CHAPITRE II.

Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles

(1661).--Création et composition d'une Chambre de justice.--Des

invitations de dénoncer les concussionnaires sont lues dans toutes

les églises du royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de

justice.--Réduction des rentes.--Fermentation que cette mesure

cause dans Paris.--Remontrances faites au roi par le conseil de

l'Hôtel de Ville (1662).--Comment elles furent

accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre de

justice.

La première pensée de Colbert fut pour le peuple; sa première réforme

porta sur l'impôt le plus onéreux au peuple parce qu'il le payait seul

alors, sur les tailles.

Dans l'année même qui précéda sa disgrâce, Fouquet avait fait l'abandon

de 20 millions restant dus sur celles de 1647 à 1656, et, par

conséquent, irrécouvrables[124]. Il se proposait même de diminuer

successivement cet impôt, principalement odieux aux habitants des

campagnes, qu'il enchaînait, en outre, à leur bourgade, par des

dispositions d'une inconcevable rigueur[125]. En même temps, Fouquet

avait supprimé des péages nombreux établis sur la Seine et les rivières

affluentes, péages particulièrement nuisibles au commerce et dont les

propriétaires furent remboursés au prix de leurs acquisitions. Enfin,

deux ordres du Conseil, en date du mois d'avril 1661, prouvent que

Fouquet avait le projet, ainsi qu'il l'a dit plus tard pour sa

justification, de réduire les dépenses abusives, telles que l'étaient un

grand nombre de rentes émises dans les moments de détresse. Ces mesures

étaient trop conformes aux idées de Colbert pour qu'il ne s'empressât

pas d'y donner suite. En 1661, la France payait environ 90 millions

d'impôts, sur lesquels il en restait près de 35 à l'État, prélèvement

fait des frais de perception et des rentes à servir. En outre, deux

années du revenu étaient toujours consommées d'avance. Dès son entrée au

Conseil et pendant toute la durée de son administration, Colbert

s'attacha à diminuer l'impôt de la taille, qu'il trouva à 53 millions et

laissa à 32 millions de livres. Ne pouvant y soumettre tous ceux qui

possédaient, il voulut au moins le rendre aussi léger que possible, et

préféra toujours demander aux impôts de consommation, qui pèsent sur

tous, bien que dans des proportions inégales, les sommes nécessaires à

l'entretien de l'État.

Mais, si le premier projet de la réduction des rentes date de

l'administration de Fouquet, Colbert, qui l'avait peut-être inspiré,

conduisit cette opération avec une vigueur dont son prédécesseur,

compromis comme il l'était, n'eût certes pas été capable. Soixante ans

auparavant, Sully ayant voulu réduire les rentes sur l'Hôtel de ville,

les bourgeois de Paris, François Miron à leur tête, menacèrent de se

révolter, et Henri IV jugea convenable de donner satisfaction à ces

vieux ligueurs, déjà prêts à s'armer pour défendre leur magistrat et

leurs rentes. En 1648, le cardinal Mazarin, à bout de ressources, avait

fait une véritable banqueroute, et cette faute, un des nombreux

prétextes de la Fronde, rendit plus tard les transactions des

surintendants avec les financiers plus difficiles et surtout plus

onéreuses que jamais. Ces précédents n'arrêtèrent pas Colbert. Imbu des

principes du cardinal de Richelieu, porté par goût vers les mesures

extrêmes, il reprit ce projet d'établir une Chambre de justice, dont il

avait parlé au cardinal Mazarin dans le mémoire que Fouquet surprit en

1659, et n'eut pas de peine à le faire adopter par le roi. Il courait à

cette'époque parmi le peuple un proverbe très-expressif: _L'argent du

prince est sujet à la pince_[126]. Colbert n'était pas homme à se

mettre en quête des applaudissements populaires, mais fallait-il les

fuir, si une occasion se présentait d'effrayer les concussionnaires par

un rigoureux exemple, de réduire les rentes à un chiffre en rapport avec

leur valeur réelle, de dégager le Trésor, et cela tout en satisfaisant

les rancunes du peuple, toujours mal disposé, non sans motifs, contre

les financiers, traitants et partisans[127]? Un édit du mois de novembre

1661 institua donc une Chambre de justice. Les considérants de cet édit

sont des plus instructifs, et quelques-uns méritent d'être cités.

