COLBERT.

Certes, il était difficile de distiller la flatterie avec plus

d'adresse, et, en même temps, de perdre plus sûrement Fouquet dans

l'esprit du cardinal que ne le fit Colbert dans cette circonstance. Ses

insinuations et ses louanges devaient produire inévitablement l'effet

qu'il en espérait, et dès ce jour sans doute, la disgrâce de Fouquet fut

arrêtée. Ce n'était plus qu'une question de temps. Il est même probable

que sans l'hésitation et la timidité naturelles de Mazarin, elle n'eût

pas été aussi longtemps différée, à moins que celui-ci, riche à 50

millions ramassés de toutes mains et par tous les moyens, n'eût éprouvé

quelque embarras à faire poursuivre le surintendant pour crime de

péculat[20].

Toutefois, docile aux recommandations du cardinal, Colbert alla voir le

surintendant dès que celui-ci fut de retour à Paris, et il y eut entre

eux une apparence de réconciliation; mais les intérêts étaient

dorénavant trop distincts pour que cette paix fût sérieuse. Colbert ne

modifia pas ses sentiments sur les opérations de Fouquet. Quant à ce

dernier, il garda toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes sur les

dispositions du cardinal, et ses soupçons lui firent sans doute

conserver, quoi qu'il ait pu dire, un projet de révolte qu'il avait

ébauché en 1657, et dont le manuscrit, des plus compromettants, fut

trouvé plus tard dans ses papiers.

Telle était donc la position du surintendant vers la fin de 1639. Deux

ans après, au mois de mars 1661, le cardinal Mazarin mourut. On sait

comment il recommanda Colbert au roi. «Sire, je vous dois tout, dit-il à

Louis XIV, mais je crois m'acquitter en quslque sorte avec Votre Majesté

en lui donnant Colbert.» Le cardinal ne pouvait rendre à la France un

plus grand service, ni porter à Fouquet un coup plus terrible.

Cependant, le poste de premier ministre était vacant, et la vanité, la

présomption du surintendant n'ayant point de bornes, il ne crut pas que

le roi pût jeter les yeux sur un autre que lui. Jusqu'au jour même de la

mort du cardinal, et par déférence pour les services qu'il en avait

reçus, Louis XIV lui avait laissé tout le soin du gouvernement.

L'étonnement fut général lorsque, au premier conseil qui suivit la mori

de Mazarin, il prévint ses ministres qu'à l'avenir ils eussent à lui

parler directement de toutes les affaires, ses intentions étant qu'il ne

fut donné aucune signature, aucun ordre, aucun passe-port, sans son

commandement. On espérait, il est vrai, que ce beau zèle ne durerait

pas, et que le roi retournerait bientôt aux chasses, aux ballets, aux

plaisirs. C'était surtout l'opinion et le désir de Fouquet. Depuis la

mort du cardinal, Fouquet se croyait plus en faveur que jamais.

Vainement ses amis l'engageaient à se défier des apparences, et surtout

à ne rien déguiser au roi de la véritable situation des finances. Il

avait cru se mettre en règle en priant un jour le roi de lui pardonner

ce qui avait pu se faire d'irrégulier dans le passé à cause de la

difficulté des temps, et le roi lui avait en effet répondu qu'il lui

pardonnait. C'était pour Fouquet une occasion admirable de se conformer

dorénavant aux règles de comptabilité qui ont été expliquées plus haut,

et qu'on avait impunément violées depuis longtemps; mais il lui eût

fallu pour cela modérer sa dépense, et supprimer les pensions qu'il

faisait à tous les courtisans de sa prospérité. Fouquet n'en eut sans

doute pas la force. Sans tenir aucun compte des avis que Pélisson,

Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menées de Colbert et de

madame de Chevreuse, qui avait détaché la reine mère de son parti, il

persista à fournir des états dont Colbert, nommé intendant des finances

depuis la mort de Mazarin, démontrait chaque jour la fausseté au

roi[21]. En même temps, Louis XIV désirant pousser jusqu'à ses plus

extrêmes limites l'expérience qu'il avait commencée, le recevait toutes

les fois qu'il le désirait, et lui témoignait une bienveillance marquée.

Ainsi, pendant que quelques-uns, les mieux avisés, mais le plus petit

nombre, ne doutaient pas de l'imminence de sa chute, d'autres le

croyaient destiné à hériter de la faveur et de la toute-puissance du

cardinal. Naturellement, Fouquet ajoutait foi aux pronostics de ces

derniers, et déjà ses collègues remarquaient un changement insupportable

dans son humeur. D'un autre côté, tout le monde se plaignait des airs de

plus en plus altiers et hautains, des manières orgueilleuses de sa

femme. Sa mère seule avait la réputation d'une bonne et sainte femme, et

l'on racontait qu'elle gémissait de ses dissipations au point de

souhaiter un terme à la faveur dont il jouissait. On a vu plus haut que

Fouquet était en même temps surintendant des finances et procureur

général du parlement de Paris. Cette dernière charge, la plus

considérable du royaume après celles de chancelier et de premier

président, lui donnait une consistance immense auprès de sa compagnie,

de tout temps fort jalouse, comme on sait, des privilèges dont

jouissaient ses membres, et, en cas de procès, le rendait justiciable

d'elle seule, ce qui présageait un acquittement certain. Comment éviter

un pareil résultat? On a prétendu que, dans cette occasion, Colbert

prêta les mains à une intrigue où l'on regretterait beaucoup, pour

l'honneur de son caractère, qu'il se fût véritablement trouvé mêlé. Le

roi avait déclaré qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses ordres un

homme, quelque notable qu'il fût, s'il était _de robe_ ou _de plume_,

c'est-à-dire magistrat ou financier. Colbert persuada, dit-on, à Fouquet

que l'intention du roi était de le nommer chevalier de ses ordres, mais

que la charge de procureur général dont il était investi mettait un

obstacle invincible à ce dessein. Entraîné, comme toujours, par sa

vanité, Fouquet vendit sa charge 1,400,000 livres à M. de Harlay, et,

sur une nouvelle insinuation de Colbert, offrit généreusement de faire

déposer dans la citadelle de Vincennes, à la disposition du roi, qui

avait paru le désirer, 1 million que M. de Harlay lui donnait comptant.

Telle est, du moins, la version de l'abbé de Choisy, que tous les

biographes de Fouquet et de Colbert ont adoptée. Or, voici ce que

Fouquet lui-même écrivit à ce sujet, pendant le cours de son procès:

«Le Roy me témoigna qu'il voudroit avoir un million d'argent

comptant, sans faire tort à ses autres affaires, pour mettre en

réserve à Vincennes; je luy dis que si je voulois vendre ma charge

j'en tirerois un million, outre ce que j'estois obligé de donner à

mon fils pour sa survivance; et que s'il luy plaisoit de

l'accepter, je le lui donnois en pur don de bon coeur, en

reconnoissance de la bonté que Sa Majesté me témoignoit, et des

biens qui me venoient d'elle. Le roy l'accepta, me remercia, fit

porter le million secrètement à Vincennes, où je le mis, et où il

est peut-estre encore aussi bien que moy.»[22]

Quoi qu'il en soit, une fois ces précautions prises, le roi, fatigué de

la comédie que Fouquet le forçait de jouer depuis quatre mois, eut hâte

d'en finir, et sans la reine mère, il l'eût fait arrêter à Vaux même.

Heureusement, l'avis de celle-ci prévalut, et Louis XIV n'eut pas plus

tard à se reprocher cette déloyauté. D'ailleurs, il fut décidé, au

retour de Vaux, qu'on retarderait l'affaire le moins possible. Le roi

organisa donc pour les premiers jours du mois suivant, à l'occasion de

la tenue des États de Bretagne, un voyage à Nantes, et le surintendant

fut désigné pour l'y accompagner. Toutes les dispositions nécessaires

furent combinées longtemps d'avance avec un soin minutieux, et l'on prit

patience jusqu'au moment tout à la fois tant désiré et tant redouté.

