Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée
pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre
(1619).--Il est employé successivement dans une maison de commerce
de Lyon, chez un trésorier des parties casuelles à Paris, et chez
le ministre Le Tellier d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa
correspondance avec ce ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui
adresse et qu'il fait imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en
Italie (1659).--Conseil qu'il donne à Mazarin au sujet de sa
fortune.--Résolution de Louis XIV de gouverner par lui-même.
Lorsqu'on examine attentivement l'ensemble de notre histoire, on demeure
convaincu que jamais ministre n'a exercé une plus grande autorité dans
des circonstances aussi propices pour la réforme des abus que Colbert
pendant les dix ou douze premières années de son administration. Grâce à
une adresse infinie, persévérante, le ministre entre les mains duquel le
pouvoir a été le plus insulté, avili, le cardinal Mazarin, avait laissé
en mourant le gouvernement plus fort que jamais. Cependant, bien que
formé à son école, Colbert eut toujours une prédilection marquée pour
les formes sévères, absolues de Richelieu, et il se gouvernait
volontiers d'après ses maximes, tant l'empreinte du caractère est
puissante chez les hommes. Souvent, quand une affaire importante devait
être traitée dans le conseil, Louis XIV disait d'un ton railleur: Voilà
Colbert qui va nous répéter: _Sire, ce grand cardinal de Richelieu,
etc., etc.,_[86]. Pendant la première moitié de son ministère, tout
seconda l'ardeur infatigable, l'honnêteté de Colbert, et sembla
concourir pour assurer les résultats dont le règne de Louis XIV a tiré
son plus grand éclat. C'était d'abord un roi de vingt-deux ans, voulant
sincèrement l'ordre et la justice, systématiquement éloigné jusqu'alors
des affaires par Mazarin, et très-facile à diriger, à cause de cela
même, par un homme tout à la fois très habile et connaissant à fond le
détail des finances; c'étaient ensuite des Parlements découragés par le
mauvais succès de leurs dernières tentatives et résignés désormais à
tout subir; un peuple désabusé en même temps de la tutelle des princes
et des Parlements; mais, par-dessus tout cela, un désordre si grand, un
gaspillage si effronté dans l'administration des finances, que, de tous
côtés, on demandait un homme probe, doué d'assez d'énergie pour y mettre
un terme. Telle était la situation, en 1661, lorsque Fouquet fut
renversé. Il est facile de se figurer l'irritation que dut éprouver
Louis XIV à l'idée d'avoir été la dupe de son surintendant. Habilement
exploité par Colbert, ennemi personnel, remplaçant de Fouquet, ce
sentiment donna immédiatement au nouveau ministre une influence immense.
Ses intérêts se trouvèrent en quelque sorte liés à ceux du roi lui-même,
et il arriva que l'un et l'autre désirèrent presque aussi vivement,
quoique pour des motifs divers, de perdre le surintendant sans retour.
On a vu à quels moyens ils furent obligés d'avoir recours. Ce n'est pas
que, même à la mort de Mazarin, Colbert n'eût déjà une grande importance
personnelle. A cette occasion, des personnages très-éminents lui avaient
écrit pour lui exprimer leurs regrets et l'assurer de leur
dévouement[87]. Peu de temps après, le 16 mars 1661, le roi l'avait
nommé intendant des finances[88]. Mais c'est surtout la direction du
procès de Fouquet qui valut tout d'abord à Colbert la confiance entière
de Louis XIV. En peu de temps, sa faveur fut toute-puissante et il
devint véritablement le ministre dirigeant. Seulement, il eut grand
soin, et Louvois en fit autant après lui, de laisser au roi l'apparence
et les honneurs de l'initiative. Une autre règle de conduite de Colbert
