«Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtînt de M. de

Bar tout ce que dessus, au moins pour l'extérieur, et à plus forte

raison de M. le marquis de Créqui, que je souhaiterois de faire le

mesme personnage et se tenir dans sa place. Je suis assuré que M.

de Feuquières feroit de mesme au moindre mot qu'on lui en diroit.

«M. le marquis de Créqui pourroit faire souvenir M. Fabert des

parolles formelles qu'il m'a données et à luy par escrit[46]

d'estre dans mes intérests, et la marque qu'il faudroit lui en

demander, s'il persistoit en cette volonté, seroit que luy et M. de

Fabert escrivissent à Son Éminence en ma faveur fort pressamment,

pour obtenir ma liberté, qu'il promist d'estre ma caution de rien

entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que

tous les gouverneurs cy-dessus nommez donneroient aussi leur

parolle pour moi; et en cas que M. Fabert ne voulust pas pousser

l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Créqui pourroit

agir et faire des efforts en son nom, et de tous lesdits

gouverneurs, par lettres et se tenans dans leurs places.

«Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première

tentative.

«Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il

faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer,

au moment de nostre détention, les gentilshommes de nos amis, et

qui sont asseurez, dans Belle-Isle; M. de Brancas, auquel je me

confie entièrement, auroit la conduite de tout avec madame du

Plessis.

M. le chevalier Meaupoue pourroit donner des sergents asseurez et y

faire filer quelques soldats[47].

«Et, comme il y a grande apparence que le premier effort seroit

contre Belle-Isle et Concarnau, que l'on tascheroit de surprendre,

et que M. le maréchal de La Meilleraye, quoy qu'il m'ait donné

parolle d'estre dans mes intérests envers et contre tous, en

présence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit

peut-estre pas trop bien, il faudroit avertir Deslandes de prendre

des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire néanmoins rien de mal

à propos.

«Que Devaux y mist des cavaliers; en un mot, que la place fust

munie de tout.

«Il faudroit, pour cet effet, envoyer un homme en diligence à

Concarnau trouver Deslandes, dont je connois le coeur, l'expérience

et la fidélité, pour lui donner advis de mon emprisonnement, et

ordre de ne rien faire d'esclat en sa province, ne point parler et

se tenir en repos, crainte que d'en user autrement ne donnast

occasion de nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot,

fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer

les vaisseaux qu'il auroit à la mer, et tenir toutes les affaires

en bon estat, achepter des chevaux et autres choses pour s'en

servir quand il en seroit temps.

«Il faudroit aussi dépescher un courrier à madame la marquise

d'Asserac et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle

jugeroit à propos, pour exécuter ce qu'elle manderoit de Paris, où

elle viendront conférer avec madame du Plessis.

«Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux

à l'Isle-Dieu pour porter des hommes et des munitions où il seroit

besoin, faire accommoder Saint-Michel-Tombelaine, et faire les

choses qui lui seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter

que d'autres, parce qu'elle a du coeur, de l'affection, du pouvoir,

et que l'on doit entièrement s'y fier. Il faudroit qu'elle

observast une grande modération dans ses parolles.

«Il seroit important que celui qui commande dans

Saint-Michel-Tombelaine soit adverty de s'y tenir, y mettre le

nombre d'hommes d'armes, de munitions et vivres nécessaires, ledit

lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilité, comme il sera

dit cy-après.

«Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il

faudroit qu'elle allast s'enfermer quelque temps dans la citadelle

d'Amiens ou de Verdun, pour y conférer et donner les ordres aux

gens dont on se voudroit servir.

«Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante

par la poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit

cavaliers, ou gens de pied, ou religieux.

«M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville m'ont beaucoup

d'obligation, et, leur ayant confié le secret de toutes mes

affaires, sont plus capables d'agir que d'autres hommes et de

s'asseurer des amis qu'ils connoissent obligez à ne me pas

abandonner.

Ici quatre paragraphes consacres à MM. de La Rochefoucault, de Marsillac

et de Bournonville. Suivent trois paragraphes indiquant les démarches

que MM. de Harlay, Meaupeou, Miron, Chanut et Jannart devraient faire

près du Parlement.

«Une chose est d'advertir mes amis, qui commandent à Belle-Isle,

Concarnau et Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis

doivent estre exécutés comme les miens.

«M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une

chambre au logis où sera ma femme, pour lui donner conseil en toute

sa conduite, et qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien

sans son advis.