En effet, la cour n'était pas sans inquiétude sur les résultats que

pouvait entraîner l'arrestation de Fouquet. On savait que, grâce aux

pensions qu'il répandait de tous côtés, il avait de nombreuses créatures

qu'on supposait dévouées à sa fortune. En outre, les troubles de la

Fronde n'étaient pas déjà si anciens qu'on ne pût craindre d'en voir

tenter un nouvel essai par un homme puissant, ayant à sa disposition, au

moyen de sa famille, plusieurs places de guerre fort importantes, et

possédant en propre un point très-fortifié, Belle-Isle-sur-Mer, où l'on

croyait qu'il avait fait cacher des trésors considérables, à l'aide

desquels, favorisé par sa proximité de deux provinces très-surchargées

d'impôts et mécontentes, la Normandie et la Bretagne, il lui serait

facile de fomenter une guerre civile.

Enfin, le nouveau gouvernement n'ayant encore donné aucune preuve de sa

force, de sa puissance, doutait en quelque sorte de lui-même et

s'exagérait les difficultés. On comprend donc ses craintes, ses

hésitations, ses précautions. Louis XIV a dit, dans ses _Instructions au

Dauphin_, que, «de toutes les affaires qu'il avait eues à traiter,

l'arrestation et le procès du surintendant était celle qui lui avait

fait le plus de peine et causé le plus d'embarras[23].» Le voyage à

Nantes avait un double avantage: il isolait Fouquet de ses amis, et

permettait de s'emparer presque en même temps de sa personne et de

Belle-Isle avant qu'il lui eût été possible de mettre cette place en

état de défense, et d'en faire enlever les trésors qu'on y supposait en

dépôt.

La cour partit pour Nantes vers les derniers jours du mois d'août.

Cependant, le secret de ses projets n'avait pas été si bien gardé qu'il

n'en eût rien transpiré au dehors. Au contraire, tout le monde

paraissait s'attendre à ce que le voyage de Nantes serait marqué par

quelque grand événement; seulement, on croyait qu'il s'agissait d'une

simple lutte d'influence entre Fouquet et Colbert, dont l'inimitié

était devenue alors manifeste, et quelques personnes supposaient que ce

dernier allait être définitivement éclipsé par l'étoile de jour en jour

plus resplendissante du surintendant. Malgré le danger qu'il avait couru

à Vaux, malgré les avis qui lui venaient de tous côtés, Fouquet lui-même

partagea ces illusions jusqu'au dernier instant. Cela paraît incroyable,

mais tous les mémoires du temps sont unanimes à ce sujet, et un tel

excès d'imprévoyance ne fait que mieux éclater son inconcevable

légèreté. Pourtant, dans une conversation avec Loménie de Brienne, la

veille de son départ de Paris, il dit à celui-ci, d'un air triste et

abattu, que plusieurs personnes l'informaient d'un méchant projet qui se

tramait contre lui, que la reine mère elle-même l'en avait fait avertir,

que sa fortune était fort compromise à cause des grandes dettes qu'il

avait contractées pour le service de l'État; mais qu'il était résigné à

tout, ne croyant pas cependant que le roi voulût le perdre. Puis il

ajouta: «Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne, et précisément à Nantes?

Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-Isle?--A votre place,

répondit de Brienne, j'aurais cette crainte, et je la croirais

fondée.--Nantes! Belle-Isle! Nantes! Belle-Isle! répéta Fouquet à

plusieurs reprises. M'enfuirai-je? Mais où me donnerait-on protection,

si ce n'est à Venise?--Je l'embrassai les larmes aux yeux, dit de

Brienne, et je ne pus m'empêcher de pleurer; il me faisait compassion et

il en était digne[24].»

Mais ce n'était là qu'un éclair de prudence, et, bien que malade,

Fouquet se décida à partir. Il arriva à Nantes avec la fièvre tierce.

Trois ou quatre fois dans la journée le roi envoyait savoir de ses

nouvelles. Le 4 septembre, de Brienne alla deux fois chez lui pour

s'informer si le roi pourrait le voir le lendemain de bonne heure, ayant

le projet de partir pour la chasse dans la matinée. Il le trouva dans sa

robe de chambre, couché sur son lit, le dos appuyé contre une pile de

carreaux. De Brienne lui dit qu'il venait de la part du roi savoir

comment il se portait. «Fort bien, à ma fièvre près, qui ne sera rien.

J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que

dit-on au château et à la cour?--Que vous allez être arrêté.--Puyguilhem

vous l'a-t-il dit? En tout cas, il est mal informé et vous aussi; c'est

Colbert qui sera arrêté, et non moi.--En êtes-vous bien assuré? lui dit

de Brienne.--On ne peut l'être mieux. J'ai moi-même donné les ordres

pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé

les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée.--Je le

souhaite, répondit de Brienne; mais on vous trompe; vos amis craignent

fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me

plaisent guère, et les précautions qu'on a prises de condamner les

portes de la salle, la table du roi couverte de papiers et de lettres de

cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan

et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous

présage rien de bon.--C'est moi, dit Fouquet d'un air fort gai, qui ai

donné au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.--Dieu le

veuille, mais je n'en crois rien. Que dirai-je au roi de votre

part?--Que j'entrais dans mon accès quand vous êtes arrivé; mais qu'il

ne sera pas long, je pense, et que cela n'empêchera pas que je ne sois

demain d'assez bonne heure à son lever[25].»

Or, voici ce qui se passa le lendemain. Mais, auparavant, il importe de

constater, d'après une narration émanée de Louis XIV même, les motifs

qui déterminèrent ce prince à faire arrêter le surintendant. Le document

qu'on va lire est extrait de ses _Instructions au Dauphin_.

«Ce fut alors que je crus devoir mettre sérieusement la main au

rétablissement des finances, et la première chose que je jugeai

nécessaire, fut de déposer de leurs emplois les principaux

officiers par qui le désordre avait été introduit; car depuis le

temps que je prends soin de mes affaires, j'avois de jour en jour

découvert de nouvelles marques de leurs dissipations, et

principalement du surintendant.

«La vue des vastes établissemens que cet homme avoit projetés, et

les insolentes acquisitions qu'il avoit faites, ne pouvoient

qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son

ambition; et la calamité générale de mes peuples sollicitoit sans

cesse contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable envers moi,

étoit que bien loin de profiter de la bonté que je lui avois

témoignée, en le retenant dans mes conseils, il en avoit pris une

nouvelle espérance de me tromper, et bien loin d'en devenir plus

sage, tâchoit seulement d'être plus adroit.

«Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps

sans reconntoître sa mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empêcher de

continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner

des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses

amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans

l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.

«Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étois

d'abord proposé que de l'éloigner des affaires; mais ayant depuis

considéré que de l'humeur inquiète dont il étoit, il ne

supporteroit point ce changement de fortune sans tenter quelque

chose de nouveau, je pensai qu'il étoit plus sur de l'arrêter.

«Je différai néanmoins l'exécution de ce projet, et ce dessein me

donna une peine incroyable; car, non seulement je voyois que

pendant ce temps là il pratiquoit de nouvelles subtilités pour me

voler, mais ce qui m'incommodoit davantage, étoit que pour

augmenter la réputation de son crédit, il affectoit de me demander

des audiences particulières; et que pour ne lui pas donner de

défiance, j'étois contraint de les lui accorder, et de souffrir

qu'il m'entretînt de discours inutiles, pendant que je connoissois

à fond toute son infidélité....

«Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise

conduite du surintendant, applaudit à son arrestation, et loua

particulièrement le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois

ou quatre mois, une résolution de cette nature, principalement

auprès d'un homme qui avoit des entrées si particulières auprès de

moi, qui entretenoit commerce avec tous ceux qui m'approchoient,

qui recevoit des avis du dedans et du dehors de l'État, et qui de

soi-même devoit tout appréhender par le seul témoignage de sa

conscience[26].»