fut de dissimuler toujours son influence, même aux yeux des siens, au
lieu d'en faire parade. «Surtout, écrivait-il à son frère, ambassadeur
en Angleterre, ne croyez pas que je peux tout.» Une autre fois, le 7
août 1671, il lui mandait: «Le roy a donné l'évesché d'Auxerre à M. de
Luçon (c'était leur frère), et j'ay eu assez de peine à luy faire
accepter cette grâce[89].» Était-ce modestie ou désir de tempérer
l'ardeur des demandes? Pourtant, de 1661 à 1672, on peut dire que la
puissance et le crédit de Colbert furent sans bornes. Codes, règlements,
ordonnances, tout porte son empreinte et dérive de lui. Gouvernements,
ambassades, présidences, évêchés, intendances, les plus hautes positions
enfin ne sont données qu'à sa recommandation ou avec son agrément. Après
l'élévation de Richelieu et de Mazarin, qui, eux aussi, avaient dû leur
fortune à eux-mêmes, à leur propre mérite, la haute faveur à laquelle
parvint Colbert a sans doute moins droit d'étonner. C'était un des plus
sûrs instincts du pouvoir royal, dans sa lutte avec la féodalité, de
s'appuyer sur des hommes intelligents, mais nouveaux, et par cela même
tout à fait dévoués et désintéressés dans le débat. Sous l'influence des
souvenirs de son orageuse minorité, Louis XIV devait, plus que tout
autre, rester fidèle à ce système, et l'un des premiers éléments de la
fortune de Colbert fut peut-être d'avoir été l'homme d'affaires, le
_domestique_ de Mazarin, comme disait insolemment Fouquet. Avant
d'entrer dans l'examen détaillé des principaux actes qui ont signalé
l'administration de Colbert, il ne sera donc pas sans intérêt de le
suivre, autant que l'incertitude et la rareté des indications
biographiques pourront le permettre, dans les commencements assez
obscurs et peu connus de sa carrière. A défaut d'autres preuves, la
supériorité de certains hommes pourrait se mesurer au besoin par
l'espace qu'ils ont dû parcourir pour arriver au poste où ils sont
devenus célèbres. Sous ce rapport encore, il convient de marquer avec
plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à présent le point de départ
de Colbert et les circonstances de son entrée dans cette cour qu'il
devait remplir de son nom, à l'époque même où Louis XIV, à l'apogée de
sa grandeur, semblait justifier en quelque sorte l'orgueil de ses
devises et les louanges de ses adulateurs.
Jean-Baptiste Colbert est né à Reims, le 29 août 1619, de Nicolas
Colbert et de Marie Pussort. Le _Dictionnaire de la Noblesse_ qualifie
le père de Colbert du titre de seigneur de Vandières; d'un autre côté,
les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de
naissance, qui est à leur disposition, d'où l'on puisse inférer «que le
père du grand Colbert, ni aucune des personnes nommées dans cet acte,
fussent des marchands[90].» Quoi qu'il en soit, non-seulement les
contemporains de Colbert, mais Colbert lui-même, on va le voir bientôt,
ne croyaient pas à la noblesse de sa famille. L'un de ses contemporains,
l'abbé de Choisy, fournit même sur ce sujet de curieux détails.
«Colbert, dit-il, se piquoit d'une grande naissance et avoit
là-dessus un furieux foible... Il fit enlever la nuit, dans
l'église des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre où était
l'épitaphe de son grand-père, marchand de laine, demeurant à
l'enseigne du Long-Vêtu, et en fit mettre une autre d'une vieille
pierre où l'on avoit gravé en vieux langage les hauts faits du
preux chevalier Kolbert, originaire d'Ecosse.»
Un peu plus loin, l'abbé de Choisy ajoute:
«Un ministre m'a pourtant rapporté que M. Colbert, en frappant son
fils aîné avec les pincettes de son feu (ce qui lui étoit arrivé
plus d'une fois), lui disoit en colère: «_Coquin, tu n'es qu'un
petit bourgeois, et si nous trompons le public, je veux du moins
que tu saches qui tu es_[91].»
