CHAPITRE III.

Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains

prises par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la

création de l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que

rencontra l'exécution des dispositions relatives à la

mendicité.--Création d'un _Bureau des pauvres_ ou maison de travail

à Beauvais (1652).--Misère des campagnes constatée par les

documents contemporains (1662).--Colbert fait venir des blés à

Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes financières de

ce ministre (1662).--_Ordonnances de comptant._--Pots de vin, reçus

et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à Vauban,

Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan, etc.--Traitement

et gratifications de Colbert.

Pendant que Colbert dirigeait, avec la passion qu'il portait en toutes

choses, les opérations fort compliquées et très-diverses de la Chambre

de justice, d'autres soucis le préoccupaient gravement, et des embarras

d'une nature fâcheuse compromettaient la popularité de la nouvelle

administration, principalement dans les campagnes en proie à une famine

si horrible qu'il lui était de toute impossibilité de la soulager. Déjà,

vers la fin de l'année 1661, la disette avait été grande dans les

provinces. Une mauvaise récolte, de fausses mesures concernant le

commerce des grains portèrent le mal à son comble. Au nombre de ces

dernières, il faut signaler un arrêt du Parlement, du 19 août 1661, par

lequel il était _défendu aux marchands de contracter aucune société pour

le commerce du blé et de faire aucun amas de grains_, comme si le

meilleur moyen de remédier à la disette n'eût pas été, au contraire,

d'encourager, par tous les moyens possibles, le commerce des grains. Cet

arrêt est antérieur, il est vrai, de quinze jours à l'avènement de

Colbert au pouvoir; mais par malheur celui-ci épousa, en les exagérant,

les préjugés de son prédécesseur, qui étaient aussi ceux de ses

contemporains, et la plus cruelle famine fut la conséquence de ces

erreurs. Comme toujours, grâce aux sacrifices faits par la cité, ses

effets furent moindres à Paris qu'ailleurs. Au mois de mai 1661, le

prévôt des marchands avait pris un arrêté pour empêcher que les grains

ne sortissent de Paris[148]. Au mois de juillet suivant, la Ville obtint

un arrêt contre le lieutenant du roi de Vitry-le-Français, qui défendait

d'en enlever les grains[149]. A partir de cette époque, les arrêtés pour

faire acheter les grains se succèdent. Le 15 février 1662, une

déclaration du roi «permet à toutes les personnes de faire venir des

bleds en France, avec descharge, pour les bleds seulement, du droit de

50 sous par tonneau payé par les navires estrangers.» Mais il était trop

tard, et cette mesure ne ramena pas l'abondance dans le royaume. Au mois

de mai, les magistrats de Paris durent recourir à des distributions

publiques où le peuple ne portait pas, à ce qu'il paraît, toute la

reconnaissance désirable, car un arrêté fut pris pour punir tous ceux

qui _proféreraient des injures contre les personnes chargées de la

distribution gratuite du pain_[150]. Cependant, à Paris, la création

récente de l'Hôpital général, auquel le roi avait concédé des avantages

considérables, permettait de remédier plus facilement aux funestes

effets de la disette. En outre, le cardinal et le duc de Mazarin avaient

donné à l'Hôpital général, pour l'agrandissement des bâtiments, 260,000

livres, qui furent employées en achats de blés. Ce bel établissement,

dont la ville de Lyon avait depuis longtemps fourni le modèle, datait du

mois d'avril 1656[151]. Le préambule de l'édit rendu à ce sujet porte

que le roi agissait, «dans la conduite d'un si grand oeuvre, non par

ordre de police, mais par le seul motif de charité.» Dans l'intention

des fondateurs, l'Hôpital général devait être aussi une maison de

travail, car l'article 1er portait que «les pauvres mendiants et

invalides des deux sexes y seraient enfermés pour estre employez aux

manufactures et aultres travaux selon leur pouvoir.» A cet effet, les

diverses corporations eurent à fournir des ouvriers pour y enseigner

leur état. De plus, les notaires qui recevaient des testaments étaient

tenus d'avertir les testateurs de faire un legs à l'Hôpital général, et

il leur fut enjoint de mentionner cet avertissement dans l'acte, sous

peine de 4 livres parisis d'amende.

«L'article 9 de l'édit faisoit très-expresses inhibitions et

défenses à toutes personnes de tout sexe, lieux et âge, de quelque

qualité et naissance, et en quelque estat qu'ils pussent estre,

valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou

incurables, de mendier dans la ville et faux-bourgs de Paris, ni

dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons,

ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement, ni en secret, de jour

ou de nuit, sans aucune exception des festes solennelles, pardons

ou jubilez, ni d'assemblées, foires ou marchez, ni pour quelque

autre cause ou prétexte que ce fût.»