Enfin, la lettre suivante, que Louis XIV écrivit à sa mère, après

l'arrestation de Fouquet, donne sur cet événement les détails les plus

authentiques. C'est une des pièces les plus curieuses de cette curieuse

affaire, et il importe de la reproduire en entier.

«Nantes, 5 septembre 1661.

«Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des

ordres que j'avais donnés pour arrêter le surintendant; mais je

suis bien aise de vous mander le détail de cette affaire. Vous

savez qu'il y a longtemps que je l'avais sur le coeur, mais il m'a

été impossible de le faire plus tôt, parce que je voulais qu'il fît

payer auparavant 30,000 écus pour la marine, et que d'ailleurs il

fallait ajuster diverses choses qui ne se pouvaient faire en un

jour, et vous ne sauriez imaginer la peine que j'ai eue seulement à

trouver le moyen de parler en particulier à d'Artagnan; car je suis

accablé tous les jours par une infinité de gens fort alertes, et

qui, à la moindre apparence, auraient pu pénétrer bien avant.

Néanmoins, il y avait deux jours que je lui avais recommandé de se

tenir prêt... J'avais la plus grande impatience que cela fût

achevé. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec

moi à l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une manière, tantôt

d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers jusqu'à ce

que j'aie aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la

cour du château, et alors j'ai laissé aller le surintendant, qui,

après avoir causé un peu au bas de l'escalier avec la Feuillade, a

disparu dans le temps qu'il saluait la sieur Letellier; de sorte

que le pauvre Artagnan croyait l'avoir manqué, et m'a envoyé dire

par Maupertuis qu'il soupçonnait que quelqu'un lui avait dit de se

sauver; mais il le rattrapa dans la place de la Grande-Église, et

l'a arrêté de ma part environ sur le midi. Il lui a demandé les

papiers qu'il avait sur lui, dans lesquels on m'a dit que je

trouverais l'état au vrai de Belle-Isle; mais j'ai tant d'autres

affaires que je n'ai pu les voir encore. Cependant, j'ai commandé

au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au

sieur Allot, chez Pélisson, que j'ai fait arrêter aussi... J'ai

discouru ensuite sur cet accident avec des messieurs qui sont ici

avec moi; je leur ai dit qu'il y avait quatre mois que j'avais

formé mon projet, qu'il n'y avait que vous seule qui en aviez

connaissance, et que je ne l'avais communiqué au sieur Letellier

que depuis deux jours pour faire expédier les ordres; je leur ai

déclaré aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais

travailler moi-même aux finances avec des personnes fidèles qui

n'agiront pas sans moi, connaissant que c'est le vrai moyen de me

mettre dans l'abondance et soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de

peine à croire qu'il y en a eu de bien penauts; mais je suis bien

aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils se l'étaient

imaginé, et que le meilleur parti est de s'attacher à moi.

J'oubliais de vous dire que j'ai dépêché de nos mousquetaires

partout sur les grands chemins et même jusqu'à Saumur, afin

d'arrêter tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris,

et d'empêcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai

envoyé[27]»

On se figure sans peine la stupeur qu'un événement aussi extraordinaire

dut causer à la cour. On ne tombe pas de si haut sans un grand éclat. De

Brienne raconte qu'étant allé chez Fouquet dans la matinée de

l'arrestation, il trouva sa demeure gardée par des mousquetaires pendant

qu'on mettait les scellés sur ses papiers. En retournant au château où

résidait le roi, il rencontra une voiture dont la portière était fermée

par un grillage en fer, et il put voir, dans l'intérieur, le

surintendant que d'Artagnan conduisait au château d'Angers. On sut plus

tard que sur la route, partout où le bruit de l'arrestation de Fouquet

avait transpiré, la foule s'était ameutée autour de sa voiture en

poussant des imprécations. A Angers, l'exaspération contre le prisonnier

fut surtout très-vive, et d'Artagnan craignit de ne pouvoir le sauver,

malgré l'appui de ses cent mousquetaires. Pendant toute cette journée

du 5 septembre, une espèce de terreur régna à la cour, et de là se

répandit à Paris et dans les provinces. De Lionne, l'ami intime de

Fouquet, était devenu pâle et interdit en apprenant son arrestation;

mais Louis XIV le rassura en lui disant que les fautes étaient

personnelles. Le capitaine des gardes de service, de Gesvres, était

aussi une des créatures du surintendant. Comme on s'était défié de lui,

il se plaignait très-haut, de manière à être entendu du roi, et allait

répétant partout qu'il aurait arrêté non-seulement son meilleur ami,

mais son père, si le roi le lui eût commandé. C'est ainsi que Fouquet

était récompensé des pensions secrètes qu'il faisait aux courtisans dans

le but de se les attacher. En même temps on apprenait que Pélisson

venait d'être arrêté, et que madame Fouquet avait reçu l'ordre de partir

immédiatement pour Limoges. Comment faire? Dans cette maison où, hier

encore, il se dépensait des millions, on n'avait plus le moyen

d'entreprendre un voyage d'une centaine de lieues. Ami dévoué, Gourville

fit demander la permission, qu'on lui accorda, de prêter 2,000 louis à

la femme du surintendant, qui put alors partir pour Limoges, tandis que

tous les autres membres de sa famille recevaient différentes

destinations[28].

Cependant, outre le courrier que Louis XIV avait adressé a la reine mère

pour l'informer de l'arrestation de Fouquet, il avait expédié également

un de ses gentilshommes ordinaires, de Vouldi, pour faire mettre les

scellés dans les maisons du surintendant, à Paris, à Saint-Mandé et à

Vaux. Un des chroniqueurs contemporains, qui a fourni le plus de

particularités sur l'affaire de Fouquet, l'abbé de Choisy, raconte dans

ses Mémoires que de Vouldi arriva à Paris seulement douze heures après

un valet de chambre du surintendant. Voici, d'après lui, comment le fait

se serait passé: toutes les fois que Fouquet voyageait avec la cour, il

établissait des relais de sept en sept lieues, à droite ou à gauche de

la grande route; par ce moyen, dit l'abbé de Choisy, il avait toujours

les nouvelles avant le roi et le cardinal. Aussitôt après l'arrestation

de son maître, ce valet de chambre quitta Nantes sans rien dire à

personne, rejoignit à pied le premier relais, creva les chevaux et porta

le premier la fatale nouvelle à madame Duplessis-Bellière. Celle-ci

envoya chercher immédiatement l'abbé Fouquet, qui depuis quelque temps

vivait en bonne intelligence avec son frère, et un des commis du

surintendant, qui avait le secret de toutes ses affaires, Bruant des

Carrières. On tint conseil. L'abbé Fouquet ne proposa rien moins que de

mettre le feu à la maison de Saint-Mandé, afin de détruire tous les

papiers qui pouvaient compromettre son frère. Madame Duplessis-Bellière

trouva, dit-on, ce parti trop dangereux, et fit observer que c'était

perdre le surintendant, qu'on ne le condamnerait pas sans l'entendre,

qu'on n'avait rien à lui reprocher depuis que le roi gouvernait par

lui-même, et que, pour les temps antérieurs, il n'avait rien fait que

par ordre du cardinal. On se sépara sans rien décider. Bruant des

Carrières courut chez lui pour mettre ordre à ses papiers, ramasser

quelque argent, et il se hâta de passer à l'étranger, où Fouquet, le

sachant en sûreté, ne se fit pas faute, plus tard, de le charger, afin

de dégager sa propre responsabilité. Il n'est pas jusqu'à Vatel, son

intendant, qui, craignant d'être aussi inquiété, quitta furtivement

Paris et passa en Angleterre, où il demeura quelques années avant de

devenir le maître-d'hôtel du roi. Enfin, Gourville lui-même, qui, de son

côté, avait pris depuis quelque temps toutes les précautions

nécessaires, en faisant une exacte revue de ses papiers, se trouva

compromis par ceux qu'on trouva chez le surintendant, et fut obligé de

s'exiler. Quelques années après le procès de Fouquet, et grâce à des

services diplomatiques qu'il avait pu rendre au roi, des amis puissants

obtinrent pour lui la permission de rentrer en France, après avoir

toutefois restitué à l'épargne une somme de 500,000 livres, à laquelle

il avait été taxé par Colbert, qui, malgré les sollicitations les plus

pressantes, ne voulut jamais consentir à l'en décharger.