«Une des choses les plus nécessaires à observer est[48] que M. de

Langlade, M. de Gourville sortent de Paris, se mettent en seureté,

fassent savoir de leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis

de Créqui, à M. de Brancas et aux autres, et qu'ils laissent à

Paris quelque homme de connoissance capable d'exécuter une

entreprise considérable, s'il étoit besoin.

«Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandant de

Neuf-Chaise me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge

de vice-admiral a esté payée des deniers que je lui ai donnés par

la main de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des

parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intérests en tout

temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous.

«Qu'il est important que quelqu'un d'entr'eux lui parle et voye la

situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se

déclarast pour moy; car, de ce moment, il seroit tout à fait

incapable de me servir; mais, comme les principaux establissements

sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Isle,

Concarnau, Le Havre et Calais, il est bien asseuré que, le

commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il pourroit nous

servir bien utilement en ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en

mer trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on veut.

«Il faudroit que M. de Guinaut, lequel[49] a beaucoup de

connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast à munir

toutes nos places de choses nécessaires, et d'hommes qui seroient

levez par les ordres de Gourville, ou des gens cy-dessus nommez;

c'est pourquoi il seroit important qu'il fust adverti en diligence

de se mettre en bon estat et de se rendre à Belle-Isle[50].

«Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je

laisseray ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant

qu'il en aura, sur les ordres de madame du Plessis, de M. de

Brancas, de M. d'Agde ou de M. du Gourville; mais il faut mesnager,

et que mes amis en empruntent partout pour n'en pas manquer....

«M. d'Agde, par sous-main, conduira de grandes négociations dans le

parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis

asseurez dans les autres parlements, où il ne manque jamais de

matière, à l'occasion des levées, de donner des arrests et troubler

les receptes, ce qui fait qu'on n'est pas si hardy dans ces

temps-là à pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant

d'affaires à la fois[51].

«Le clergé peut encore, par son moyen et M. de Narbonne, fournir

des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en

demandant des estats généraux avec la noblesse, ou des conciles

nationaux qu'ils pourroient convoquer d'eux-mêmes en lieux éloignez

des troupes, et y proposer mille matières délicates.

«M. de La Salle, qui doibt avoir cognoissance de tous les secours

qu'on peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et

Estats, y peut aussi estre employé et donner des assistances à nos

places. Voilà l'estat où il faut mettre les choses sans faire

d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si

on passoit outre et que l'on voulust faire mon procez, il faudroit

faire d'autres pas; et, après que tous les gouverneurs auroient

écrit à Son Éminence pour demander ma liberté avec termes pressant

comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur

demande et que l'on continuast à faire la moindre procédure, il

faudroit en ce cas montrer leur bonne volonté et commencer tout

d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur est deub, par

arrester tous les deniers des recettes, non-seulement de leurs

places, mais des lieux où leurs garnisons pourroient courre; faire

faire de nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre

dehors tous les habitants et soldats suspects, peu à peu, et

publier un manifeste contre l'oppression du gouvernement.

«C'est en cas où Guynaut pourroit, avec quelques vaisseaux de

guerre, s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes

qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement étrangers,

prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du

Havre à Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour

brûlots, et des autres en faire des vaisseaux de guerre; en sorte

qu'il auroit une petite armée assez considérable, retraite en de

bons ports, et y meneroit toutes les marchandises dont on pourroit

faire argent....

«Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à

tous les mal-contants par d'autres intérests, que l'on ne fist une

affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance, et

en venir à une bonne composition, d'autant plus que l'on ne

demanderoit que la liberté d'un homme, qui donneroit des cautions

de ne faire aucun mal.

«Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent,

ma vaisselle et mes meubles les plus considérables de mes maisons

de Paris, de Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le

premier jour à couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses et

chez M. Bournonville, et s'asseurer d'un procureur au parlement,

fidèle et zélé, qui pourroit estre donné par M. de Meaupeou, le

président de la première....

«Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever

des plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la

rupture, comme M. Le Tellier, et quelques autres de nos ennemis

les plus considérables, et bien faire sa partie pour la retraite,

ce qui n'est pas impossible.

«Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup

considérable, et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses

venoient a cette extrémité et que le procez fust bien advancé, ce

seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et

les papiers, ce que M. Jannart ou autre de cette qualité pourroit

bien indiquer par le moyen de petits greffiers que l'on peut

gaigner, et c'est une chose qui a peu estre pratiquée au procez de

M. de Chenaille, le plus aisément du monde, où, si les minutes

avoient été prises, il n'y avoit plus de preuve de rien.

