Paris, le 9 avril 1655. «COLBERT.»

Une telle manifestation est au moins étrange, et il n'est guère possible

de supposer qu'elle ait été spontanée. Ce fut là comme un manifeste de

Mazarin dont le but principal était de prouver l'avantage qu'il y avait

à s'attacher fortement à lui. Telle dut être au fond sa tactique, et

elle lui réussit à merveille. En effet, à partir de cette époque, toute

velléité de résistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du

pouvoir royal ne rencontra plus dès-lors d'opposition sérieuse, même

dans les Parlements.

On a déjà vu, par les récriminations de Fouquet, que Mazarin, au mépris

de toutes les règles administratives et de toutes les convenances, se

chargeait de la fourniture des vivres de l'armée. Une lettre de Colbert,

du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manière péremptoire. Colbert

n'ose pas dire au cardinal que ces opérations sont déloyales, mais il

insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu'à quel point elles le

compromettent.

«Le surintendant, écrit-il, ne pouvant rembourser Vostre Éminence

que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci

auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre

toute sorte de faussetés pour les leur cacher[117].»

Quatre ans plus tard cependant, à l'époque du procès de Fouquet, il

fallut que Colbert et tous ceux qui avaient épousé sa cause défendissent

la probité du cardinal obstinément attaquée par le surintendant, qui

prétendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre

avait amassé illégalement vingt fois plus de bien que lui.

J'ai essayé précédemment de caractériser les rapports qui avaient existé

entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et

l'influence que Colbert exerça sur la destinée du surintendant. Qu'on me

permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie

commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas

complètement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a été fait

d'avoir fortement travaillé à renverser Fouquet pour le supplanter;

cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il paraît

évident qu'à cette époque Mazarin éprouvait déjà de l'éloignement.

«Le sieur procureur général, écrit Colbert, ayant toujours bien,

servi Vostre Éminence en toute occasion, mérite assurément de

recevoir quelque grâce particulière, et si Vostre Éminence est

résolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis obligé de luy

dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur général

pour ses affaires, il seroit assez nécessaire que je luy en

portasse la nouvelle, et mesme que Vostre Éminence fist connoistre

à tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu

témoignage en toute occasion du zèle qu'il fait paroistre pour le

service de Vostre Éminence[118].»

Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte

Fouquet au cardinal et ne songeait pas évidemment à le remplacer.

L'année suivante, Fouquet écrivit son fameux projet qu'il modifia

ensuite à deux reprises, principalement après s'être brouillé avec son

frère l'abbé. Ce ne fut que deux ans après, le 1er octobre 1659,

pendant le voyage du cardinal aux Pyrénées, que Colbert lui adressa, sur

le désordre des finances, ce mémoire dont Gourville et Fouquet prirent

copie, grâce à l'infidélité du surintendant des postes, de Nouveau,

inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet.

Vers le même temps, Colbert reçut une nouvelle marque de la faveur de

Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprès du pape Alexandre

VII. Il s'agissait de décider le pape à restituer au duc de Parme le

duché de Castro dont il l'avait dépouillé, et, en second lieu, de le

déterminer à porter du secours aux Vénitiens, afin de les aider à

repousser de Candie les Turcs qui l'assiégeaient. Cette mission ne

réussit pas. D'abord, Alexandre VII était animé de dispositions très-peu

bienveillantes à l'égard du cardinal Mazarin; et, quant au duché de

Castro, une invitation diplomatique pure et simple était peu propre à

décider le pape à le remettre entre les mains du duc de Parme. Après

quatre mois d'un inutile séjour à Rome, Colbert se rendit à Florence, à

Gênes, à Turin pour solliciter des secours en faveur des Vénitiens, mais

toujours sans succès. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille

fantassins aux troupes de l'expédition que la France projetait

alors[119].

Mais la place de Colbert n'était pas dans les cours étrangères, et ce

n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se

serait frayé un chemin au premier rang. Il revint donc à Paris et y

trouva le cardinal Mazarin souffrant déjà de la maladie dont il mourut

un an après[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui

conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui

garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les

accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par

lequel il léguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, à

diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nièce

Hortense, à condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus

de 50 millions du temps. «_Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'écriait

le cardinal en attendant la réponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.»

Enfin, Louis XIV le tira d'inquiétude en lui permettant de disposer de

tous ses biens. Peu de jours après, le cardinal mourut. L'abbé de Choisy

raconte qu'aussitôt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le

cardinal avait en divers endroits près de 15 millions d'argent comptant;

qu'apparemment son intention n'était pas de les laisser au duc de

Mazarin, bien qu'il l'eût déclaré son légataire universel; qu'il y

aurait à prendre sur cet argent 400,000 écus qu'il donnait à chacune de

ses nièces, mais que le surplus servirait à remplir les coffres de

l'épargne entièrement vides, ce qui fut fait[121].

Tel fut, suivant l'abbé de Choisy, le commencement de la fortune de

Colbert, mais cette faveur eut évidemment une autre cause. On a vu

quelles étaient les dispositions du cardinal à l'égard du surintendant

en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus

grand éloge de la probité, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert,

il blâma chez Fouquet tous les défauts opposés. Quand Mazarin mourut,

laissant la France en paix au dehors, délivrée de l'esprit de faction au

dedans, mais épuisée, sans ressources, et scandaleusement exploitée par

tout homme qui avait une centaine de mille écus à prêter au trésor à 50

pour 100 d'intérêt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les

progrès de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les

faiblesses, et qui les dévoilait à Louis XIV; Colbert que le roi

consultait d'abord en secret, tant était grand le besoin qu'il avait de

lui, devait nécessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses

entrées publiques au Conseil et y occuper la première place. Ses travaux

spéciaux, ses antécédents, son caractère, son ardeur pour le travail,

cette colossale fortune de Mazarin si habilement administrée pendant

près de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait

remplies auprès du cardinal, tout le désignait à Louis XIV, qui, sans

doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis.

Fatigué d'obéir au cardinal Mazarin, qu'il ménageait tout en désirant se

soustraire à son joug, Louis XIV éprouvait alors une extrême impatience

d'exercer personnellement toutes les prérogatives de la royauté. «Sire,

lui avait dit l'archevêque de Rouen, le lendemain de la mort du

cardinal, j'ai l'honneur de présider l'assemblée du clergé de votre

royaume. Votre Majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le cardinal

pour toutes les affaires; le voilà mort à qui le roi veut-il que je

m'adresse à l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevêque_,» répondit Louis

XIV[122]. En même temps, il dit au chancelier Séguier et aux secrétaires

d'État qu'_il avait résolu d'être son premier ministre_. Quant à

Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux

dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: «J'ai

toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si

grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].»

Après la mort de Mazarin, Colbert fut donc nommé successivement

intendant des finances, surintendant des bâtiments, contrôleur général,

secrétaire d'État ayant dans son département la marine, le commerce et

les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires

générales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas

toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient

pas être les difficultés il y a environ deux siècles. L'examen

approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu'à quel point

ce ministre a partagé certaines erreurs de ses contemporains,

l'influence qu'il a exercée sur le développement de la richesse et de la

puissance du royaume, enfin s'il a été aussi utile qu'il eut toujours le

vif désir de l'être à la classe la plus nombreuse et la plus

intéressante de la nation. Cette administration touche à bien des points

divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture,

marine, législation, négociations diplomatiques, police,

approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je

n'ai pas la prétention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me

contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse

impartialité, en les éclairant au moyen des documents nouveaux que j'ai

recueillis sur un très-grand nombre d'entre eux incomplètement connus

jusqu'à ce jour.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 27 / 189 题