Une telle manifestation est au moins étrange, et il n'est guère possible
de supposer qu'elle ait été spontanée. Ce fut là comme un manifeste de
Mazarin dont le but principal était de prouver l'avantage qu'il y avait
à s'attacher fortement à lui. Telle dut être au fond sa tactique, et
elle lui réussit à merveille. En effet, à partir de cette époque, toute
velléité de résistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du
pouvoir royal ne rencontra plus dès-lors d'opposition sérieuse, même
dans les Parlements.
On a déjà vu, par les récriminations de Fouquet, que Mazarin, au mépris
de toutes les règles administratives et de toutes les convenances, se
chargeait de la fourniture des vivres de l'armée. Une lettre de Colbert,
du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manière péremptoire. Colbert
n'ose pas dire au cardinal que ces opérations sont déloyales, mais il
insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu'à quel point elles le
compromettent.
«Le surintendant, écrit-il, ne pouvant rembourser Vostre Éminence
que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci
auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre
toute sorte de faussetés pour les leur cacher[117].»
Quatre ans plus tard cependant, à l'époque du procès de Fouquet, il
fallut que Colbert et tous ceux qui avaient épousé sa cause défendissent
la probité du cardinal obstinément attaquée par le surintendant, qui
prétendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre
avait amassé illégalement vingt fois plus de bien que lui.
J'ai essayé précédemment de caractériser les rapports qui avaient existé
entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et
l'influence que Colbert exerça sur la destinée du surintendant. Qu'on me
permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie
commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas
complètement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a été fait
d'avoir fortement travaillé à renverser Fouquet pour le supplanter;
cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il paraît
évident qu'à cette époque Mazarin éprouvait déjà de l'éloignement.
«Le sieur procureur général, écrit Colbert, ayant toujours bien,
servi Vostre Éminence en toute occasion, mérite assurément de
recevoir quelque grâce particulière, et si Vostre Éminence est
résolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis obligé de luy
dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur général
pour ses affaires, il seroit assez nécessaire que je luy en
portasse la nouvelle, et mesme que Vostre Éminence fist connoistre
à tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu
témoignage en toute occasion du zèle qu'il fait paroistre pour le
service de Vostre Éminence[118].»
Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte
Fouquet au cardinal et ne songeait pas évidemment à le remplacer.
L'année suivante, Fouquet écrivit son fameux projet qu'il modifia
ensuite à deux reprises, principalement après s'être brouillé avec son
frère l'abbé. Ce ne fut que deux ans après, le 1er octobre 1659,
pendant le voyage du cardinal aux Pyrénées, que Colbert lui adressa, sur
le désordre des finances, ce mémoire dont Gourville et Fouquet prirent
copie, grâce à l'infidélité du surintendant des postes, de Nouveau,
inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet.
Vers le même temps, Colbert reçut une nouvelle marque de la faveur de
Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprès du pape Alexandre
VII. Il s'agissait de décider le pape à restituer au duc de Parme le
duché de Castro dont il l'avait dépouillé, et, en second lieu, de le
déterminer à porter du secours aux Vénitiens, afin de les aider à
repousser de Candie les Turcs qui l'assiégeaient. Cette mission ne
réussit pas. D'abord, Alexandre VII était animé de dispositions très-peu
bienveillantes à l'égard du cardinal Mazarin; et, quant au duché de
Castro, une invitation diplomatique pure et simple était peu propre à
décider le pape à le remettre entre les mains du duc de Parme. Après
quatre mois d'un inutile séjour à Rome, Colbert se rendit à Florence, à
Gênes, à Turin pour solliciter des secours en faveur des Vénitiens, mais
toujours sans succès. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille
fantassins aux troupes de l'expédition que la France projetait
alors[119].
Mais la place de Colbert n'était pas dans les cours étrangères, et ce
n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se
serait frayé un chemin au premier rang. Il revint donc à Paris et y
trouva le cardinal Mazarin souffrant déjà de la maladie dont il mourut
un an après[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui
conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui
garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les
accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par
lequel il léguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, à
diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nièce
Hortense, à condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus
de 50 millions du temps. «_Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'écriait
le cardinal en attendant la réponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.»
Enfin, Louis XIV le tira d'inquiétude en lui permettant de disposer de
tous ses biens. Peu de jours après, le cardinal mourut. L'abbé de Choisy
raconte qu'aussitôt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le
cardinal avait en divers endroits près de 15 millions d'argent comptant;
qu'apparemment son intention n'était pas de les laisser au duc de
Mazarin, bien qu'il l'eût déclaré son légataire universel; qu'il y
aurait à prendre sur cet argent 400,000 écus qu'il donnait à chacune de
ses nièces, mais que le surplus servirait à remplir les coffres de
l'épargne entièrement vides, ce qui fut fait[121].
Tel fut, suivant l'abbé de Choisy, le commencement de la fortune de
Colbert, mais cette faveur eut évidemment une autre cause. On a vu
quelles étaient les dispositions du cardinal à l'égard du surintendant
en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus
grand éloge de la probité, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert,
il blâma chez Fouquet tous les défauts opposés. Quand Mazarin mourut,
laissant la France en paix au dehors, délivrée de l'esprit de faction au
dedans, mais épuisée, sans ressources, et scandaleusement exploitée par
tout homme qui avait une centaine de mille écus à prêter au trésor à 50
pour 100 d'intérêt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les
progrès de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les
faiblesses, et qui les dévoilait à Louis XIV; Colbert que le roi
consultait d'abord en secret, tant était grand le besoin qu'il avait de
lui, devait nécessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses
entrées publiques au Conseil et y occuper la première place. Ses travaux
spéciaux, ses antécédents, son caractère, son ardeur pour le travail,
cette colossale fortune de Mazarin si habilement administrée pendant
près de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait
remplies auprès du cardinal, tout le désignait à Louis XIV, qui, sans
doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis.
Fatigué d'obéir au cardinal Mazarin, qu'il ménageait tout en désirant se
soustraire à son joug, Louis XIV éprouvait alors une extrême impatience
d'exercer personnellement toutes les prérogatives de la royauté. «Sire,
lui avait dit l'archevêque de Rouen, le lendemain de la mort du
cardinal, j'ai l'honneur de présider l'assemblée du clergé de votre
royaume. Votre Majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le cardinal
pour toutes les affaires; le voilà mort à qui le roi veut-il que je
m'adresse à l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevêque_,» répondit Louis
XIV[122]. En même temps, il dit au chancelier Séguier et aux secrétaires
d'État qu'_il avait résolu d'être son premier ministre_. Quant à
Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux
dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: «J'ai
toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si
grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].»
Après la mort de Mazarin, Colbert fut donc nommé successivement
intendant des finances, surintendant des bâtiments, contrôleur général,
secrétaire d'État ayant dans son département la marine, le commerce et
les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires
générales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas
toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient
pas être les difficultés il y a environ deux siècles. L'examen
approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu'à quel point
ce ministre a partagé certaines erreurs de ses contemporains,
l'influence qu'il a exercée sur le développement de la richesse et de la
puissance du royaume, enfin s'il a été aussi utile qu'il eut toujours le
vif désir de l'être à la classe la plus nombreuse et la plus
intéressante de la nation. Cette administration touche à bien des points
divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture,
marine, législation, négociations diplomatiques, police,
approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je
n'ai pas la prétention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me
contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse
impartialité, en les éclairant au moyen des documents nouveaux que j'ai
recueillis sur un très-grand nombre d'entre eux incomplètement connus
jusqu'à ce jour.