«M. Pellisson est un homme d'esprit et de fidélité connue, auquel

on pourroit prendre créance, et qui pourroit servir utilement à

composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin,

et porter des parolles secrettes des uns aux autres.

«Il faudroit, sous mille noms différenz et divers intéressez,

recommencer à faire des imprimez de toutes sortes dans les grandes

villes du royaume, d'en envoyer par les postes et semer par les

maisons.

«Pour cet effet encore, mettre les imprimeries en lieu seur; il y

en a une à Belle-Isle.

«M. le premier président La Moignon, qui m'a l'obligation toute

entière du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu,

quelque mérite, qu'il ait, si je ne lui en avois donné le dessein,

si je ne l'avois cultivé et pris la conduite de tout avec des soins

et des applications incroïables, m'a donné tant de parolles de

reconnoissance et d'amitié que je ne puis douter qu'il ne fist les

derniers efforts pour moi, ce qu'il peut faire en plusieurs façons,

en demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant

caution et en faisant cognoistre qu'il ne cessera point d'en parler

tous les jours qu'il ne l'aye obtenue; que c'est son affaire; qu'il

quitteroit plustost sa charge que se départir de cette

sollicitation, et faisant avec amitié et avec courage tout ce qu'il

faut....»

Suivent neuf autres paragraphes renfermant des recommandations à

plusieurs autres personnes moins connues, à M. Amproux, conseiller au

Parlement; à une soeur de madame du Plessis-Bellière; à M. Cargret,

maître des requêtes, et à M. Fouquet, conseiller en Bretagne, parent du

surintendant.

Tel était ce projet que, les uns après les autres, les historiens

d'abord, le public ensuite, sur la foi des historiens, ont cru vague et

inoffensif, faute de le connaître. En le lisant, les réflexions viennent

en foule, et l'on ne sait ce qui doit le plus étonner ou de la légèreté

excessive de celui qui l'a écrit et de la naïveté avec laquelle il

comptait sur le dévouement des hommes qu'il avait gorgés d'argent

pendant sa prospérité, ou des folles idées qu'il se faisait sur son

importance politique dans l'État. C'était, en effet, une étrange

illusion de Fouquet de croire qu'il pourrait engager, soutenir une lutte

avec le cardinal de Mazarin, et de ne pas s'apercevoir, au contraire,

qu'il ne s'était avancé, ne se maintenait que par lui; car, de son aveu

même, au moment où la faveur du cardinal semblait l'abandonner, le

terrain manquait aussitôt sous ses pieds. Son influence reposant

uniquement sur ses largesses, tout son crédit ne devait-il pas tomber

dès qu'on lui retirerait le moyen de les continuer? Quant aux promesses

formelles qu'on lui avait données, de vive voix ou par écrit, de lui

être dévoué envers et contre tous, elles n'auraient eu, pour un esprit

sérieux, aucune signification. Mazarin, au contraire, disposait du

pouvoir en maître absolu, car le roi et la reine mère n'avaient d'autre

volonté que la sienne. Vers la fin de sa carrière surtout, son ascendant

moral était immense, et aussi solidement établi qu'il avait été précaire

dans les commencements. Les esprits les plus hardis, les plus résolus

avaient fini par plier devant sa timidité apparente, et tous les princes

du sang, les uns après les autres, s'étaient soumis à ses conditions.

Voilà les deux hommes qui se seraient trouvés en présence, si Mazarin

eût donné suite au projet que Fouquet lui supposa à plusieurs reprises

de se défaire de lui. Renversé, emprisonné, en face de Mazarin

tout-puissant et singulièrement grandi depuis quelque temps par ses

succès diplomatiques et par le résultat des négociations avec l'Espagne,

quelle figure Fouquet eût-il faite? Combien de dévouements eussent-ils

éclaté en sa faveur? Combien de gouverneurs eussent-ils compromis leur

position et leur tête? Tout le monde peut résoudre ces questions. Mais,

pour paraître incroyable, le projet qu'on vient de lire n'en était pas

moins très-réel. Il semble aujourd'hui que cette pièce seule eût dû

suffire pour justifier un procès dont l'issue ne pouvait être douteuse.

