«La supérieure des Carmélites de Blois écrit à une dame de Paris:
«Nous sçavons certainement que la misère présente fait un si grand
nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et
dans les faux-bourgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris
lamentables; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs
souffrances nos âmes de pitié.
«Le bled, mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid, et
tous les jours il renchérit[160].
«Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées; la
pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens;
car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes
mortes et estouffées ils se repaissent de cette chair corrompue qui
les fait plustost mourir que vivre.
«Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son
destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir
leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des
tronçons de choux à demy pourris, et, pour les faire cuire avec du
son, ils demandent avec instance l'eau de morrue sallée qu'on
respand; mais elle leur est refusée.
«Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le
dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue
ont esté trouvées mangeant du son destrempé dans du laict; la
personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer
avec elles.
«Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette
pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté
plusieurs jours sans manger, a trouvé un charitable laboureur qui
l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les
entrailles retrécies, il en mourut subitement.
«Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par désespoir de
ce qu'il mouroit de faim.
«Un autre a esté rencontré sur le pavé, agonisant de faim, et, luy
ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le
prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il
parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent à
couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira
quelque temps après, n'ayant sur soy que des habits pourris.
«L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la
mamelle, qui la tettoit encore après sa mort, et qui mourut aussi
trois heures après.
«Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain
les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua
luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye.
«Un autre, à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se
réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds,
et s'enfuit.
«Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts
de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre
meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.
«Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on
asseure que dans les lieux circonvoisins, la moitié des paysans est
réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne
soient bordés de corps morts.
«Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les
pauvres des frontières ruinées, en allant à Sedan a passé a
Donchery, Mézières, Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit
qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux-là
et des villages des environs. Voici ce qu'il mande;
«J'ai trouvé partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui
meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de
pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un
seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés
sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du
monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le
visage quand on va les voir.
«J'ai trouvé une famille à Charleville composée de huit personnes,
qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu
vendre la dernière chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5
sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse!
«J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent
de pain que pour un sol marqué. Jugez ce que c'est qu'un petit pain
partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent.
«La plupart sont malades, secs et abattus de famine et
d'affliction; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à
moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller
mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les
laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni
d'autre grain pour semer, et, de quelque costé que les uns et les
autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort...
«Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le
ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes,
si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce
trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne
doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez,
Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont
desrobé la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait
cruellement mourir.
«_Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont
priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs
curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames
les présidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pavée ou
Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lamoignon, en la
cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.»
Mais la famine continuant à sévir, il fallut faire un nouvel appel à la
charité publique. L'avis suivant, qui fut publié quelque temps après,
renferme sur la détresse des campagnes de nouveaux détails dont la
lecture seule soulève et fait saigner le coeur.
«SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'ÉTAT DÉPLORABLE DES PAUVRES DU
BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES.
«....Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres
personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont
impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous
soulager.
«Pardonnez à plus de trente mille pauvres, qui, mourant de
nécessité, vous font le même reproche avec justice.
«Car il n'y a rien de plus véritable que, dans le Blaisois, la
Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la
Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le
bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres
dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de
faim.
«Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en
meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la
dernière relation, la rage, le désespoir, la mortalité et les
autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois.
«L'on escrit encore de ce lieu-là, et on le prouve par lettres et
bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes
de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq
ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de
faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de
mesme aux autres lieux du Blaisois.
«On certifie qu'à Uzain il y avoit vingt personnes prestes à rendre
l'âme, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler;
«Que, de neuf personnes mortes de faim à Coulanges, un pauvre homme
fut trouvé dans les champs, qui, portant une partie d'un asne à
moitié pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de
foiblesse et y rendit l'esprit;
«Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas
trouvé un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de
paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre,
des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont
la senteur estoit espouvantable.
«Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout
ensanglanté pour s'estre débattu pendant la nuict par une faim
enragée.
«Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans
meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la
plupart tous défigurés comme des squelettes, et les enfants sont
enflés.
«Plusieurs femmes et enfants ont esté trouvés morts sur les chemins
et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes.
«M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du
Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont
morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans
le mesme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et
les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes; ils dévorent
les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux ils se mangeront
bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas
vu une pareille misère à celle de ce pays. Il reste encore quatre
mois à souffrir pour ces pauvres gens.
«M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec
grande charité à l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a
trouvé à Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques
enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas
la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies
dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il
n'en reste plus de mangeables.
«MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent
qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont
contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font
horreur.