On croira peut-être cette scène inventée à plaisir par la malignité
envieuse des contemporains, et, si l'on veut même, d'un des collègues de
Colbert; mais la phrase suivante, extraite d'une instruction de ce
ministre au marquis de Seignelay son fils, et écrite en entier de sa
main, montre sans réplique l'opinion qu'il avait lui-même de ses titres
de noblesse[92]. Après avoir tracé au jeune marquis de Seignelay la
ligne de conduite qu'il doit suivre, Colbert ajoute: «_Pour cet effet,
mon fils doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce que sa
naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon travail, et
sy ce travail n'avait pas esté extrême_.» Un autre indice semble
confirmer la scène racontée par l'abbé de Choisy. La Bibliothèque du Roi
possède quelques manuscrits du marquis de Seignelay. Dans le nombre se
trouve la copie de l'instruction que son père avait faite pour lui. Or,
dans cette copie, entièrement de l'écriture du fils de Colbert, la
phrase même qu'on vient de lire a été biffée après coup, et c'est la
seule. N'est-on pas en droit d'en conclure que Colbert ne se faisait pas
illusion sur l'ancienneté de sa famille, et que le marquis de Seignelay
rougissait du souvenir que lui avait rappelé son père? On objectera, il
est vrai, les preuves de noblesse faites en 1646 et en 1667. Mais
l'instruction de Colbert à son fils est postérieure de quatre ans à la
dernière de ces pièces, et il est évident qu'il n'eut pas dit à
celui-ci, en 1671, d'examiner _ce que sa naissance l'auroit fait estre_,
si déjà en 1667, sa famille avait pu prouver trois quartiers de
noblesse. Le malin abbé de Choisy fait à ce sujet l'observation
suivante:
«M. Colbert dit à MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les
preuves de son fils le chevalier avec la dernière rigueur. Ils le
firent aussi et trouvèrent les parchemins de trois cents ans _plus
moisis_ qu'il ne falloit.»
La complaisance proverbiale des généalogistes n'y était-elle pour rien?
Voilà ce qu'il est permis de se demander. Quant aux autres témoignages
contemporains, ils s'accordent tous pour assigner à la famille de
Colbert l'origine qui faisait le désespoir du marquis de Seignelay, et
il est évident qu'on n'eût pas accusé Colbert d'être le fils _d'un
courtaut de boutique_[93] si son père n'eût été commerçant. Un de ses
plus anciens biographes[94] a dit aussi que celui-ci avait été marchand
de vin comme son aïeul, puis marchand de draps, et ensuite de soie.»
Enfin, un historien tout à fait désintéressé a eu en sa possession, vers
la fin du siècle dernier, des lettres nombreuses écrites de 1590 à 1635,
à un négociant de Troyes, nommé Odart Colbert, frère des Colbert de
Reims[95]. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie,
des étamines, des toiles, des vins, des blés, en France, en Flandre et
en Italie, où Odart Colbert avait des associés. Ceux de Lyon et de Paris
s'appelaient _Paolo Mascranni e Gio-Andrea Lumagna_. Les lettres de
Lumagna constataient qu'il était banquier de la cour. A l'époque du
meurtre du maréchal d'Ancre, qu'on soupçonnait d'avoir, par son
intermédiaire, fait passer des fonds considérables en Italie, il vit sa
caisse scellée et ses livres enlevés. Plus tard, Lumagna devint le
banquier du cardinal Mazarin, et plusieurs historiens pensent que ce fut
lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont
il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de
Jean Colbert, frère d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie
Bachelier faisait à Reims, pour le compte d'Odart, des achats
considérables d'étamines. Quant à ce dernier, son commerce ayant
prospéré, il acheta plusieurs terres, et traita vers 1612 d'une charge
de secrétaire du roi. Il mourut eu 1640, et cette inscription fut gravée
sur sa tombe: _Cy gist Odart Colbert, seigneur de Villacerf,
Saint-Pouange et Turgis, conseiller-secrétaire du Roy_, etc., etc. Le
marchand, on le voit, avait déjà tout à fait disparu. Grâce aux bons
offices du banquier Lumagna, dont le crédit était considérable à Paris,
un de ses fils épousa une soeur de Michel Le Tellier, alors conseiller au
Parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les
Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers, Girard Colbert,
était établi à Paris, rue des Arcis, _à la Clef d'argent_, et c'est chez
lui que descendaient, dans leurs voyages à Paris, les Colbert de Troyes
et ceux de Reims[96].
Certes, Colbert ne perd aucun de ses titres à la reconnaissance de la
France pour être issu d'un père commerçant. Il est même probable que les
souvenirs de famille exercèrent une très-heureuse influence sur la
direction de ses idées. Au lieu de compléter son éducation et de lui
apprendre le latin, ce qu'il n'eût sûrement pas manqué de faire dans une
position différente, son père l'avait envoyé fort jeune encore, à Paris
d'abord, et de Paris à Lyon, «pour y apprendre la marchandise,» dit son
premier historien[97]. Mais Colbert ne resta pas longtemps dans cette
dernière ville. Il se brouilla, dit-on, avec son maître, revint à Paris,
où il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Châtelet, du nom
de Biterne, qu'il quitta bientôt pour passer, en qualité de commis, au
service d'un trésorier des parties casuelles nommé Sabatier[98]. C'est à
cette époque qu'il aurait été présenté à Colbert de Saint-Pouange,
intendant de Lorraine et beau-frère du ministre Le Tellier, qui
possédait alors toute la confiance du cardinal Mazarin. «D'abord commis
de Le Tellier, dit une autre publication contemporaine, pendant l'exil
du cardinal, il fut chargé de remettre toute sa correspondance. A son
retour, le cardinal le demanda à M. Le Tellier et le fit intendant de sa
maison[99].»