«Un petit nombre de personnes, y est-il dit au nom du roi,

profitant de la mauvaise administration de nos finances, ont, par

des voyes illégitimes, élevé des fortunes subites et prodigieuses,

fait des acquisitions immenses, et donné dans le public un exemple

scandaleux par leur faste et leur opulence, et par un luxe capable

de corrompre les moeurs et toutes les maximes de l'honnesteté

publique. La nécessité du temps et la durée de la guerre nous

avoient empeschés d'apporter les remèdes à un mal si dangereux:

mais à présent que nos soins ne sont point divertis comme ils

l'estoient durant la guerre, pressez par la connoissance

particulière que nous avons prise des grands dommages que ces

désordres ont apportez à notre Estat et à nos subjets, et excitez

d'une juste indignation contre ceux qui les ont causez, nous avons

résolu, tant pour satisfaire à la justice, et pour marquer à nos

peuples combien nous avons en horreur ceux qui ont exercé sur eux

tant d'injustice et de violence, que pour en empescher à l'avenir

la continuation de faire punir exemplairement et avec sévérité tous

ceux qui se trouveront prévenus d'avoir malversé dans nos finances

et délinqué à l'occasion d'icelles, ou d'avoir esté les auteurs ou

complices de la déprédation qui s'y est commise depuis plusieurs

années, et des crimes énormes de péculat qui ont épuise nos

finances et appauvry nos provinces[128].»

L'édit stipule ensuite des encouragements aux dénonciateurs et

délateurs, à qui le roi promet au moins le sixième des amendes

prononcées contre les personnes qu'ils auront signalées au procureur

général de la Chambre de justice[129].

Il n'était pas possible, ou le voit, d'engager la guerre d'une manière

plus vigoureuse, et l'on reconnaît le style de Colbert dans ces

expressions véhémentes, dans ces accusations empreintes d'une légitime

colère. Quelques jours après, le 2 décembre 1661, un arrêt régla la

procédure et les attributions de la Chambre de justice. Une disposition

de cet arrêt est surtout étrange et donne une singulière idée des moeurs

du temps: elle ordonnait à tous les officiers comptables ayant exercé

depuis 1635, soit en leur nom, soit sous le nom de leurs commis, ainsi

qu'à tous les fermiers du roi, leurs cautions, associés ou intéressés,

de fournir un état justifié des biens dont ils avaient hérité, des

acquisitions faites par eux ou sous des noms supposés, des sommes

données à leurs enfants, soit par mariage, soit par acquisition de

charges.

«Et faute de ce faire, disait l'arrêt, le délay de huit jours

passé, seront tous leurs biens saisis, et commis à l'exercice de

leurs charges, et procédé extraordinairement contre eux comme

coupables de péculat. Et en cas qu'après ladite saisie ils ne

satisfassent pas dans un second délay d'un mois, tous les biens par

eux acquis depuis qu'ils sont officiers comptables, et qu'ils ont

traité avec nous, nous demeureront incommutablement acquis et

confisquez, sans espérance de restitution[130].»