On mit donc simultanément les scellés sur tous les papiers du

surintendant et l'on en fit l'inventaire. Les commissaires ne trouvèrent

rien à Vaux, sinon une immense quantité de vaisselle, de beaux tableaux,

de magnifiques tapisseries, des meubles du plus grand prix. La maison de

Paris ne contenait rien d'important, ni en meubles ni en papiers. C'est

à Fontainebleau, dans l'appartement qu'il occupait au château, mais

principalement à Saint-Mandé, qu'on fit les plus fâcheuses, les plus

étranges découvertes. L'histoire de la mystérieuse cassette de

Saint-Mandé eut alors le plus grand retentissement. Cette cassette, dans

laquelle Fouquet renfermait ses papiers les plus secrets, fut portée au

roi, et il en résulta, dit-on, la justification complète de ce vers,

tant de fois cité, dans lequel La Fontaine avait dit que _jamais

surintendant ne trouva de cruelles_. Les noms les plus illustres, les

plus respectés jusqu'alors, furent compromis. Il n'est pas jusqu'à

madame de Sévigné elle-même dont on ne trouva des lettres dans la

terrible cassette, mais cette correspondance avait pour unique objet un

de ses parents pour qui elle sollicitait quelque grâce. Ce qu'elle a

écrit à ce sujet à M. de Pomponne et a Ménage, mais surtout la vivacité

des démarches qu'elle fit plus tard, authentiquement et hautement, en

faveur du surintendant, suffirait au besoin pour la justifier. Une

demoiselle d'honneur de la reine figurait dans les papiers de la

cassette pour une promesse à elle faite d'un cadeau de 50,000 écus.

C'était le chiffre auquel les ennemis de Fouquet l'accusaient d'avoir

taxé les résistances les plus rebelles. Plusieurs autres dames le

remerciaient, celle-ci d'une maison qu'elle venait d'acquérir avec ses

bienfaits, celle-là d'un don de 30,000 livres, ajoutant toutefois

qu'elle n'avait pas de perles et qu'il mettrait le comble à ses bontés

en lui en envoyant. En même temps, la cassette donnait la note des

présents immenses faits par Fouquet aux personnages les plus puissants

de la cour. C'étaient 600,000 livres au duc de Brancas, 200,000 au duc

de Richelieu, 100,000 au marquis de Créquy. La première femme de chambre

de la reine mère, la Beauvais, y figurait pour 100,000 livres, et la

poète Scarron pour 12,000 livres de gages. Malgré le secret que le roi

recommanda sur le contenu de la fatale cassette, des noms et des

chiffres transpirèrent. Le scandale fut immense. Toute la cour était

dans des transes terribles, les uns parce qu'ils se trouvaient

réellement compromis, les autres dans la crainte qu'on ne les soupçonnât

de l'être. Ajoutez à cela que les libellistes et les pamphlétaires du

temps se mirent à fabriquer et à faire imprimer en cachette une

multitude de prétendues lettres trouvées dans la cassette de

Saint-Mandé. Recherchées avec une avidité extrême, ces lettres coururent

tout Paris, la France, l'étranger, au grand désespoir des familles qui y

étaient nommées et de Fouquet, qui protesta plusieurs fois à ce sujet

pendant le procès contre ce qu'il appelait la déloyauté de ses ennemis.

Les procès-verbaux des commissaires chargés de l'inventaire fournissent

de curieux détails sur cette habitation que le surintendant avait a

Saint-Mandé[29]. On n'y trouva ni or, ni argent, ni pierreries, que

très-peu de vaisselle, «le surplus ayant été porté à Vaux, lors du grand

festin;» mais il y avait une serre contenant plus de deux cents

orangers, «plus force plantes inconnues et barbares.» Les commissaires

remarquèrent aussi que le jardinier en chef, celui qu'on appelait le

fleuriste, et dont Fouquet faisait le plus grand cas, était allemand et

luthérien, qu'il avait appelé de son pays trois ou quatre autres

luthériens et perverti un catholique qui travaillait sous ses ordres,

«sans compter, ajoute le procès-verbal, que le sieur Pélisson, principal

commis du sieur Fouquet pour les affaires d'importance, est calviniste.»

Quant à la bibliothèque de Saint-Mandé, elle était sans contredit une

des plus riches et des plus curieuses qu'il y eût alors en France. Deux

cordeliers d'Espagne, admis par faveur à la visiter avec les

commissaires, s'arrêtèrent principalement dans une pièce où étaient les

Alcorans, les Talmuds, les Bibles, et remarquèrent un livre précieux

d'un auteur espagnol, dont le roi d'Espagne lui-même n'avait pas le

pareil. On peut voir à la Bibliothèque royale le catalogue des livres du

surintendant et le procès-verbal de la vente qui en fut faite au mois de

septembre 1665 par les soins de trois libraires de Paris[30]. Cette

bibliothèque contenait environ six mille volumes. Il y avait plus de

cinquante Bibles, tous les Pères, tous les historiens de l'Église,

toutes les vies des saints, beaucoup d'ouvrages de géographie et sur les

antiquités, tous les historiens grecs, latins et contemporains, plus de

deux cents ouvrages de médecine, d'autres, et en grand nombre, sur les

mathématiques, l'histoire naturelle, le droit civil, le droit canon,

etc., enfin plus de trois cents manuscrits. Je ne parle pas de certain

livre obscène que les commissaires eurent le bon esprit de brûler, «le

trouvant si impudique et si infâme, dit la relation, qu'il ne pouvait

servir de rien qu'à corrompre l'esprit de ceux ou de celles entre les

mains de qui il serait tombé[31].» A côté de la bibliothèque, il y avait

le cabinet des antiques, tout rempli de statues, d'amulettes, de tables

de marbre et de bronze, et où l'on remarquait principalement deux momies

égyptiennes parfaitement conservées, ce qui fit dire aux commissaires

que «le maître de la maison était _omnium curiositatum explorator_.»

L'inventaire constate enfin que l'on trouva dans un cabinet trois grands

barils pleins de grenades de fer et de fonte, environ cinquante pots de

grès pleins de poudre, plus six mousquets et deux pistolets si bien

travaillés que les amateurs de curiosités ne pouvaient se lasser de les

admirer.

Mais ce qui dut surtout nuire à Fouquet dans l'esprit de Louis XIV, ce

fut la découverte que l'on fit à Vaux d'un grand nombre de lettres où le

nom de ce prince se trouvait très-maladroitement mêlé. Le contenu de la

plupart de ces lettres a été conservé dans un procès-verbal dont

l'original est heureusement venu jusqu'à nous. La lecture de celles qui

suivent suffira pour prouver toute l'importance de ce document que la

Bibliothèque royale possède depuis très-peu de temps, et dont, jusqu'à

ce jour, aucune des biographies de Fouquet n'avait fait mention[32].

Du 16 mai, sans indication de l'année, sans signature ni adresse, mais

de la main de Fouquet:

«Je suis bien ayse que vos affaires soient en estat d'advancer;

faites toutes les diligences que vous pourrez avant la Pentecoste

pour oster ce qui paroist trop, pour ce qu'après les festes le Roy

doit aller en ces quartiers-là, et peut-estre iroit-il bien voir

Vaux.»