Mais cette version est inexacte, Colbert, on en aura bientôt la preuve,
ayant fait partie de la maison du cardinal dès 1649. Il avait alors
trente ans. «M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car il
était né pour le travail au-dessus tout ce qu'on peut imaginer.» De son
côté, Colbert s'attacha fortement, exclusivement, aux intérêts de
Mazarin. Suivant l'auteur de sa vie, il seconda à merveille les
penchants du cardinal en retranchant toutes les dépenses inutiles, et
celui-ci «se servit de lui pour trafiquer les bénéfices et les
gouvernements, dont il retirait de grandes sommes.» Un expédient que
Colbert suggéra au cardinal fut aussi très-goûté par lui: il consista à
forcer les gouverneurs des places frontières d'entretenir leurs
garnisons avec le produit des contributions qu'on les chargea de
percevoir, le gouvernement n'ayant plus l'autorité nécessaire pour cela.
Une lettre du cardinal Mazarin lui-même, adressée le 3 octobre 1651 à la
princesse Palatine, marque d'une manière certaine la confiance dont
Colbert jouissait déjà à cette époque. C'est la première pièce
authentique où le nom du futur contrôleur général soit prononcé[100].
«Si j'étois capable, écrivait Mazarin, après le coup mortel que
j'ai reçu, de ressentir les autres effets de ma mauvaise fortune,
je vous avoue qu'il m'eût été impossible de voir que la bonne
volonté de XIV (le marquis de La Vieuville, surintendant des
finances en 1651) pour XLIV (Mazarin) rencontrât d'abord des
difficultés pour lui en donner des marques; car comment est-ce que
XLIV (Mazarin) les pouvoit espérer sans entendre celui qui sait
toutes choses et les expédients pour les mettre en bon état.
Colbert, qui n'est pas une grue[101] et ne sait pas comprendre tous
les mystères qu'on lui a faits, croit que la Mer (Mazariu) se méfie
de lui et la conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas
préjudicier à ses intérêts, lesquels, je vous assure, seraient
perdus sans ressource s'ils sortoient de ses mains, en ayant une
connoissance parfaite, étant très-capable et homme d'honneur, et de
plus fort contraire à tous les Postillons (le président de
Maisons). Ce que je sais de certaine science, m'en ayant écrit
diverses fois en termes qui le faisoient assez connoître, et en
même temps grande estime et opinion pour l'Abondance (le marquis de
La Vieuville).»
Tel était le crédit de Colbert en 1651. Une fois, au surplus, Colbert
avait failli payer cher son dévouement au cardinal. Malgré un
sauf-conduit du Parlement, la garde des barrières avait voulu l'arrêter
aux cris de: «_Mort aux Mazarins_!» Heureusement, la garde bourgeoise
arriva fort à propos pour le sauver. C'était dans les troubles qui
remplirent l'année 1651[102]. Cependant, tout en participant aux
libéralités du cardinal, Colbert les trouvait, à ce qu'il paraît,
insuffisantes, et il n'oubliait pas ses intérêts. En 1654, pendant que
la cour était à Stenay, il adressa à Mazarin plusieurs lettres où l'on
trouve à ce sujet de précieuses indications. Le 19 juin 1654, il écrivit
au cardinal:
«Il a couru ici un bruit de la mort de M. l'évêque de Nantes, qui a
deux petites abbayes, dont l'une dépend de Cluny, qui vaut 4,000
livres de rentes. Je supplie très-humblement Vostre Éminence, si ce
bruit se trouvoit vray, ou en pareil cas, de me gratifier de
quelque bénéfice à peu près de cette valeur[103].»