Et les moyens de coercition ne s'arrêtèrent pas là. Les influences

matérielles n'étant pas estimées suffisantes, on jugea à propos de faire

servir la religion même à l'intimidation des consciences. Le 11 décembre

1661, un dimanche, on lut dans toutes les églises de Paris un premier

_monitoire_, approuvé et collationné par le greffier de la Chambre de

justice. Ce monitoire, curieux monument des moeurs et des passions de

l'époque, enjoignait à tous les curés et vicaires d'inviter

formellement, pendant trois dimanches consécutifs, leurs paroissiens et

fidèles ayant connaissance de délits commis depuis 1635 sur le fait des

finances, de gratifications, pensions ou pots-de-vin, de sommes

surimposées ou levées au nom du roi, de vexations exercées par les

receveurs des tailles, d'abus dans le commerce des billets de l'épargne

et dans les ordonnances de comptant, etc., etc., d'en donner

immédiatement avis à M. le procureur général Talon, sous peine

d'excommunication, en ayant soin de lui faire connaître la retraite de

ceux qui avaient disparu et dans quels lieux d'autres avaient caché

leurs effets les plus précieux. Puis, comme si ce n'était pas assez

d'avoir compromis la religion une fois dans des affaires où l'on n'eût

jamais dû la faire intervenir, deux ans après, le 2 octobre 1663, un

nouveau monitoire beaucoup plus détaillé fut lu, «_à la requête de M. le

procureur général_,» dans les églises de Paris. Comme le premier, il

portait obligation de dénoncer tous les _quidans_ qui avaient et

retenaient des sommes appartenant au roi, «qui s'étaient fait donner des

charretées de paille, foin et avoine, tant de gibier et de poisson que,

leurs maisons fournies, ils en faisaient revendre pour beaucoup

d'argent, le tout par les contribuables, pour en estre taxez

favorablement et soulagez; avaient fait usage de fausses balances pour

peser les escus d'or, dressé de faux procès-verbaux, etc.» Enfin, le

monitoire du 2 octobre 1663 passait en revue tous les cas, et ils

étaient nombreux, pour lesquels les financiers, fermiers, receveurs des

tailles, collecteurs, huissiers, sergents, leurs parents et adhérents,

étaient justiciables du nouveau tribunal. Dans la passion qui les

animait, les meneurs de la Chambre de justice ne dispensaient personne,

de quelque qualité ou condition que l'on pût être, «mesmes religieux ou

religieuses,» des dénonciations commandées par le monitoire, et

faisaient, prononcer les peines de conscience les plus sévères contre

ceux qui auraient hésité à remplir ce rôle de délateur[131].

Cependant, les premières opérations de la Chambre de justice avaient

répandu la terreur dans une foule de familles, et de tous côtés on

prenait des précautions pour échapper à l'orage. Parmi les plus

compromis, les uns s'étaient cachés; d'autres avaient soustrait aux

recherches leurs bijoux, leur vaisselle plate; ceux-là avaient fait des

substitutions de biens; les plus effrayés, parmi lesquels il faut citer,

dans le seul entourage de Fouquet, Vatel, Bruant, Gourville, s'étaient

empressés de passer à l'étranger. Quant aux substitutions, la Chambre de

justice y mit bon ordre, en annulant toutes les transactions faites par

des personnes qui, depuis 1635, avaient pris part, directement ou

indirectement, à la gestion des finances du roi. Bientôt,

l'incarcération de quelques financiers notables acheva de faire

comprendre que le gouvernement, contrairement à ce qui s'était toujours

pratiqué en pareille occasion, maintiendrait la mesure qu'il avait

prise, et qu'il était bien décidé à en tirer tout le parti possible.

Parmi les financiers enfermés à la Bastille, on citait, entre autres,

MM. Duplessis-Guénégaud et de La Bazinière, tous les deux trésoriers de

l'épargne et ayant dans Paris de grandes relations[132]. Un intendant

des finances nommé Boylesve était parvenu à se cacher; on saisit

provisoirement, sur dénonciation, un magnifique service en vermeil qu'il

avait confié à la garde d'un ami[133]. Mais, parmi les traitants dont on

avait à coeur d'obtenir la condamnation, il n'y en avait pas de plus

riches que les nommés Hamel et Datin, fermiers des gabelles. Aussi

l'accusation leur consacra un factum spécial de soixante-seize

pages[134]. Suivant le procureur général, parmi tous ceux qui avaient

pris un intérêt dans les fermes de l'État, personne n'avait fait une

fortune plus étonnante et plus rapide. On lit à ce sujet dans le

préambule de son réquisitoire:

«Cette grande et fière compagnie, avoit éblouy tout le monde par

l'abondance et par l'éclat de ses richesses. Les particuliers qui

la composoient avoient surpassé en magnificence les plus grands de

l'Estat. Le mesme luxe paroissoit encore dans les maisons de ceux

de ce puissant corps qui resloient vivants; et les autres, après

des profusions immenses, avoient laissé des successions plus

opulentes que celles de plusieurs souverains. On voyoit bien que

ces prodigieuses eslévations n'estoient pas innocentes, et que tant

de millions ne pouvoient estre légitimement acquis; mais peu de

gens estoient capables de comprendre les moyens particuliers et

mystérieux qu'ils avoient employez pour y parvenir. Ceux qui en

avoient quelque connoissance, ou estoient leurs complices, ou

craignoient leur pouvoir. Et si quelques-uns ont eu assez de coeur

et de lumières pour en porter les plaintes au conseil, et pour

offrir de les justifier, ils avoient esté aussitôt accablés par le

crédit des intéressez, puissants par leurs alliances et par leurs

liaisons de parenté avec les premières familles de la robe, et si

redoutables qu'ils dictoient eux-mesmes les arrêts de leurs

décharges.... Cependant, ces grands trésors qu'ils ont amassez, les

superbes palais qu'ils ont élevés à la vue de toute la France, la

somptuosité de leurs trains et de leurs meubles, la délicatesse et

la superfluité de leurs tables, tous les autres monuments de leur

orgueil, et le pompeux appareil de leurs délices, sont des témoins

plus que suffisants pour les convaincre de malversations, _et

surgant in judicio cum generatione istâ, et condemnent cam_, comme

parle l'Escriture.»