En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des

créatures au préjudice de l'État, plan de guerre civile, ces trois

griefs y sont écrits à chaque ligne. Au lieu de s'en tenir au dernier,

on insista outre mesure sur les faits particuliers de péculat, dans le

détail desquels personne, en définitive, ne voyait clair. Au point de

vue de l'accusation, ce fut une faute immense, et le ministre Le Tellier

avait raison de dire, en parlant du procès de Fouquet, que, _pour avoir

voulu faire la corde trop grosse, on ne pourrait plus la serrer assez

pour l'étrangler_. Le mot était cruel; heureusement pour Fouquet il fut

vrai. Dans tous les procès politiques, le point essentiel c'est de

gagner du temps, et, sous ce rapport, Fouquet n'avait pas lieu de se

plaindre. Le réquisitoire du procureur général, véritable amplification

de rhétorique, parsemée à chaque page de grands mouvements passablement

déclamatoires, lui avait été signifié seulement dix-huit mois après son

arrestation. Sa captivité datait du 5 septembre 1661 et son procès ne

fut jugé qu'en décembre 1664. Pendant cet intervalle, les éloquents

plaidoyers de Pélisson, les touchantes élégies de La Fontaine, les

doléances de Ménage, de Scarron, de mademoiselle de Scudéry, les fureurs

de Hénault, et les voeux de tous les artistes de l'époque, encouragés et

pensionnés par Fouquet, avaient peu à peu ramené l'opinion[52]. Ajoutez

à cela, les sollicitations de quelques amis puissants et dévoués, au

nombre desquels le dévouement de madame de Sévigné se fait surtout

remarquer, les nombreuses irrégularités du procès, les soustractions,

les falsifications de pièces, l'animosité évidente des accusateurs. Il

n'est pas jusqu'à l'administration rigide et sans pitié de Colbert, dont

les réductions sur les rentes faisaient alors crier tout Paris, qui ne

gagnât des partisans à l'accusé. Enfin, le gouvernement tenait

essentiellement, on le comprend de reste, après la publicité qu'il avait

donnée au projet de guerre civile, à obtenir la condamnation la plus

rigoureuse, et la situation des esprits était telle que, malgré les

précautions prises lors de la formation de la Chambre de justice, malgré

la ressource des promesses et de l'intimidation, il en était réduit au

point de craindre le scandale d'un acquittement.

Outre le procès-verbal officiel des opérations de la Chambre de justice

pendant le procès de Fouquet[53], on possède encore une relation intime

et très-circonstanciée sur la marche de cette affaire; c'est le journal

de M. d'Ormesson[54], un des deux conseillers du parlement de Paris que

le roi avait nommés rapporteurs du procès. A l'époque où cette

nomination eut lieu, la famille de Fouquet, croyant que M. d'Ormesson

lui serait hostile, avait eu le projet de le récuser; ce fut lui, au

contraire, qui sauva Fouquet de la mort. Issu d'une ancienne famille de

robe, très-attaché aux prérogatives de la compagnie, esclave de la règle

et des formes, M. d'Ormesson n'avait pu se plier à cette violation des

prérogatives, à cet oubli de toutes les formes accoutumées dont se

plaignait l'accusé; sa conscience de magistrat s'en était révoltée, et,

longtemps avant la fin du procès, il avait passé du côté de la clémence.

Son journal, qu'aucun des biographes de Fouquet n'avait encore consulté,

renferme les particularités les plus curieuses. C'est la relation

secrète, intime, et jour par jour, des diverses phases du procès.