Dans les lettres suivantes, Colbert revient à plusieurs reprises sur le
même sujet, mais le cardinal reste muet. Quelques passages de cette
correspondance de Colbert initient à ses pensées intimes et le montrent
déjà tel qu'il doit être un jour lorsqu'il exercera le pouvoir. Le
1er juillet 1654, il écrit que «_les compagnies souveraines agissent
d'une manière insupportable_.» On voit poindre dans ces mots le
caractère du ministre qui, servant en cela l'orgueil et les rancunes de
Louis XIV, fit essuyer le plus d'humiliations aux Parlements[104]. Et
Mazarin répond en marge: _Il n'y a pas moyen de souffrir les procédés de
ces gens-là_.» Au mois d'août 1654, après la prise de Stenay, Colbert
écrit au cardinal les lignes suivantes, dans lesquelles son caractère et
celui de Mazarin se dessinent également:
«Les grandes actions, comme celle que l'armée du Roy vient
d'exécuter par les soins et vigilance de Vostre Éminence, donnent
des sentiments de joie incomparables aux véritables serviteurs du
Roy et de Vostre Éminence, reschauffent les tièdes et estonnent
extraordinairement les méchants; mais le principe du mal demeure
toujours en leur esprit: il n'y a que l'occasion qui leur manque,
laquelle Vostre Éminence voit bien par expérience qu'ils ne
laisseront jamais s'eschapper. Au nom de Dieu, qu'elle demeure
ferme dans la résolution qu'elle a prise de chastier, et qu'elle ne
se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne
voudroient pas que l'autorité du roy demeurast libre et sans estre
contre-balancée par des autorités illégitimes, comme celle du
Parlement et autres. Je supplie Vostre Éminence de pardonner ce
petit discours à mon zèle[105].»
Évidemment, Colbert trouvait le cardinal débonnaire à l'excès, manquant
de fermeté, et surtout trop éloigné des grands moyens, des coups d'État.
«_Je suis très-aise_, répondit Mazarin en marge, _des bons sentimens que
vous avez_.» Voilà tout. Quant à ses projets et à la vigueur qu'on lui
recommande, pas un mot. A quoi bon, en effet? N'était-il pas déjà venu à
bout de difficultés bien autrement grandes avec de la ruse, de la
patience, et sans verser une seule goutte de sang?
Ce n'étaient pas là les idées et la politique de Colbert. Dans une
longue lettre du 23 novembre 1655, par laquelle il proposait à Mazarin,
qui approuva son projet, d'établir un comité de surveillance pour
procéder à la réformation de l'ordre de Cluny, dont l'ancienne
réputation était depuis quelque temps compromise par l'inconduite de
_quinze cents moines déréglés_, Colbert parle avec une sorte de respect
de la main puissante du cardinal de Richelieu. On a vu déjà comment il
s'exprimait toujours sur son compte. En même temps, l'intendant de
Mazarin portait très-loin le soin des détails. Souvent, après avoir
parlé des plus graves affaires, il entretient le cardinal d'objets de la
plus minime importance, et lui annonce des envois de vins, de melons,
etc.
«On économiserait au moins 40 écus, écrivoit-il le 17 juillet 1655,
à vous envoyer les dindonneaux, faisandeaux, gros poulets, si
Vostre Éminence les faisoit prendre par une charrette, ne sachant
d'ici où il faudroit les adresser[106].»
Dans une autre lettre, en date du 20 août 1656, la sollicitude de
Colbert pour les intérêts du commerce se manifeste déjà clairement, et
il se plaint que «Messieurs des finances travaillent à établir de
nouveaux droits à La Rochelle, ce qui ruinerait entièrement son
commerce, à quoi il est nécessaire que le cardinal interpose son
autorité.» Enfin, dans plusieurs lettres, on le voit chargé en quelque
sorte de la police, faire épier les personnes dont les démarches étaient
suspectes à Mazarin, travailler avec l'abbé Fouquet à découvrir ceux qui
apposaient des placards séditieux sur les murs de Paris, ou qui en
jetaient sous les portes, jusque dans les maisons, et en même temps
investi des pleins pouvoirs du cardinal, dirigeant et faisant prospérer
son immense fortune, le conseillant souvent avec succès, ayant, par
suite de cette position beaucoup de crédit, et, de plus, toute
l'affection de Mazarin, qui écrit en marge d'une très-longue lettre de
Colbert, relative à un démêlé que celui-ci avait eu avec M. de Lionne:
«_Je prends part à tout ce qui vous regarde comme si c'estoit mon propre
intérest_.»