«M. Rouillon, vicaire à Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu
des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange,
qu'il en a veu deux dans le cimetière succer les os des trespassez,
comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le
curé escrit aussi qu'il a oüy dire la mesme chose à plusieurs de
ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoüy.
«M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévost de la maréchaussée de
Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres
en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de
jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des
paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils
aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons.
«Il atteste de plus avoir trouvé devant l'église de Chiverny un
jeune garçon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche,
qui mangeait ses doigts desjà ensanglantez, et l'ayant fait porter
dans une maison, et luy ayant donné du vin, du bouillon et d'autre
nourriture, il ne la put avaler et mourut dès le soir.
«Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a passé
par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, où
les habitants sont dans une prodigieuse nécessité; ils tombent
morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques à trois
ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits
innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs où ils
vont paistre l'herbe comme les bestes.
«Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint
Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et
qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son
enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie
du bras.
«On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre
deniers à chaque pauvre pour le décedz de feu M. le lieutenant
général, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que
dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot
au cimetière, et qu'aux distributions faites par les abbayes de
Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze
mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez
promptement.
«On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre
de personnes mortes de faim et desjà mangées des vers. Dans la
ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups
affamez. Dans le reste de la Touraine, les misères sont
inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des
racines.
«Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des
villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous
persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces,
dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes
misères dans si peu d'espace.
«Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue
narration des souffrances publiques, des personnes mortes de
nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de
taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain, et
que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par
ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des
villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent
sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charruë. Je
pardonne à ceux qui ne croient pas nos misères, parce que nos maux
sont au-dessus de toutes les pensées....
«_Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs
aumosnes à MM. les curez ou à Mesdames_... (Suivent les noms des
dames désignées à la fin du premier avis[161].)
On se figure maintenant quelle dut être la détresse des provinces dans
l'année qui suivit l'avènement de Colbert au pouvoir. Les deux pièces
qui précèdent, bien que non datées, se rapportent positivement à cette
époque. Un troisième avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques détails
à ce qu'on vient de lire, et fait connaître que, dans la Beauce, dans le
Poitou, la misère n'était pas moins grande. Comment le gouvernement y
eût-il remédié? Dans l'état de pénurie où se trouvait l'épargne, une
intervention efficace de la royauté en faveur des campagnes était
impossible: on ne donne pas du pain à toute une nation. La seule chose
que Colbert put faire, ce fut d'attirer des blés à grands frais dans la
capitale. Par ce moyen, il maintint les prix à 346 livres le muid au
lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il
fournit à l'Hôtel de ville la possibilité de faire des distributions
gratuites, et à l'Hôpital général celle de nourrir les six à sept mille
pauvres qu'en pouvait y loger. En même temps, il fit rendre un édit
portant qu'il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume un
hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet,
le soulagement des provinces ne pouvait être que le fait de la charité
locale; mais comme celle-ci était insuffisante, probablement faute de
ressources, elle fut obligée de recourir aux personnes riches et
généreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par
quelles pressantes exhortations ceux à qui elle s'adressa lui servirent
d'interprètes. A ce cri parti du coeur: _Riches, courage!_ sans doute
d'abondantes aumônes répondirent. Là où le gouvernement était
impuissant, la charité chrétienne intervint, et, si elle ne soulagea pas
toutes les misères, elle en diminua du moins sur bien des points la
durée et l'intensité.
Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'étaient ses
connaissances spéciales en matière de finances. Colbert ne l'avait pas
oublié, et, à peine investi de l'autorité, il prit une série de mesures
propres à ramener l'ordre et la probité dans cette partie si importante
de l'administration, où, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de
désordre et d'expédients. Déjà, au mois de septembre 1661, peu de jours
après la chute de Fouquet, on avait créé un Conseil royal des finances
dont Colbert fit partie. Les décisions de ce Conseil, rédigées en forme
d'ordonnance, devaient être signées par le roi, qui le présidait
lui-même toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les
comptables le signal et le point de départ d'un nouvel ordre de choses.