Du 8 février 1657, lettre de Fouquet à Courtois, un de ses hommes de

confiance:

«Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villevessin a dit à la

Reyne qu'il a esté ces jours-cy à Vaux et qu'il a compté à

l'attellier neuf cens hommes. Il faudroit pour empescher cela

autant qu'il se pourra exécuter le dessein qu'on avoit fait de

mettre des portiers et tenir les portes fermées. Je serois bien

ayse que vous advanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez

avant la saison que tout le monde va à la campagne et qu'il y ayt

en veue le moins de gens qu'il se pourra ensemble.»

Du 27 octobre 1657, de la main de Fouquet, mais sans signature ni

adresse:

«Je souhaiterois encor que la grosse terrasse fut faite dans tout

le mois de novembre. Ne laissez point aller Talot s'il ne peut

sans cela, parcequ'on rempliroit tout de terre, et il n'y

paroistroit plus quand le roy repassera auparavant le mois de may,

autrement il paroistra encore un grand cahos. Je vous répète encore

de ne rien espargner pour aller viste et prendre tout le monde qui

se pourra. Je donneray ordre pour l'argent.»

Du 21 novembre 1660, de la main de Fouquet, sans signature ni adresse:

«J'ay appris que le Roy doit aller et toute la cour à Fontainebleau

dès le printemps, et que dans ce temps-là le grand nombre

d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent

pas paroistre sans me faire bien de la peine, et que je veux

maintenant les finir, je vous prie en cette saison que peu de gens

vont à Vaux de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous envoyoray

autant d'argent qu'il vous en faudra.»

Du 30 mai, sans indication de l'année, lettre signée Watel, adressée à

Courtois:

«J'oubliois à vous mander que Monseigneur a tesmoigné qu'il seroit

bien ayse de sçavoir quand M. Colbert a esté à Vaux qui fut un jour

ou deux après qu'il en fut party, en quels endroits il a esté et

qui l'a accompagné et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce

qu'il a dit; ce qu'il faut tascher de sçavoir sans affectation et

mesme les personnes à qui il a parlé.»

Du 22 juin 1658, lettre de Watel à Courtois:

«J'ay fait charger aussy dans le charriot vingt-quatre fuzils,

douze mousquetons et des moulles à faire du plomb. J'ay donné

charge audit Robert de prendre à Saint-Mandé quarante ou cinquante

grenades de fer au cas qu'il les puisse trouver où je les ay

mises.»

Du 13 juin 1659, à Courtois, sans signature, mais de la main de Fouquet:

«Après le pont de la Rendue achevé, comme ce sera un des lieux où

l'on ira le plus souvent, il ne faut pas que cette monstrueuse

hauteur de murs et d'arebontans qui fait cognoistre ce que l'on a

dessein de faire demeure toujours en cet estat.»

Du 8 juin 1659, sans adresse ni signature, mais de la main de Fouquet:

«Le Roy doit aller dans peu de temps à Fontainebleau à environ le

dix huict ou vingt; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en

fault point parler, et desbarrasser pendant ce temps toutes choses,

pour qu'il y paroisse moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire.»

A Courtois, de la main de Fouquet, sans date ni signature:

«Le Roy va dans huict ou dix jours à Fontainebleau pour y faire

quelque séjour. Je vous prie entre icy et ce temps là sans en

parler à personne qu'à M. Roussel d'apporter tous vos soins pour

advancer les grands ouvrages qui sont imparfaits comme est la

terrasse, affin qu'estant remplis il n'y paroisse plus rien... Si

quelqu'un va à Vaux, faites en sorte de les accompagner et leur

montrer peu de chose, ne les pas mesner du côté du nouveau canal,

ny aux lieux où il paroist beaucoup d'ouvrages; si l'on pouvoit se

clore en sorte que l'on n'entrast pas partout, cela seroit bon;

mandez moy vostre advis.»

Sans date, signature ni adresse, de la main de Fouquet:

«Son Éminence ira mercredi coucher à Vaux; faudra congédier les

journaliers et massons du grand Canal, en sorte qu'il y en ayt peu;

faut les employer pendant ce temps là dans les Frumes et à Maincy.»

Ainsi, Fouquet cherchait à cacher non-seulement au roi, mais encore à

Mazarin et à Colbert, les énormes dépenses qu'il faisait à Vaux. On se

figure aisément la colère de Louis XIV quand il sut que sa personne

avait été l'objet de pareilles précautions, en voyant son nom compromis

de la sorte auprès des agents subalternes du surintendant. Cependant,

afin de ne pas commettre le nom du roi dans le procès, ces lettres

demeurèrent secrètes, et les réquisitoires n'en firent pas mention;

mais, tout en admettant la gravité des autres griefs, il est permis de

croire qu'elles exercèrent une influence considérable sur la destinée de

Fouquet.

On se souvient qu'immédiatement après son arrestation, il avait été

dirigé sur le château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires

commandés par d'Artagnan. Dès ce moment, l'animosité de ses accusateurs

se trahit maladroitement par une série non interrompue de fausses

mesures et de fautes qui éternisèrent le procès et aboutirent à un

résultat tout différent de celui qu'ils avaient espéré. Les inventaires

furent faits de la manière la plus irrégulière par les créatures de

Colbert, qui, c'était le bruit public, travaillaient depuis longtemps à

renvoyer le surintendant, et lui avait porté dans l'ombre les plus

terribles coups. Lui-même s'arrangea de manière à assister, bien qu'il

n'en eût pas le droit et que les convenances le lui interdissent, au

dépouillement des papiers de Saint-Mandé; et ce fut plus tard une

opinion généralement accréditée qu'il avait soustrait ou fait soustraire

des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tout en

atténuant les torts de Fouquet. Conformément à l'ancien projet de

Colbert, on avait organisé une Chambre de justice composée de vingt-sept

membres et instituée spécialement pour la recherche des malversations

imputées aux financiers. C'est devant elle que Fouquet eut à répondre,

malgré ses énergiques protestations, fondées sur les termes mêmes de sa

commission, d'après lesquels il n'était justiciable que du roi, et tout

au moins sur sa qualité de _vétéran_ qui, d'après les anciens usages et

les précédents, lui conférait le droit de ne pouvoir être jugé que par

le parlement de Paris. Au lieu de cela, on lui donna un tribunal

spécial, exceptionnel. Assimilé à un simple financier, doublement déchu,

il aurait à répondre devant une Chambre de justice dont les membres

avaient été choisis après coup parmi tous les Parlements du royaume.

Enfin, le chancelier Séguier, président de la Chambre de justice, le

procureur général Talon, le conseiller Pussort, et Foucault, greffier,

maître, en cette qualité, de toutes les pièces du procès, étaient

formellement récusés par Fouquet; messieurs Séguier et Talon comme ses

ennemis personnels, le conseiller Pussort, comme oncle même de Colbert,

_sa partie_, et Foucault, comme un des serviteurs les plus dévoués. On

savait de plus que, derrière le président, le procureur général et le

greffier, il y avait un autre agent de Colbert, nommé Berryer, qui

dirigeait le procès avec une passion extraordinaire et tellement

manifeste qu'il en résulta bientôt une réaction marquée en faveur de

Fouquet, non-seulement dans le public, mais dans la Chambre de justice

elle-même.

