; mais il ne détruisit pas le mal, parce que le mal était

inhérent à la forme même du gouvernement. En effet comment obtenir de

Louis XIV, qu'il soumît à la vérification de la Chambre des comptes les

états constatant toutes ses dépenses personnelles, ou les sommes énormes

annuellement employées pendant un certain temps à soudoyer le roi

d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce

qui était possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent

signées par le roi, après examen des motifs réels de la dépense. Une

fois acquittées, ces ordonnances devaient être brûlées tous les ans en

présence du roi lui-même, et remplacées par un _état de certification

collectif_, que la Chambre des comptes était autorisée à recevoir, comme

pièce de dépense, du garde du trésor royal. Tel est le mécanisme qui fut

adopté. Il ne sera pas sans intérêt maintenant de faire passer sous les

yeux du lecteur les pièces justificatives de cette curieuse

organisation financière. Les archives du royaume possèdent à ce sujet

des documents encore inédits auxquels, outre leur importance historique,

le nom même des personnages qui y figurent donne un nouveau prix.

L'état général des ordonnances de comptant pour l'année 1676 fut arrêté

par le roi à la somme de 2,232,200 livres, à Saint-Germain en Laye, le

20 décembre 1678.

D'après cet état, les appointements de Colbert s'élevaient à 55,500

livres, dont voici le détail[169].

Pour ses appointements comme membre du Conseil royal. 4,000 liv.

-- comme intendant du trésor royal. 10,000

-- comme contrôleur général. 14,000

-- comme secrétaire d'Estat et des

commandements de Sa Majesté. 7,000

-- pour gratification extraordinaire a

raison de ses services. 20,000

_______

TOTAL. 55,500

Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier

de frais à cause dudit trésor royal. 6,000

Au sieur Berrier, secrétaire du Conseil et des finances. 20,000

Au sieur Desmarets, pour gratification[170]. 10,000

Au comte de Saint-Aignan, pour gratification

en considération de ses services. 36,000

On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil,

des divers ministres, des présidents du Parlement et autres grands

fonctionnaires étaient portés sur les états du comptant. Au contraire,

les gratifications suivantes réclamaient impérieusement ce mode de

paiement. On les trouve inscrites, à divers chapitres, dans l'état du

comptant de 1677[171]:

«Au sieur _de Vauban_, maréchal de camp aux armées du Roy, en

considération de ses services et pour luy donner

moïen de les continuer. 75,000 liv.

«Au sieur _Berrier_, en considération de ses services, etc. 30,000

«Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majesté. 22,000

«Aux sieurs _Despréaux_ et _Racine_, en considération

de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa

Majesté, à raison de 6,000 livres chacun[172]. 12,000

«A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement

et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin,

et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de

leurs domestiques, train, suite, équipages, et ce pendant

les six premiers mois de 1677. 75,000

«A _la même_, pendant les six derniers mois. 75,000

«Au sieur _Pélisson_, maistre des requestes, en considération

de ses services. 75,000

«Au sieur COLBERT, pour gratification, en considération

de ses services et pour luy donner moïen de me les

continuer[173]. 400,000

Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant

parvenaient généralement au garde du trésor royal.

Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le

motif de la dette[174]; mais c'était l'exception. D'ordinaire, ni le nom

ni le motif n'y figuraient.

«Garde de mon trésor royal, M. Gédéon du Metz, payez comptant au

porteur de la présente, pour affaires secrètes concernant mon

service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui

sera employée au premier acquit de comptant qui s'expédiera par

certification à votre desharge.

«Fait à ----, le

«Sur la recepte générale des finances (_De la main du roi_), BON.

De Tours. Paiement des six ---- LOUIS.

premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.»

D'autres fois enfin, mais très-rarement, l'ordonnance de comptant était

accompagnée de pièces justificatives. En voici une de ce genre

fidèlement copiée sur l'original[175]:

«Duveau, vous me ferez plaisir de donner à celuy qui vous randra ce

billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer,

dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre

1681[176].

Signé: MARIE TERESE.

«_Et, au-dessous, de la main de la reine_:

«FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.»

Voilà quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789,

l'organisation de la comptabilité relative aux ordonnances de comptant.

On se figure les étranges abus que ces ordonnances devaient couvrir

avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'était encore que du

désordre. Mais comment en eût-il été autrement? Les favoris, les

maîtresses du roi, et Colbert lui-même, trouvaient leur compte à ce que

le voile jeté sur une foule de dépenses ne pût être soulevé. Qu'on

ajoute à cela le besoin de cacher à tous les yeux où passaient les

sommes énormes affectées à l'achat des consciences. Or, dans le nombre

des ordonnances de comptant conservées aux archives du royaume, il en

est beaucoup qui ont eu évidemment cette destination, principalement à

l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les États de Hollande.

Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forcé de

convenir que les formes de comptabilité de l'ancien gouvernement

encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le développement

immodéré que prirent les ordonnances de comptant aux deux époques que

j'ai citées en est une preuve. Mais il est des réformes qu'il n'est pas

donné à un seul homme d'accomplir, cet homme fût-il doué d'un

désintéressement inaccessible à toutes les influences de la famille, et

armé d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a,

d'ailleurs, des vices qui lui sont inhérents. Les ordonnances de

comptant, corollaire fatal, mais obligé, d'une monarchie absolue, ne

pouvaient disparaître qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation

entière de réformateurs pour prévenir le retour des gaspillages auxquels

un des ministres les plus intègres de cette monarchie avait essayé de

porter remède dans la mesure et avec les tempéraments qu'on vient de

voir.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 30 / 189 题