Les manoeuvres des financiers ont déjà été suffisamment indiquées. Celles
des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances
publiques n'étaient pas moins contraires à l'intérêt général. Sully
avait exigé qu'ils fissent connaître régulièrement le résultat de leurs
opérations au moyen d'un état qu'il avait dressé pour cet objet. Mais,
après lui, ils trouvèrent bientôt le moyen de s'en dispenser, gardèrent
les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les
utiliser, et poussèrent la rapacité jusqu'à ne payer les dépenses
publiques que moyennant un escompte. Ce dut être une vive satisfaction
pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre
un frein à l'insatiable avidité des comptables, il s'empressa de
révoquer l'hérédité et la survivance de tous les offices de finances,
afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paraîtraient inutiles, exigea un
cautionnement des titulaires et les força de tenir un journal détaillé
de leurs opérations, les obligea à la résidence, sous peine de
destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura
à l'État, d'après une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la première
hypothèque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa à
9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de
recouvrement. En même temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le
montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs généraux des
obligations à quinze mois qui se négocièrent à un taux modéré, expédient
très-naturel, très-licite, abandonné plus tard, mais auquel le premier
Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacité accoutumée, à la
suite d'une crise financière plus terrible que celle dont Colbert avait
à réparer les désastres, et que le gouvernement emploie encore
aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits
récemment rachetés furent affermés aux enchères publiques, après trois
publications, précaution indispensable pour empêcher les ignobles
trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout où ces sortes de
compositions, ruineuses pour le peuple, étaient pour ainsi dire passées
dans les moeurs[165].
Tout en travaillant à régler la quotité des revenus, Colbert s'occupait
donc du soin d'en assurer exactement la rentrée au Trésor, et d'en
surveiller la dépense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur
l'un, intitulé _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dépense à
mesure qu'elles étaient signées au Conseil, ainsi que la recette
effectuée mois par mois au trésor royal; le second était appelé
_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles
sur chaque nature de recettes; le troisième était le _Registre des
dépenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement délivrées
par le Conseil, suivant la nature de la dépense.
En 1667, on ne tint plus que deux registres.
Les ordonnances de dépense étaient d'abord signées par le secrétaire
d'État dans le département duquel la dépense était faite; celui-ci les
remettait à la partie prenante, qui les rendait au contrôleur général.
Ce dernier les signait après avoir indiqué sur quels fonds elles
seraient payées, et les donnait à signer au roi. Quand la somme
dépassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa
signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance était payable au porteur pour
affaires secrètes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sçai
l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de
comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert présentait le
registre-journal au roi, qui arrêtait lui-même le montant de la
dépense[166].
Il a déjà été plus d'une fois question des ordonnances de comptant;
c'est un sujet qui comporte quelques détails, et sur lequel on vient de
voir que l'attention de Colbert s'était portée tout d'abord. Si la crise
financière de 1789 n'avait pas été le prétexte plutôt que la cause de la
révolution française; si cette révolution n'était pas sortie en quelque
sorte des entrailles mêmes de l'ancienne organisation sociale, on
pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment
contribué en agrandissant sans cesse le déficit, grâce à la facilité
qu'elles donnaient au pouvoir de dérober à tout contrôle, tantôt les
plus ruineuses opérations, tantôt les plus folles dépenses. On lit dans
un édit de 1669: «Ces ordonnances, établies pour les dépenses secrètes
de l'État, les prests et affaires extraordinaires tolérez, et pour
suppléer dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donné
lieu à une infinité de pièces fausses et simulées, et il en a été
délivré, de 1655 à 1660, pour 385 millions, qui ont servi à consommer
criminellement tous les revenus[167].» Cent vingt ans plus tard, en
1779, Necker trouva le budget chargé pour 116 millions d'ordonnances de
comptant, et les réduisit d'une année à l'autre 12 millions[168]. On se
figure les abus que devait engendrer cette faculté laissée à un pouvoir
absolu de cacher à tous les yeux les motifs de dépenses aussi
considérables. Colbert fit bien adopter à ce sujet certaines
précautions; mais il ne détruisit pas le mal, parce que le mal était
inhérent à la forme même du gouvernement. En effet comment obtenir de
Louis XIV, qu'il soumît à la vérification de la Chambre des comptes les
états constatant toutes ses dépenses personnelles, ou les sommes énormes
annuellement employées pendant un certain temps à soudoyer le roi
d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce
qui était possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent
signées par le roi, après examen des motifs réels de la dépense. Une
fois acquittées, ces ordonnances devaient être brûlées tous les ans en
présence du roi lui-même, et remplacées par un _état de certification
collectif_, que la Chambre des comptes était autorisée à recevoir, comme
pièce de dépense, du garde du trésor royal. Tel est le mécanisme qui fut
adopté. Il ne sera pas sans intérêt maintenant de faire passer sous les
yeux du lecteur les pièces justificatives de cette curieuse
organisation financière. Les archives du royaume possèdent à ce sujet
des documents encore inédits auxquels, outre leur importance historique,
le nom même des personnages qui y figurent donne un nouveau prix.