Le procureur général développait ensuite seize griefs principaux sur

lesquels était fondée la demande en restitution, basée principalement

sur les 40 millions de fortune dont les membres vivants de la compagnie

jouissaient encore, malgré leurs prodigieuses dépenses.

«Il y a certaines véritez, disait le procureur général en

terminant, qui n'ont besoin d'autre preuve que de leur propre

évidence. Qui voudra sçavoir quelle a esté la conduite des

intéressez aux gabelles de France, dans l'administration de leurs

fermes, qu'il jette les yeux sur leurs établissemens dans le monde.

On ne parvient point par des voies innocentes à cette opulence qui

paroist en leurs maisons, et qui est trop esclatante pour sortir

d'ailleurs que des trésors d'un grand roy.»

Tels étaient donc les hommes auxquels la Chambre de justice avait pour

mission de faire rendre gorge, suivant une expression populaire de tous

les temps, qu'elle traquait de mille manières, leur interdisant tout

déplacement de leurs papiers, de leurs meubles, toute vente ou

substitution, lançant des décrets de prise de corps contre les plus

riches ou les plus compromis, tels que Polisson, Gourville, Bruant,

Boylesve, et «faisant deffenses aux gouverneurs des places frontières,

et capitaines de navires et vaisseaux, de les laisser sortir hors du

royaume, à peine d'en respondre en leurs propres et privez noms[135].»

Il y en avait un dans le nombre qui s'était particulièrement désigné

lui-même aux recherches de la Chambre de justice et qui ne pouvait en

être oublié: c'était M. de Nouveau, ce surintendant des postes,

autrefois créature dévouée à Fouquet, et qui lui avait communiqué le

fameux mémoire par lequel Colbert dévoilait au cardinal Mazarin, dans le

voyage que celui-ci fit en 1659 à Saint-Jean-de-Luz, les malversations

du surintendant. La Chambre de justice n'eut garde, comme on pense bien,

de négliger une proie si agréable aux puissants du jour, et, par un

arrêt du 22 décembre 1662, elle ordonna qu'il serait informé sur les

exactions commises par le sieur de Nouveau.

On a déjà vu avec quelle sévérité la Chambre sévissait contre les

personnes. Gourville et Bruant avaient été condamnés à mort; il est vrai

qu'ils s'étaient prudemment retirés hors du royaume avec un grand nombre

d'autres. Peu de temps avant la condamnation de Fouquet, un financier,

nommé Dumon, fut pendu devant la Bastille. Des sergents et receveurs des

tailles eurent le même sort à Orléans[136]; car, la Chambre de justice

n'exerçait pas seulement à Paris. Elle s'était adjoint des subdélégués

dans les provinces et leur avait donné des instructions

très-rigoureuses, leur recommandant sur toutes choses de rassurer les

révélateurs contre les rancunes des traitants, receveurs, huissiers,

sergents des tailles, et de leur promettre en outre une diminution sur

les tailles au moins égale au total des sommes que les poursuites

commencées feraient rentrer dans les coffres du roi. On peut se faire

une idée, l'intérêt général étant ainsi mis en jeu, du nombre des

dénonciations et de l'importance des restitutions qui en furent la

conséquence. J'ai sous les yeux deux listes manuscrites des _taxes des

gens d'affaires vivants, ou de la succession des morts, faites par Sa

Majesté dans la Chambre de justiceés-années_ 1662 _et_ 1663[137]. Ces

listes contiennent près de cinq cents noms, et il en est dans le nombre

qui y figurent pour des sommes très-considérables. J'en citerai

seulement quelques-uns:

Boylesve 1,473,000 liv.