Puis, comme il faut que l'esprit d'une époque se retrouve partout,

l'édit punissait les hommes et garçons qui y contreviendraient, du fouet

d'abord, et des galères en cas de récidive. Quant aux femmes et aux

filles, un nouvel édit rendu au mois d'août 1669, les condamna également

au fouet et à être bannies pour dix ans de la prévôté de Paris, le tout

sans aucune forme de procès[152].

Ou ne saurait se faire une idée des résistances que rencontra

l'exécution d'un édit tout à la fois si charitable et si dur. Troublés

dans leurs habitudes de vagabondage et de paresse, tous les Bohémiens de

Paris se révoltèrent, et il fallut employer la force pour les obliger

d'entrer à l'hôpital[153]. La police ordinaire n'y suffisant pas, on

créa une milice spéciale, qui prit le nom d'Archers de l'Hôpital. Malgré

ce renfort, le corps des mendiants persista dans son opposition à l'édit

qui lui ôtait sa liberté, son industrie, et de nombreuses rixes eurent

lieu. Voici un arrêt du 20 août 1659 qui en fait foi.

«Le Parlement condamne Michel Truffault, soldat estropié, à estre

battu et fustigé nud de verges, tant au devant de la Conciergerie,

sur le pont Saint-Michel, place Maubert, qu'autres carrefours du

bailliage de la Barre-du-Chapitre, à son de tambour, et à l'un

d'iceux marqué d'une fleur de lys de fer chaud sur l'épaule dextre,

ayant deux escriteaux pendants au col, devant et derrière,

contenant ces mots: _Séditieux coustumier contre les archers de

l'Hospital général_. Ce fait, l'a banny et bannit pour neuf ans de

la ville, prévosté et vicomté de Paris, luy enjoint garder son ban,

luy fait deffense de récidiver à peine de la hart[154].»

A la vérité, les Parisiens eux-mêmes secondaient les vagabonds et

mendiants dans leur résistance aux archers de l'Hôpital général. En

effet, un arrêt du Parlement, du 26 novembre 1659, renouvelle

très-expressément la défense de leur donner l'aumône, et se plaint «de

ce que les archers préposés pour la capture des pauvres qui mendient,

non-seulement ne sont point secourus et protégés dans leurs fonctions,

mais même y sont troublés par les fréquentes rébellions qui leur sont

faites par des personnes de toutes qualités.» Quoi qu'il en soit,

l'Hôpital général de Paris rendit en 1662 d'immenses services et

soulagea bien des misères. Les chiffres suivants donneront une idée de

ses ressources, bien restreintes encore à cette époque, et du bien qu'il

lui fut possible de faire au milieu de la détresse générale.

Année. Recette. Dépense.

1657 589,536 liv. 586,966 liv.

1660 722,917 765,083

1662 766,869 895,922

A la même époque, les dépenses pour les gages des employés

s'élevaient à 40,000

pour le blé[155] 350,300

pour la viande 83,658

pour le bois, vin, charbon, paille 68,344

pour habits, étoffes, ustensiles 60,383

C'est avec ces modiques sommes qu'il fallait fournir aux besoins de six

mille deux cent soixante-deux pauvres, et, bien qu'on en fit coucher

trois et souvent quatre dans le même lit, les recettes étaient forcément

dépassées. Aussi, ceux qui avaient accepté la direction de cet

établissement, constataient avec amertume, au commencement de 1663, que

le produit des quêtes, troncs et autres charités, ayant diminué d'un

tiers au moment où le nombre des malheureux allait sans cesse en

augmentant, il était devenu impossible de recevoir tous ceux qui se

présentaient pour y être admis[156].

Tandis que cela se passait à Paris, où la bienfaisance particulière et

la prévoyance du pouvoir central se combinant avec les précautions

prises par les magistrats de la cité, assuraient au moins du pain aux

plus nécessiteux, une misère affreuse, inouïe, désolait les provinces.

Il faut en lire les témoignages dans quelques publications

contemporaines aujourd'hui perdues dans les combles des grandes

bibliothèques, et négligées à tort par les historiens, trop

exclusivement préoccupés jusqu'ici des actions des princes, des

batailles fameuses et des événements à grand fracas. Les pauvres des

communes et des provinces les plus voisines de la capitale n'avaient pas

manqué, dès le commencement de la famine, de se porter en foule à Paris,

dans l'espoir d'y trouver plus facilement de quoi vivre, soit en

mendiant, soit en se présentant, pour dernière ressource, à l'Hôpital

général, qui fut bientôt forcé de les refuser; mais à quelque distance

de Paris et dans tout le royaume, principalement dans les campagnes, la

misère était arrivée à un tel point qu'il faudra, pour y croire,

entendre ceux-là mêmes qui en ont été les témoins. Ce n'est pas que,

antérieurement à la famine de 1662, la position des classes pauvres

n'eût déjà bien des fois inspiré une profonde pitié. Il importe

d'établir ce fait, afin de tranquilliser les esprits portés à voir sous

des couleurs trop sombres les événements contemporains, et persuadés,

bien à tort, que la condition de certains ouvriers de nos grandes villes

n'a jamais eu d'équivalent dans les siècles précédents. Cette condition

est parfois bien assez triste; n'accréditons pas l'idée qu'elle est

toute nouvelle; croyons plutôt au progrès dans la bien. C'est à ce

titre, et non pour le vain plaisir d'étaler les plaies de l'ancien état

social, qu'on me permettra de faire connaître, d'après des témoignages

irrécusables, la situation de la classe ouvrière de Beauvais en

1652[157].