C'est une observation déjà ancienne que la plupart des hommes savent

mieux supporter les coups du sort, quelque terribles et inattendus

qu'ils soient, que les faveurs les plus éclatantes de la fortune. Voyez

ce qui arrive à Fouquet. Cet homme, qui, hier encore, marchait après le

roi et dont le roi lui-même redoutait la puissance; qui dépensait 9

millions pour se bâtir un palais digne de sa grandeur; qui avait à son

service les talents des premiers poëtes et des premiers peintres de la

France, La Fontaine et Molière, Corneille et Lebrun; cet ambitieux,

plein à la fois de vanité et d'orgueil; ce joueur qui mettait 10,000

pistoles sur une carte; ce débauché qui ne craignait pas de gaspiller

50,000 écus; 50,000 écus arrachés, volés au peuple! pour la satisfaction

d'un caprice, le voilà tout à coup précipité du faîte de sa fortune et

de ses emplois. Un mousquetaire lui a demandé son épée de la part du

roi, et en un instant sa toute-puissance s'est évanouie comme une ombre;

le vide s'est fait autour de lui. Tout à l'heure il se disait: «Où ne

monterai-je point?» _Quò non ascendam_? Il est tombé au fond d'un

cachot, et non-seulement lui, mais ses amis et tous ceux qui sont

soupçonnés de l'être. Quelques-uns ont échappé aux lettres de cachet: ce

sont ceux qui, prévenus à temps, ont pu passer en Belgique et en

Angleterre. Quant à sa famille, on la dissémine dans les provinces; on

l'exile de la cour, afin qu'elle ne puisse pas même solliciter en sa

faveur. Eh bien! à peine arrêté, l'ambitieux, le joueur, le débauché

redevient homme. Il semble qu'un bandeau soit soudainement tombé de ses

yeux. Il reconnaît que le présent n'est pas toute la vie, qu'au delà de

l'homme il y a Dieu, et il pense à sa mère que ses scandales ont tant

affligée. Cependant, à Angers, il tomba malade, et son état sembla de

nature à inspirer quelque inquiétude; alors il demande un prêtre et un

médecin. On lui accorde le médecin; on lui refuse le prêtre. Il insiste,

mais d'Artagnan est inflexible; ses ordres portent qu'il ne doit lui

donner un prêtre qu'à la dernière extrémité, et c'est à grand'peine

qu'il peut lui fournir un lit[33]. Bientôt pourtant sa santé se

rétablit, et on le conduisit d'Angers à Amboise, d'où on le fit partir

pour Vincennes le jour même de Noël, malgré sa prière de remettre au

lendemain. On se souvient que, sur toute la route, il avait été escorté

par les injures du peuple. Voici comment Fouquet explique ces

manifestations. «Un homme qui a été surintendant pendant neuf ans, dans

un temps de misères, après des banqueroutes, après des guerres civiles,

après le crédit du roi entièrement perdu, après M. le cardinal enrichi

de 50 millions partagés entre lui et les siens, sans omettre le sieur

Colbert qui ne s'est pas oublié, l'administration d'un tel temps, dit

Fouquet, fait d'ordinaire assez d'ennemis et donne assez d'aversion.»

Sans doute; mais cela excuse-t-il les folles dépenses, les prodigalités

inouïes, les largesses scandaleuses, le jeu effréné, les projets de

révolte? Trois mois après, le 4 mars 1662, deux des conseillers faisant

partie de la Chambre de justice allèrent l'interroger à Vincennes, où il

était toujours enfermé. D'abord, Fouquet déclina la compétence de ses

juges; on passa outre. Plus tard, il voulut exercer des récusations;

elles furent rejetées par un arrêt. Ensuite, comme il refusait de

répondre, on lui signifia, ce sont les propres termes d'un réquisitoire

de M. Talon, qu'on lui ferait son procès _comme à un muet_. Désespéré de

ce qui lui paraissait une horrible injustice, mais puisant chaque jour

dans les enseignements de la religion et dans la lecture des livres

sacrés une force nouvelle, il se soumit, tout en faisant cependant ses

réserves, et l'instruction du procès put enfin commencer.

Je n'ai pas besoin de dire l'émotion, l'anxiété de ses amis à chacune

des phases que ce procès célèbre eut à traverser, ni la curiosité avec

laquelle tout le monde recherchait et accueillait les moindres nouvelles

qui s'y rattachaient. Jamais, en France, aucune affaire criminelle ne

préoccupa à ce point les esprits. Il suffit, pour s'en convaincre, de

relire les lettres que madame de Sévigné écrivit à ce sujet à M. de

Pomponne. Peu à peu, je l'ai déjà dit, l'opinion publique, d'abord

très-hostile à Fouquet, s'était retournée contre ses accusateurs, à qui

l'on reprochait, avec raison, la violation de toutes les formes usitées,

et dont quelques-uns faisaient preuve d'une passion au moins maladroite.

A l'époque de son arrestation, on croyait n'avoir à poursuivre le

surintendant que pour crime de péculat. Or, le bruit s'était bientôt

répandu qu'on avait trouvé, dans ses papiers de Saint-Mandé, un projet

de rébellion écrit, corrigé par lui à plusieurs reprises, et dans lequel

il donnait à ses amis les plus grands détails sur la marche qu'ils

auraient à suivre dans le cas, disait-il, _où l'on aurait voulu

l'opprimer_. Ce papier, véritable plan de guerre civile, compromettait,

assurait-on, les personnes les plus considérables du royaume, et l'on

avait trouvé, comme pièces accessoires du projet de révolte, deux

engagements signés, l'un par un président au Parlement, le sieur

Maridor, l'autre par le sieur Deslandes, commandant la citadelle de

Concarneau au nom de Fouquet, à qui elle appartenait, engagements conçus

tous les deux en termes au moins singuliers, et qui ajoutaient encore à

la gravité du plan de guerre civile écrit de sa main.

L'acte d'accusation parut enfin. Il se réduisait à deux chefs

principaux: crime d'État et malversations dans l'administration des

finances. Au premier chef, Fouquet était accusé:

1º D'avoir écrit un projet de ce qui serait à faire par ses parents et

amis, dans le cas où on l'aurait arrêté;

2º D'avoir fortifié Belle-Isle et d'y avoir mis du canon dedans;

3º D'avoir eu le gouvernement de Concarneau;

4º D'avoir pris des écrits de diverses personnes portant engagement de

se dévouer d'une manière absolue à ses intérêts.

Les griefs relatifs aux malversations dans les finances étaient beaucoup

plus nombreux. On accusait Fouquet:

1º D'avoir fait faire des prêts supposés et sans nécessité, afin de se

créer un titre pour prendre des intérêts;

2º D'avoir fait des avances au roi de ses deniers, ce qui était contre

les règles, étant lui-même ordonnateur;

3º D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les

avoir employés à ses affaires domestiques;

4º De s'être intéressé dans les fermes et traités, sous des noms

supposés, et d'avoir acquis à vil prix des droits et biens du roi;

5º D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et

traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traités à meilleur

marché;

6º D'avoir fait revivre de vieux billets surannés, achetés au dernier

30, et de les avoir, pour cet effet, employés dans des ordonnances de

comptant, pour en tirer profit[34];

8º Enfin, on alléguait contre lui que son administration avait été

ruineuse, qu'il avait fait des traités désavantageux au roi et qu'il en

avait consommé les fonds sans profit pour l'État.

Maintenant, si l'on veut descendre aux détails, on trouve l'affaire des

6 millions dont j'ai déjà parlé, celle dite du marc d'or, «où la chambre

verra, assurait M. Talon dans un réquisitoire, que, moyennant 5,625

livres, le sieur Fouquet s'est approprié 90,000 livres de rente;» celles

des sucres et cires de Rouen, où il avait eu aussi une rente de 75,000

livres. Enfin, on l'accusait subsidiairement de s'être fait donner des

pensions sur toutes les fermes, savoir:

120,000 livres sur les gabelles;

140,000 livres sur les aides;

25,000 livres sur le sel de Charente;

7,000 livres sur le Pied-Fourché[35];

20,000 livres sur les gabelles du Lyonnais;

40,000 livres sur le convoi de Bordeaux[36];

10,000 livres sur les gabelles du Dauphiné[37].