C'est à peu près à cette époque de sa vie que se rapporte une démarche
très-singulière de Colbert. Sa position était devenue dès lors assez
brillante et attirait sur lui l'attention. Déjà, en 1649, il avait été
nommé conseiller d'État. Vers 1650, il avait épousé Marie Charon, fille
de Jacques Charon, sieur de Menars, qui, «de tonnelier et courtier de
vin, était devenu trésorier de l'extraordinaire des guerres[107].»
Jacques Charon, estimant que sa fille était un des plus riches partis de
la capitale, à cause des grosses successions qu'elle attendait, aurait
eu, dit-on, des vues plus élevées; mais, menacé d'une taxe considérable
dont Colbert le fit exempter, il consentit à ce mariage, qui, à tout
événement, assurait à son gendre une position indépendante[108]. Enfin,
les témoignages des bontés du cardinal ne s'étaient pas bornés à
Colbert, et déjà, en 1655, grâce à l'influence de celui-ci, toute sa
famille se trouvait établie dans des postes très-avantageux. C'est dans
ces circonstances que Colbert écrivit, fit imprimer et rendit publique
la curieuse lettre qu'on va lire. Si la reconnaissance seule le fit
parler ainsi, rien n'était plus louable sans doute, bien qu'un peu moins
d'éclat dans l'expression de ce sentiment eût été plus convenable. On
jugera d'ailleurs, à la lecture de cette lettre, si une manifestation
aussi inusitée n'entrait pas pour quelque chose dans la politique de
Mazarin, si elle n'avait pas été concertée entre lui et Colbert, et si
enfin, elle n'était pas pour ce ministre un moyen indirect de répondre
par des faits au reproche d'ingratitude que ses ennemis affectaient de
lui adresser.
«_Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de Monseigneur le
cardinal, à son Éminence_[109].
«MONSEIGNEUR,
«Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai
d'approcher à toute heure de Votre Éminence, qu'elle ne cherche
point d'autre récompense de ses vertueuses actions que ses actions
vertueuses mêmes, et que sa magnanimité oublie aussi facilement ses
bienfaits qu'elle a de dispositions à pardonner les injures, je la
supplie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible à tant de
faveurs qu'elle a répandues sur moi et sur ma famille, et qu'au
moins en les publiant je leur donne la seule sorte de paiement que
je suis capable de leur donner. Si elle a de la peine à souffrir
que je la fasse souvenir, des obligations infinies que je lui ai,
qu'elle ne m'envie pas la joie de les apprendre à tout le monde, et
qu'elle me permette de lui enquérir pour serviteurs tous ceux qui
sont touchés de la beauté de la vertu, en leur faisant voir de
quelle manière elle traite les siens, et quel avantage il y a de
lui être fidèle.
«Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous
les bienfaits et de toutes les grâces qui sont sortis des mains de
Votre Eminence; je me renfermerai dans les choses qui me regardent,
et ne lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu
de paroles pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de
me combler. Quelles paroles aussi bien pourraient exprimer ses
libéralités, puisque l'étendue de ma gratitude même ne sauroit les
égaler?