L'état général des ordonnances de comptant pour l'année 1676 fut arrêté
par le roi à la somme de 2,232,200 livres, à Saint-Germain en Laye, le
20 décembre 1678.
D'après cet état, les appointements de Colbert s'élevaient à 55,500
livres, dont voici le détail[169].
Pour ses appointements comme membre du Conseil royal. 4,000 liv.
-- comme intendant du trésor royal. 10,000
-- comme contrôleur général. 14,000
-- comme secrétaire d'Estat et des
commandements de Sa Majesté. 7,000
-- pour gratification extraordinaire a
raison de ses services. 20,000
_______
TOTAL. 55,500
Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier
de frais à cause dudit trésor royal. 6,000
Au sieur Berrier, secrétaire du Conseil et des finances. 20,000
Au sieur Desmarets, pour gratification[170]. 10,000
Au comte de Saint-Aignan, pour gratification
en considération de ses services. 36,000
On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil,
des divers ministres, des présidents du Parlement et autres grands
fonctionnaires étaient portés sur les états du comptant. Au contraire,
les gratifications suivantes réclamaient impérieusement ce mode de
paiement. On les trouve inscrites, à divers chapitres, dans l'état du
comptant de 1677[171]:
«Au sieur _de Vauban_, maréchal de camp aux armées du Roy, en
considération de ses services et pour luy donner
moïen de les continuer. 75,000 liv.
«Au sieur _Berrier_, en considération de ses services, etc. 30,000
«Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majesté. 22,000
«Aux sieurs _Despréaux_ et _Racine_, en considération
de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa
Majesté, à raison de 6,000 livres chacun[172]. 12,000
«A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement
et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin,
et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de
leurs domestiques, train, suite, équipages, et ce pendant
les six premiers mois de 1677. 75,000
«A _la même_, pendant les six derniers mois. 75,000
«Au sieur _Pélisson_, maistre des requestes, en considération
de ses services. 75,000
«Au sieur COLBERT, pour gratification, en considération
de ses services et pour luy donner moïen de me les
continuer[173]. 400,000
Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant
parvenaient généralement au garde du trésor royal.
Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le
motif de la dette[174]; mais c'était l'exception. D'ordinaire, ni le nom
ni le motif n'y figuraient.
«Garde de mon trésor royal, M. Gédéon du Metz, payez comptant au
porteur de la présente, pour affaires secrètes concernant mon
service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui
sera employée au premier acquit de comptant qui s'expédiera par
certification à votre desharge.
«Fait à ----, le
«Sur la recepte générale des finances (_De la main du roi_), BON.
De Tours. Paiement des six ---- LOUIS.
premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.»
D'autres fois enfin, mais très-rarement, l'ordonnance de comptant était
accompagnée de pièces justificatives. En voici une de ce genre
fidèlement copiée sur l'original[175]:
«Duveau, vous me ferez plaisir de donner à celuy qui vous randra ce
billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer,
dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre
1681[176].
Signé: MARIE TERESE.
«_Et, au-dessous, de la main de la reine_:
«FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.»
Voilà quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789,
l'organisation de la comptabilité relative aux ordonnances de comptant.
On se figure les étranges abus que ces ordonnances devaient couvrir
avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'était encore que du
désordre. Mais comment en eût-il été autrement? Les favoris, les
maîtresses du roi, et Colbert lui-même, trouvaient leur compte à ce que
le voile jeté sur une foule de dépenses ne pût être soulevé. Qu'on
ajoute à cela le besoin de cacher à tous les yeux où passaient les
sommes énormes affectées à l'achat des consciences. Or, dans le nombre
des ordonnances de comptant conservées aux archives du royaume, il en
est beaucoup qui ont eu évidemment cette destination, principalement à
l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les États de Hollande.
Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forcé de
convenir que les formes de comptabilité de l'ancien gouvernement
encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le développement
immodéré que prirent les ordonnances de comptant aux deux époques que
j'ai citées en est une preuve. Mais il est des réformes qu'il n'est pas
donné à un seul homme d'accomplir, cet homme fût-il doué d'un
désintéressement inaccessible à toutes les influences de la famille, et
armé d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a,
d'ailleurs, des vices qui lui sont inhérents. Les ordonnances de
comptant, corollaire fatal, mais obligé, d'une monarchie absolue, ne
pouvaient disparaître qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation
entière de réformateurs pour prévenir le retour des gaspillages auxquels
un des ministres les plus intègres de cette monarchie avait essayé de
porter remède dans la mesure et avec les tempéraments qu'on vient de
voir.