Il serait au moins téméraire d'entrer aujourd'hui dans la discussion de

cette partie du procès. Le surintendant d'Effiat comparait, avec raison,

les financiers, trésoriers et receveurs généraux de son temps à la

seiche, «qui a cette industrie, disait-il, de troubler l'eau pour

tromper les yeux du pêcheur qui l'épie.» Plus que personne, Fouquet a

complètement justifié cette bizarre comparaison d'un de ses

prédécesseurs. Il faut que, même à l'époque de son procès, et pour ceux

qui étaient obligés de le soutenir, la matière fût singulièrement

embrouillée, pour que M. Talon ait parlé de tous les griefs relatifs aux

finances sans porter aucune clarté dans les esprits. On croit voir, en

le lisant, qu'il les a étudiés et se les est fait expliquer; mais, à

coup sûr, il ne les discute pas de manière à les faire comprendre et à

convaincre. Cela est si vrai que, dans ses défenses, Fouquet, discutant

lui-même l'acte d'accusation, paragraphe par paragraphe, oppose à chaque

grief les dénégations les plus positives, les plus formelles,

accompagnées d'interminables raisonnements. Une chose est faite du reste

pour confondre quand on a lu les quinze volumes qui contiennent ses

défenses: c'est qu'il ne passe condamnation sur aucun fait. A

l'entendre, et il prouve ceci de la manière la plus péremptoire,

quelquefois même avec un accent d'indignation qui va jusqu'à

l'éloquence, le cardinal a volé le royaume de 50 millions; Colbert,

«_son domestique, qui avait sa bourse et son coeur_,» Berryer et

Foucault, agents de Colbert, _ne se sont pas oubliés_ et possèdent tous

de grands biens. Lui seul n'a jamais abusé de sa charge, ni pour son

propre compte, ni pour le compte de ses amis, pas même pour Gourville.

Son unique souci a toujours été de procurer au cardinal les 24 ou 25

millions que celui-ci lui demandait tous les ans et dépensait sans

contrôle. Sans aucun doute, il a quelquefois négligé les formalités,

mais fallait-il compromettre le succès de la guerre, laisser prendre

Lens et Arras? Ainsi, pendant que les fortunes les plus insolentes

s'étaient élevées à ses côtés, grâce aux trafics les plus scandaleux,

seul parmi tous, il était resté pur de tout trafic, malgré les facilités

que lui donnait sa charge. Vainement M. Talon lui objectait ses folies

de Vaux, sa dépense annuelle, ses royales largesses, constatées par les

comptes de ses commis[38]. A cela Fouquet répondait que les

appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes présentes,

expliquaient les dépenses exorbitantes qu'il avait pu faire, dépenses

exagérées du reste par ses accusateurs, mais pour lesquelles on ne

pouvait, au surplus, le mettre en cause. Or, le revenu de sa charge, du

bien de sa femme, les gratifications du roi, pouvaient être estimés à

600,000 livres, et il dépensait plusieurs millions! Quant aux dettes,

elles s'expliquaient par l'achat de Belle-Isle et d'autres propriétés

considérables non encore payées. Comment croire ensuite que Fouquet

aurait, après la mort de Mazarin, demandé pardon au roi pour ce qui

avait pu se passer d'irrégulier antérieurement, s'il n'avait eu à se

reprocher que de simples omissions de formalités? Évidemment, sa cause

était mauvaise, insoutenable; et, sans entrer dans le détail des faits,

on peut assurer hardiment qu'il y avait eu de sa part gaspillage, abus,

malversations. Maintenant, pourquoi le cardinal, beaucoup plus coupable

sous ce rapport, après être mort entouré de gloire et d'honneurs,

laissant à d'ineptes héritiers la plus grande fortune qu'un particulier

eût jamais possédée, recevait-il les éloges les plus pompeux dans les

réquisitoires de M. Talon, tandis que Fouquet, ruiné, en prison, était

sous le poids d'une accusation où il y allait de sa vie? voilà ce que ce

dernier ne pouvait comprendre, ce qui lui paraissait une épouvantable

injustice, et ce qui en eût été une bien grande en effet, s'il n'y avait

eu contre lui un autre grief que celui du péculat; je veux parler du

crime d'État, sur lequel on ne comptait d'abord que vaguement, et qui

devint plus tard, grâce aux découvertes faites à Saint-Mandé, la

ressource principale de l'accusation.

Jusqu'à présent, on a généralement regardé Fouquet comme la victime

d'une intrigue de cour, et l'on répète même encore de très-bonne foi que

Louis XIV ne fut animé dans sa conduite, durant toute cette affaire, que

par un lâche ressentiment personnel; enfin, on veut toujours voir

l'amant derrière le roi. Cette opinion, on a déjà pu s'en convaincre,

n'est pas entièrement d'accord avec les faits. La lecture de la pièce

qui motiva la condamnation de Fouquet achèvera de le démontrer. Cette

pièce n'a encore été reproduite textuellement par aucun biographe, et

cependant elle forme un curieux appendice à l'histoire des premières

années du règne de Louis XIV. L'écrit original, tracé en entier de la

main du surintendant, fut découvert à Saint-Mandé, derrière une glace.

On trouva également parmi les papiers du surintendant deux engagements

conçus dans une forme des plus étranges et tous les deux fort suspects,

l'un du capitaine Deslandes, l'autre du président Maridor. Il n'est pas

sans intérêt de les transcrire ici, bien que leur importance s'efface

devant celle du projet de révolte. Ils donneront au moins une idée de la

légèreté de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses

papiers, après tous les propos que ses amis lui avaient rapportés depuis

la fête de Vaux. Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes:

«Je promets et donne ma foi à monseigneur le procureur général

surintendant des finances et ministre d'État de n'estre jamais à

autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache du dernier

attachement que je puis avoir, et je lui promets de le servir

généralement contre toute personne sans exception, et de n'obéir à

personne qu'à lui, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il

me défendra, et de lui remettre la place de Concarneau qu'il m'a

confiée toutes les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de

sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque

qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans

le monde un seul, et pour assurance de quoi je donne le présent

billet escrit et signé de ma main, de ma propre volonté, sans qu'il

l'ait mesme désiré, ayant la bonté de se fier à ma parole qui lui

est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maistre. Fait à

Paris, le 2 juin 1658.

_Signé_ DESLANDES.»

L'engagement du président Maridor était conçu dans les termes suivants:

«Je promets à monseigneur le procureur général, quoiqu'il puisse

arriver, de demeurer en tout temps parfaitement attaché à ses

intérests, et sans aucune réserve ny distinction de personnes et de

quelque qualité et condition qu'elles puissent estre, estant dans

la résolution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes les

affaires qui se présenteront et le concerneront personnellement,

Faict ce vingtiesme octobre 1658[39]. _Signé_ MARIDOR.»

De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils écrits? Comprend-on

qu'un homme occupant une position aussi élevée que Fouquet, qui aurait

dû savoir au juste le prix de la fidélité, comment on l'acquiert et

comment on la conserve, ait pu garder un seul instant des pièces

semblables, bonnes uniquement à le perdre? Car, supposez que le

capitaine Deslandes et le président Maridor se fussent tournés contre

lui, quel usage aurait-il pu faire de leurs billets? Devant quel

tribunal aurait-il attaqué leur manquement? Aurait-il seulement osé en

parler? Une pareille imprévoyance est sans exemple. A ce sujet, Fouquet

prétendit que le capitaine Deslandes lui avait été donné par son frère

l'abbé pour commander à Concarneau; que, depuis, s'étant brouillé avec

son frère, Deslandes avait craint de ne lui plus inspirer assez de

confiance, et lui avait, de son propre chef, comme il le dit lui-même,

envoyé l'engagement dont il s'agit; mais que, malgré cela, ayant eu à

s'en plaindre, il l'avait renvoyé depuis trois ans sans gratification,

ce qui prouve qu'il n'en avait jamais rien attendu de blâmable. Il en

était de même pour l'engagement du président de Maridor, avec lequel il

n'avait jamais eu de relations, et qui, dans tous les cas, ne pouvait

lui rendre aucun service. Une note sans signature, intercalée dans les

lettres de Colbert, explique en outre de la manière suivante l'origine

de cet engagement[40]. M. de Maridor venait d'acheter sa charge. Lorsque

les lettres de nomination furent présentées au roi pour être scellées,

l'affaire éprouva quelques retards. Cependant, le roi allait partir pour

un voyage assez long. On dit alors à M. de Maridor que, s'il voulait que

ses lettres fussent scellées pendant le voyage, il fallait qu'il donnât

au surintendant, comme il avait fait au cardinal Mazarin, un engagement

de lui être dévoué en toute occasion. C'est ce qui provoqua l'engagement

incriminé. Les lettres furent expédiées de Lyon; et la suite, ajoute la

note remise à Colbert, a justifié les intentions de M. de Maridor, qui

ne s'est jamais écarté de la fidélité qu'il doit au roi. Quoi qu'il en

soit, M. Talon reprochait à Fouquet d'avoir soigneusement conservé ces

deux engagements dans une cassette où se trouvaient ses papiers les plus

précieux, et, pour preuve de l'importance qu'il y attachait, de les

avoir fait figurer sur un inventaire écrit de sa main.