Biton 554,218

Bruant 135,305

De La Bazinière 962,198

Béchameil 1,127,158

Bossuet 969,644

Bourdeaun 569,672

Bonneau 2,212,032

Belant 556,844

Catelan 1,501,155

Coquille 2,054,776

Chastelain 1,069,151

De Chalus 1,458,605

Daganry 1,380,643

De Mons 1,098,455

De Guénégaud 573,450

Gruin 2,547,748

Gourville[138] 399,746

Jacquin 3,747,313

Janin de Castille 894,224

Languet 657,565

Lafond 804,242

Lacroix de Paris 391,744

Lacroix de Moulins 124,290

Monnerot (L) 5,803,606

Monnerot (L.-G.) 5,053,000

Moreton 878,382

Messat 835,674

De Nouveau 13,666

Pélisson 21,652

Richebourg 837,504

Tabouret 1,202,132

Ces deux listes seules s'élèvent à plus de 70 millions, et elles ne se

rapportent qu'aux deux années 1662 et 1663. Or, la Chambre continua de

siéger jusqu'en 1665, et ne fut dissoute officiellement qu'en 1669[139].

Mais ce n'était rien d'avoir repris aux financiers une partie de ce

qu'ils avaient extorqué au trésor, grâce aux embarras inouïs où il

s'était trouvé depuis une vingtaine d'années et à la coupable connivence

des surintendants. Dans cette opération, quel que fût le nombre des

parties intéressées et froissées, Colbert avait eu pour lui et derrière

lui la classe moyenne et surtout le peuple, de tout temps porté, avec

raison, à suspecter l'honnêteté des grandes fortunes trop rapidement

acquises. L'opération de la réduction des rentes devait rencontrer bien

d'autres obstacles, car les rentes, à Paris surtout, et notamment celles

sur l'Hôtel de ville, se trouvaient, comme au temps de Sully, entre les

mains de la classe moyenne, et il était aisé de prévoir qu'on n'y

toucherait pas sans causer immédiatement une émotion extraordinaire

parmi les bourgeois. Ce qui était arrivé à toutes les époques à

l'occasion de tentatives semblables arriva encore une fois. Dans sa

satire troisième, publiée en 1665, Boileau a constaté l'effet des

mesures prises par Colbert à l'égard des rentes sur l'Hôtel de ville:

«Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère?

D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère,

Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier,

A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier[140].»

Il faut renoncer à peindre la confusion dans laquelle Colbert trouva les

rentes sur l'État. Il est difficile aujourd'hui de se faire une juste

idée d'un semblable chaos. Autant il existait de natures de recettes,

autant de variétés de rentes. Les unes étaient constituées sur les

tailles, d'autres sur les gabelles, celles-ci sur les fermes, celles-là

sur l'Hôtel de ville, dont les revenus patrimoniaux en répondaient, ce

qui leur donnait plus de solidité, plus de valeur qu'aux autres, et les

faisait particulièrement rechercher de la classe bourgeoise de Paris et

des familles de robe. Si les fonds sur lesquels on avait constitué ces

rentes n'eussent pas été détournés de leur destination, cette diversité

de titres n'aurait pas eu sans doute en réalité de fâcheux résultats;

mais le contraire avait lieu tous les ans, et, par suite, le désordre

allait chaque année en augmentant. Ainsi, un arrêt du conseil, du 4

décembre 1658, fit les fonds nécessaires pour achever de payer aux

rentiers leurs quartiers de janvier 1641 et 1643[141]. Souvent, on le

croira sans peine, ces rentes éprouvaient des dépressions considérables;

puis, au moindre signe d'abondance, on les remboursait, et ceux qui les

avaient achetées à vil prix décuplaient leur argent. Une des opérations

de la Chambre de justice qui fit le plus crier fut celle qui, revenant

sur ces anciens remboursements, obligea toutes les personnes en ayant

profité, soit directement, soit par leurs domestiques, à restituer

l'excédant qu'elles avaient touché, augmenté des intérêts de la somme

perçue en trop; et quelques-uns de ces remboursements remontaient à

l'année 1630[142]. En même temps, le gouvernement faisait soutenir les

thèses les plus étranges et, en réalité, les plus funestes à son crédit.

«Il est nécessaire, disait-il, de détruire une erreur très-grossière qui

s'est aisément emparée de l'esprit des rentiers, parce qu'on croit

volontiers ce qu'on désire, savoir que le roi doive payer les quatre

quartiers des rentes constituées sur l'Hôtel de ville de Paris, et

notamment sur les 8 millions de tailles, vu qu'il n'en a presque jamais

reçu le montant effectif[143].» Une économie de 8 millions sur les

rentes fut le résultat de ces diverses mesures. Cependant, une grande

agitation régnait dans Paris. Le 10 juin 1662, elle gagna le conseil de

l'Hôtel de ville, et il fut convenu que le prévôt des marchands et les

conseillers iraient dans un bref délai «supplier très-humblement Sa

Majesté de faire justice aux rentiers.» On renvoya la démarche à trois

jours de là. Puis, le 13 juin 1662, le prévôt et ses conseillers se

rendirent à la cour pour présenter leurs observations au roi. Après un

discours du prévôt, «très-fort et très-éloquent,» le roi, avant de

répondre, passa dans une autre pièce où il fut suivi par le chancelier

Séguier. Mais laissons parler les registres mêmes de l'Hôtel de ville:

«Quelque temps après, le Roy rentra, assisté de mondit sieur

chancelier, qui dit que Sa Majesté ne trouvait pas à propos

l'arrest dudit jour 13 juin, de se pourvoir aux cours au subjet

dudit arrest de la Chambre de justice, concernant lesdites

nouvelles rentes, qu'il deffendait à la ville de suivre ladite

délibération; lesquels motifs furent une seconde fois répétés par

M. le chancelier, qui y augmenta les deux mots suivants de _peyne

et d'indignation_[144].»

Les premières tentatives essayées en faveur des rentiers de Paris par

les magistrats de la cité échouèrent donc complètement. Sans doute, dans

l'intervalle du jour où cette manifestation avait été arrêtée à celui où

les conseillers de l'Hôtel de ville furent reçus par le roi, Colbert,

plus puissant alors qu'il ne le fut jamais, avait parlé à Louis XIV de

manière à ne laisser aucune chance de réussite à ceux qui osaient

traverser ses plans. Pourtant, les intéressés ne se tinrent pas pour

battus. L'année suivante, à propos de nouveaux édits de remboursement,

de nouvelles sollicitations très-pressantes furent faites par le prévôt

des marchands, qui obtint à la vérité, pour toute faveur, qu'une partie

des rentes serait réduite des deux tiers seulement et assignée sur les

fermes[145]. C'est tout ce que les plus puissantes considérations purent

faire à une époque pourtant où les interminables longueurs du procès de

Fouquet, et l'intérêt qui se manifestait pour lui de toutes parts,

préoccupaient singulièrement le gouvernement. Malgré ces entraves

inattendues, l'opération concernant la réduction des rentes dépassa les

espérances de Colbert. D'un autre côté, la Chambre de justice fit

rentrer au trésor plus de 110 millions[146]. En même temps, elle remit

l'État en possession d'une multitude de droits et de riches domaines qui

avaient été aliénés à vil prix, d'îles, d'îlots, d'atterrissements, de

péages que des particuliers avaient usurpés au milieu du trouble des

vingt dernières années[147a]. En 1657, Fouquet avait aliéné à plusieurs

compagnies l'exploitation de l'octroi dans un grand nombre de villes

importantes, parmi lesquelles se trouvaient La Rochelle, Moulins,

Troyes, Langres, Angers, Saumur, Limoges, Vitry-le-Français, etc., etc.

Un arrêt du 6 juin 1662 cassa ces traités[147b]. Était-ce de la justice?

Qu'on eût sévèrement puni les comptables qui avaient commis des

exactions et surchargé le peuple de leur propre autorité; qu'on eût

obligé à restitution les fermiers qui avaient payé l'État avec des

billets dépréciés, rien de mieux; mais réduire à rien des rentes

acquises peut-être de bonne foi par des particuliers, annuler des

marchés, reprendre un bénéfice, exagéré sans doute, à ceux que l'on

avait implorés aux jours de crise, cela était, il faut bien en convenir,

passablement arbitraire et draconien. Cependant, jamais tribunal

exceptionnel ne fut établi dans des intentions plus honnêtes et plus

droites que la Chambre de justice de 1661. Gardons-nous, d'ailleurs, de

juger avec nos idées une époque dont deux siècles déjà nous séparent.

Les Chambres de justice étaient une institution révolutionnaire,

contraire à toute idée de justice, funeste à l'État et au peuple même, à

qui l'on se proposait de donner satisfaction; mais elles étaient dans

les moeurs du temps. En 1661, grâce à la fermeté et à l'intégrité de

Colbert, contrairement à ce qui s'était toujours vu jusqu'alors, les

plus haut placés et les plus riches furent les plus taxés. Si le

scandale avait été immense, la punition fut exemplaire et produisit les

plus heureux effets, moins encore par les 110 millions qu'elle fit

rentrer à l'État, par la réduction de ses charges, par les droits et les

domaines qu'elle lui rendit, que par l'effet moral qui en résulta.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 28 / 189 题