«Je dirai seulement qu'après quelques épreuves de mon zèle, dans la
campagne de 1649 et 1650, où Votre Éminence me commanda de la
suivre en Normandie, en Bourgogne, en Picardie, en Guyenne et en
Champagne, m'ayant dès lors confié le soin de toutes les dépenses
qu'elle faisoit faire dans ce voyage pour le service du roi, après
avoir donné des marques publiques d'en être satisfaite, par une
chanoinie de Saint-Quentin qu'elle fit obtunir à mon frère,
nonobstant les instances que quelques personnes considérables en
avoient faites. Dans ce grand orage qui s'éleva en 1651, et qui
obligea Votre Éminence à céder pour un temps à sa furie, elle ne
fut pas hors du royaume qu'elle jette les yeux sur moi pour me
commettre la direction de toutes ses affaires, et j'avoue qu'encore
que je mette à un très-haut prix toutes les bontés qu'elle m'a
témoignées, il n'y en a pourtant aucune que je fasse entrer en
comparaison avec celle-là; soit que je la considère du côté du
jugement avantageux qu'elle faisoit de moi, soit que je la
considère de l'exemple qui est en soi très-honorable, et que
l'exemple de feu M. le cardinal de Richelieu[110] fait voir digne
de l'ambition des personnes de la condition la plus haute dans
l'Église, dans l'épée ou dans la robe, lesquelles ne l'eussent pas
moins recherchée pour voir Votre Éminence éloignée, sachant qu'elle
ne l'étoit pas du coeur de Leurs Majestés, et qu'en s'attachant à
ses intérêts leurs services n'en auroient pas été moins reconnus;
soit, enfin que je la considère du côté de l'utile, puisqu'elle me
servoit comme d'assurance de tous les biens auxquels je pouvois
prétendre en bien servant, et que j'ai reçus depuis au-delà de mes
prétentions et de mes espérances. Votre Éminence voulut encore
ajouter à la grâce d'un si grand bienfait celle de donner des
marques d'une confiance tout entière et même d'une très-grande
fermeté à maintenir le choix qu'elle avoit fait, lorsque ceux qui
s'étoient élevés, à sa recommandation, aux premières charges de
l'État, ayant déclaré par diverses pratiques ne vouloir aucune
sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre maîtres de
ses affaires, elle leur écrivit dans des termes si pressants et si
positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de
s'accommoder à ses intentions[111]. Ces termes mêmes étoient
accompagnés de tant de marques de bonté pour moi qu'une princesse,
qui avoit eu part à ce démêlé, ne fit pas difficulté de me dire
qu'elle se tiendroit pour bien récompensée si, après avoir servi
Votre Éminence pendant dix ans le plus utilement, elle recevoit
quatre lignes de sa main, de la manière dont Votre Éminence avoit
écrit quatre pages sur mon sujet. Une faveur en toutes façons si
importante fut suivie de plusieurs autres presque en même temps.
Votre Éminence me donna un bénéfice de 10,000 livres de rente pour
ce même frère à qui elle avoit procuré une chanoinie de
Saint-Quentin, et à un autre qui venoit d'être blessé sur la brèche
de Chastel en Lorraine, elle fit accorder une lieutenance au
régiment de Navarre, et pour un troisième elle obtint de la reine
la direction des droits de tiers des prises faites par les
vaisseaux du roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si
Votre Éminence eût résolu de ne point laisser passer d'année sans
la signaler par de nouveaux bienfaits, la suivante ne fut pas
commencée que je me vis honorer de la charge d'intendant de la
maison de Monseigneur le duc d'Anjou, et que je vis ce même frère
gratifié d'un autre bénéfice de 800 livres de rente. Votre Éminence
couronna tant de bienfaits par un dernier prix inestimable, je veux
dire par les témoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en
diverses rencontres au roi et à la reine, comme si elle eût voulu
justifier ses grâces par mon mérite, quoiqu'elles n'eussent autre
principe ni autre fondement que sa bonté et sa munificence. Votre
Éminence me les continua encore, en 1653, par la permission que
j'eus de tirer 40,000 livres de récompenses de la charge
d'intendant de Monseigneur le duc d'Anjou, et par le dessein
qu'elle forma de me faire avoir celle de secrétaire des
commandements de la reine à venir. Dans le cours de la même année,
elle fit donner une compagnie, au régiment de Navarre, à celui de
mes frères[112] à qui elle avoit fait donner une lieutenance; elle
fit agréer mon autre frère[113] pour la direction des préparatifs
et pour l'intendance de l'armée de terre destinée à l'entreprise de
Naples, et nomma un de mes cousins germains[114] à l'intendance de
l'armée de Catalogne, qui depuis fut convertie en celle de toutes
les affaires de ses gouvernements de La Rochelle et de Brouage.
«Enfin, au commencement de l'année 1654, elle exécuta le dessein
qu'elle avait conçu pour la charge de secrétaire des commandements
de la reine à venir, de laquelle elle me fit revêtir, refusant ses
offices pour la même charge à une personne à qui, sans cette
excessive bonté qu'elle a pour moi, une infinité de raisons les
dévoient faire accorder[115]. Dans la même année elle mit le
comble à ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente
qu'elle impétra de Sa Majesté pour mon frère. Je dois encore à
l'efficacité de ses bons témoignages la bonté que la reine a eue
d'acheter pour moi une charge considérable de la maison du roi,
avec ces paroles si avantageuses _qu'elle ne l'achèteroit pas pour
me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils_; et je ne
puis taire que Votre Eminence, avec quelque résistance de ma part
au torrent de ses libéralités[116], a pensé cette année encore à
les accroître par un bénéfice de 8,000 livres de rente.