Mais cela n'était rien encore comparé à la pièce principale, au projet

de révolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'écriture, de la

main même de Fouquet, et surchargées par lui à diverses reprises. Ecrit

en 1657, il avait été modifié sensiblement en 1658, après l'acquisition

de Belle-Isle et aussi par suite de la mésintelligence qui, à cette

époque, régnait entre lui et son frère l'abbé. On n'a connu jusqu'à

présent ce projet que par l'analyse qu'en a faite M. Talon dans son

réquisitoire; mais cette analyse laisse dans l'ombre beaucoup de

particularités curieuses et ne donne le nom d'aucune des personnes sur

lesquelles Fouquet comptait pour faire réussir son plan. J'ai vu la

représentation exacte du manuscrit original, avec toutes ses ratures et

surcharges; c'est une copie unique peut-être aujourd'hui, car il n'en

fut gravé que quatorze exemplaires pour le procès, et je l'ai moi-même

copiée très-exactement[41]. Je la reproduis ici. Les procédés

typographiques ne permettant pas de figurer les mots interlignés ni les

ratures, je me bornerai à indiquer en note les différences les plus

considérables existant entre la première et la dernière rédaction de

Fouquet.

«L'esprit de Son Éminence, susceptible naturellement de toute

mauvaise impression contre qui que ce soit[42], et particulièrement

contre ceux qui sont en un poste considérable et en quelque estime

dans le monde; son naturel deffiant et jaloux, les dissensions et

inimitiés qu'il a semées avec un soin et un artifice incroïable

dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires

de l'Estat, et le peu de reconnaissance qu'il a des services receus

quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus,

donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoi ont donné plus de

lieu en mon particulier le plaisir qu'il tesmoigne trop souvent et

trop ouvertement prendre à escouter ceux qui lui ont parlé contre

moi, auxquels il donne tout accès et toute créance, sans considérer

la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort qu'il se

fait à lui-mesme de décréditer un surintendant qui a toujours une

infinité d'ennemis[43], que lui attire inévitablement un employ qui

ne consiste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service

du Roi, outre la haine et l'envie qui suivent ordinairement les

finances; d'ailleurs, les commissions qu'il a données à mon frère

l'abbé, qui s'est engagé trop légèrement, puisqu'il n'a pas de

titre pour cela, contre M. le Prince et les siens, à l'exécution de

tous ses ordres, contre ceux qu'il a voulu persécuter, ne pouvant

qu'il ne nous ait attiré un nombre d'ennemis considérables qui

confondent toute la famille, attendent l'occasion de nous perdre,

et travaillent sans discontinuer près de Son Éminence mesme,

connoissant son foible, à luy mettre dans l'esprit des deffiances

et des soubçons mal fondez; ces choses, dis-je, et les

connoissances particulières qu'il a données à un grand nombre de

personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant craindre avec raison

les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur l'esprit du Roy

et de la Reyne lui rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre,

et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne

lui permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner seulement, ce

qu'il auroit exécuté déjà, s'il n'avoit pas été retenu par

l'appréhension de quelque vigueur qu'il a reconnu en mes frères et

en moi, un bon nombre d'amis que l'on a servis en toutes occasions,

quelque intelligence que l'expérience m'a donnée dans les affaires,

une charge considérable dans le Parlement, des places fortes

occupées par nous ou nos amis, et des alliances assez avantageuses,

outre la dignité de mes deux frères dans l'Église; ces

considérations, qui paraissent fortes d'un costé à me retenir dans

le poste où je suis, d'un autre ne peuvent permettre que j'en sorte

sans que l'on tente tout d'un coup de nous accabler et de nous

perdre, parce que, par la connoissance que j'ay de ses pensées, et

dont je l'ay oüy parler en d'autres occasions, il ne se résoudra

jamais de nous pousser, s'il peut croire que nous en reviendrions,

et qu'il pourrait estre exposé au ressentiment de gens qu'il estime

hardis et courageux.

«Il faut donc craindre tout et le prévoir; afin que, si je me

trouvois hors de la liberté de m'en pouvoir expliquer, lors on eust

recours à ce papier pour m'y chercher les remèdes qu'on ne pourroit

trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront été advertis

d'y avoir recours sachent qui sont ceux auxquels ils peuvent

prendre confiance.

«Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé,

qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec moi mal-a-propos,

n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il faudroit doubler

qu'il eust été gagné contre moi, et il seroit plus à craindre en

cela qu'aucun autre[44]. C'est pourquoi le premier ordre seroit

d'en avertir un chacun estre sur ses gardes à observer sa conduite.

Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la liberté de me

parler, je donnerois les ordres de là tels qu'il faudrait les

suivre, et ainsi cette instruction demeureroit inutile et ne peut

servir qu'en cas que je fusse resserré et ne peusse avoir commerce

libre avec mes véritables amis.

«La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère,

ma femme, ceux de mes frères qui seroient en liberté, le marquis de

Charrost et mes autres parents proches, fissent, par prières et

sollicitations, tout ce qu'ils poudroient, premièrement pour me

faire avoir un valet avec moi, et ce valet, s'ils en avoient le

choix, seroit Vatel; si on ne pouvoit l'obtenir, on tenteroit pour

Long-Champs, sinon pour Courtois ou Lavallée.

«Quelques jours après l'avoir obtenu on feroit instance pour mon

cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, que l'on

ne doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque

mauvais dessein.»

Fouquet recommande ensuite qu'on tâche de lui envoyer aussi Bruant, son

commis, et Pecquet, son médecin.

«On feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen d'autres

prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les

gardes, ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et

d'application....

«Cependant, il faudrait sous main voir tous ceux que l'alliance,

l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests,

pour s'en assurer, et les engager de plus en plus à sçavoir d'eux

jusques où ils voudroient aller.

«Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout et pour qui je

n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il

faudrait consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres, si elle

estoit en liberté, mesme la prier de se mettre en lieu seur.

«Elle connoît mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui

auroient honte ce manquer aux choses qui seraient proposées pour

moy de sa part.

«Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ

ce temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma

prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charrost

allast à Calais, qu'il mist sa garnison en bon estat, qu'il fist

réparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust.

Si le marquis de Charrost n'estoit point en quartier de sa charge

de capitaine des gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M.

son père, et y mèneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame

du Plessis-Bellière fist souvenir en cette occasion de toutes les

obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut acquérir en

tenant par ses caresses, par ses prières et par sa conduite, M. son

beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il entrast en

aucun tempéramment là-dessus.

«Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup

d'honneur et de fidélité, qui a eu autrefois la même protection que

nous, et qui m'a donné des parolles formelles de son amitié,

vouloit aussi se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un

peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire

néantmoins que de confirmer M. le comte de Charrost de s'asseurer

encore de ses amis et du crédit qu'il[45] a au Havre, et sur M. de

Montdejeu, gouverneur d'Arras.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 19 / 189 题