A l'époque dont il s'agit, quelques personnes considérables de Beauvais

songèrent à mettre un terme aux importunités et aux scandales de toute

sorte causés par le nombre excessif des mendiants et gens sans ouvrage.

Voici, d'après le récit de l'une d'elles, ce qui motiva leur résolution:

«Cette ville, qui est une des plus chrestiennes et des plus

anciennes du royaume, ne subsistant que par le commerce et le

lanifice, s'est toujours trouvée accablée d'un plus grand nombre de

mendiants qu'aucune autre de son étendue; car, comme la manufacture

des draps et serges demande un très-grand nombre d'artisans qui ne

gaignent pas beaucoup et pour l'ordinaire ne sont pas fort assidus

au travail, la fertilité des bonnes années n'a presque jamais

diminué la multitude des pauvres, puisqu'il est souvent arrivé, ou

que l'abondance des bleds n'a pas esté suivie de l'heureux succès

du commerce, ou que les chefs de ces petites familles, qui n'ont

presque rien de commun avec la prévoyance de la fourmy, sont tombez

ordinairement d'un excez de confiance dans un excez d'oysiveté, ou

dans la desbauche qui en est la suite ordinaire.

«Et parce qu'après cette mauvaise conduite, la nécessité extrême à

laquelle ils se sont réduits par leur faute leur est devenue un

fardeau insupportable, le désespoir les a souvent portés à se

séparer de leurs femmes par une fuite précipitée et abandonner

leurs enfants... Et comme un désordre en attire plusieurs autres,

ces enfants se trouvant tout à la fois privez de pain, et demeurant

sans éducation et sans employ, ont choisi la mendicité comme

l'unique métier de ceux qui n'en savent point d'autre...

«Et certainement le nombre s'en estoit accru d'une manière si

prodigieuse qu'il remplissoit tout de confusion et de tumulte, et

l'importunitée des pauvres ne troubloit pas seulement le repos des

riches, mais aussi ils interrompoieut les plus saints mystères avec

beaucoup d'irrévérence. Le bruit confus qu'ils faisoient dans les

églises pendant le service divin causoit de l'inquiétude et

apportoit de la distraction aux prestres... Ainsi, la maison de

Dieu estoit moins une maison de paix, d'oraison et de silence,

qu'un lieu plein de bruit, de querelles et de désordre[158].»

C'est dans ces circonstances que fut établi le _Bureau des pauvres de

Beauvais_. Supprimer la mendicité était déjà une grande entreprise; c'en

était une bien plus difficile encore de faire travailler des pauvres

depuis longtemps habitués à l'oisiveté. Aussi, ce ne fut pas sans

beaucoup de vigilance et de peine qu'on en vint à bout. Les femmes, les

filles et les petits garçons filèrent de la laine. Les garçons les plus

âgés apprirent à faire des serges sous les yeux d'un maître. Une partie

des serges servait à vêtir les personnes de la maison; le reste se

vendait assez bien. On donnait aux travailleurs un tiers de leur gain,

avec faculté d'en disposer comme ils voudraient. Il ne paraît pas,

d'ailleurs, que les fabricants de la localité eussent élevé des plaintes

touchant la concurrence que leur faisait la maison de travail; car le

bureau des pauvres de Beauvais n'était pas autre chose, et l'époque

actuelle, en créant des établissements de ce genre, aujourd'hui

discrédités par l'expérience, n'a fait qu'imiter ce qui se pratiquait il

y a bientôt deux cents ans.

Dans une ville où la charité privée avait pris de telles précautions, on

conçoit que la famine de 1662 ne dut pas faire des ravages bien

considérables. Mais, je le répète, les bureaux des pauvres étaient une

institution toute nouvelle alors, et dans presque toutes les autres

villes du royaume, particulièrement parmi les habitants des communes

rurales ou des campagnes, la misère dépassa tout ce que l'on pourrait

imaginer. Ici encore, il faut laisser parler dans leur naïve éloquence

les documents contemporains; y toucher serait s'exposer à être taxé

d'exagération. Qui voudrait croire en effet aux misères dont on va voir

le tableau, si elles n'étaient attestées par des témoins oculaires et

garanties par les noms les plus dignes de foi?

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 29 / 189 题