«Voilà, Monseigneur, en abrégé, ce qui se peut exprimer et
connoistre des bienfaits dont je suis comblé par la bonté immense
de Votre Éminence: étant infiniment au-dessus de mes forces
d'exprimer la manière avec laquelle vous en avez su rehausser la
valeur; car comme il n'y a que Votre Éminence qui puisse concevoir
et produire toutes ces grâces dont vous les accompagnez, qui
surpassent infiniment les bienfaits mêmes, et que vous imprimez si
puissamment dans les coeurs, il n'y a qu'elle seule qui les puisse
dignement apprécier. Je ne lui en dis autre chose, sinon qu'elle
surpasse autant mon mérite que mes souhaits; que leur grandeur et
leur nombre m'ôtent le moyen et le loisir de les goûter comme il
faudrait, et que plus sa bonté veut même relever le peu que je
vaux, pour leur donner quelque apparence de justice, et plus j'en
rapporte les motifs à cette bonté, sans que je prétende jamais en
demeurer quitte envers elle, quelques services que je lui puisse
rendre, quand je lui en rendrois des siècles entiers.
«Toutes ces grâces, Monseigneur, et une infinité d'autres que Votre
Éminence a répandues sur toutes sortes de sujets, à proportion de
leur mérite et même beaucoup au delà, devroient étouffer la malice
de ceux qui ont osé publier que les grâces et les bienfaits ne
sortoient qu'avec peine de vos mains, et quelques-uns de ceux qui
en ont été comblés ont été de ce nombre, comme si, dans le même
temps qu'ils recevoient des bienfaits, ils cherchoient des couleurs
pour les diminuer, afin de se décharger du blâme de l'ingratitude
qu'ils méditaient. C'est une matière dont personne ne peut guère
mieux parler que moi; la meilleure partie de ces grâces a passé
devant mes yeux, et je n'en ai vu aucune, pour peu de mérite qu'ait
eu la personne qui les a reçues, qui n'ait été redoublée par la
manière obligeante de la faire. Il est vrai que souvent ces grâces
ont été fort ménagées, parce qu'elles étoient faites pour de très
puissantes considérations d'État, et non pour celles des personnes
qui les recevoient, qui souvent en étoient très-indignes. Je dois
ce témoignage à la vérité, et c'est pour cela que je supplie Votre
Éminence de souffrir que je fasse connoître à chacun ce que j'en ai
éprouvé moi-même, afin que si quelques particuliers lui dérobent la
gloire des bonnes actions qui lui ont été profitables, le public
lui rende justice et ne dénie pas à ses actions la louange qui leur
est due.
«J'avoue, Monseigneur, que Votre Éminence trouveroit facilement une
infinité de sujets plus dignes que moi de sa munificence, et
toutefois si un coeur, bien persuadé de ses obligations, et brûlant
du désir d'y bien répondre, pouvoit tenir lieu de mérite, je
croirois que le mien a toute la disposition dont il est capable, et
que Votre Eminence peut justement désirer pour les grandes choses
qu'elle a faites pour moi. Et du moins je ne lui laisserai pas le
déplaisir de les avoir semées en une terre ingrate.
«Ce n'est pas, Monseigneur, que, pour m'être entièrement dévoué au
service de Votre Éminence et de sa maison, et en avoir montré
l'exemple à mes frères et à mes proches, et pour élever mes enfants
dans la religion où Dieu les a fait naître, avec le même zèle et la
même constance que moi; ce n'est pas que je prétende satisfaire à
ce que je dois à ses bontés; mes soins et mes travaux quelque
grands et quelque utiles qu'ils puissent être, demeureront toujours
au-dessous de ce qu'elle a droit d'attendre de moi en toute
l'étendue de ses intérêts et de ses commandements. Mes paroles
mêmes, quelque puissantes qu'elles fussent, ne lui sauraient faire
connoître qu'imparfaitement ma gratitude en voulant lui en exprimer
la grandeur. Je me trouve réduit à me servir de termes trop foibles
et trop ordinaires d'une protestation très-véritable d'être
éternellement, avec toute sorte de respect et de dévotion.
«MONSEIGNEUR,
«DE VOTRE ÉMINENCE,
«Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,