Seulement, il est bon de ne pas oublier en la lisant, et son auteur le

rappelle assez lui-même, qu'il est tout à fait contraire au parti du

gouvernement, c'est-à-dire en hostilité avec Colbert, avec le chancelier

Séguier, avec Pussort, oncle de Colbert, Foucault et Berryer, ses

créatures. A propos de ce dernier, à qui Colbert venait, pour prix de

ses services, de faire accorder une charge de conseiller d'État

ordinaire et une abbaye de 6,000 livres, M. d'Ormesson fait observer

qu'on avait commis une grande faute, en lui confiant toute la conduite

secrète, mais réelle, du procès; car, pour se rendre nécessaire et

indispensable plus longtemps, il avait traîné les choses en longueur, en

ayant soin toutefois de rejeter les retards, tantôt sur les rapporteurs,

tantôt sur M. Talon, qu'il avait fini par faire renvoyer et remplacer

par M. de Chamillart. M. d'Ormesson ajoute que ce Berryer était l'homme

le plus décrié de tout Paris, ayant fait en dix-huit mois seulement pour

1,800,000 livres d'acquisition. En un mot, dit-il, «c'était un frippon

hardi et capable de toutes choses.» Vers la fin du procès, Berryer eut

des accès de folie. Se voyant renié, abandonné par tous, sa tête s'était

troublée, affaiblie. Un jour, il était à l'église des Petits-Pères; tout

à coup on fit un grand bruit dans la rue; il crut qu'on venait

l'arrêter, et sa frayeur fut telle qu'il fallut le saigner deux fois aux

pieds pour le faire revenir. Écoutons le plus spirituel chroniqueur de

l'époque. «Berryer est devenu fou, mais au pied de la lettre;

c'est-à-dire qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas

d'être en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres

exprès; il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable

qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et

assez à point nommé.» A ces coups de pinceau on a reconnu madame de

Sévigné[55]. Tel était aussi l'avis de M. d'Ormesson, qui, du reste, il

faut bien le dire, se préoccupe dans son journal, un peu plus qu'il ne

conviendrait à un homme grave, des constellations, des comètes et des

remèdes de bonne femme envoyés à la reine par la mère de Fouquet[56].

Tout cela faisait qu'on s'intéressait à l'accusé. Cependant, les

sollicitations étaient pressantes du côté de la cour. Deux mois après

l'arrestation du surintendant, en novembre 1661, M. de Lamoignon était

allé à Fontainebleau pour complimenter Louis XIV sur la naissance du

Dauphin. Le roi lui parla de Fouquet. «Il se vouloit faire duc de

Bretagne et roi des îles adjacentes, dit Louis XIV; il gagnoit tout le

monde par ses profusions; je n'avois plus personne en qui je pusse

prendre confiance.» M. de Lamoignon fait observer que le roi étoit si

plein de ce sujet que, «pendant plus d'une heure d'entretien, il y

revenoit toujours[57].»

Malheureusement, les preuves de l'influence que Louis XIV et Colbert

exercèrent dans cette affaire abondent. Au mois d'août 1663, un

conseiller du Parlement, Lecamus, écrivait à Colbert:

«On a su dans la compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy.

Je n'ay pas pu m'empescher de dire à quelques-uns de Messieurs la

manière dont le Roy m'avoit parlé et le mécontentement qu'il

m'avoit témoigné de la conduite de la compagnie, que je l'avois

justifiée autant qu'il m'avoit été possible, mais qu'il estoit

important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois

trouvé prévenu. Cela a touché, et j'espère que Sa Majesté, dans la

suite, n'aura pas sujet de se plaindre[58].»

Aussitôt que le rapporteur d'Ormesson eut manifesté son opinion sur le

procès, Colbert lui retira une charge qu'il avait à Soissons. En outre,

le roi continuait à stimuler personnellement le zèle des membres de la

Chambre de justice. Un jour, entre autres, à Fontainebleau, où la

Chambre avait dû se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hélène,

les deux rapporteurs, furent mandés au château. Ils trouvèrent le roi

dans son cabinet avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il

fallait que le procès eût une fin; qu'il y allait de sa réputation,

surtout dans les pays étrangers, où l'on ne voudrait pas croire à sa

puissance, s'il ne pouvait venir à bout de ce qu'il considérait comme

une affaire de rien «_contre un misérable_.» Pourtant, il ne demandait

que la justice, ne voulant pas, disait-il, comme il s'agissait de la vie

d'un homme, prononcer une parole de trop, et souhaitant avant tout de

voir la fin de l'affaire, de quelque manière que ce fût[59]. Voilà

comment le roi recommandait l'impartialité aux juges. Une autre fois, il

leur disait qu'il était au courant de tout ce qui se passait dans la

Chambre, ce dont personne ne doutait. Enfin, Colbert lui-même se rendit

un jour chez le père de M. d'Ormesson, pour se plaindre à son tour et au

nom du roi de la longueur du procès. M. d'Ormesson demanda pourquoi on

l'avait allongé par trente ou quarante chefs d'accusation sans

importance, au lieu de s'en tenir à deux ou trois; il ajouta qu'au

surplus son fils ne se plaignait pas qu'on lui eût ôté l'intendance de

Soissons, et qu'il n'en rendrait pas moins bonne justice[60].

En même temps qu'elle s'occupait du procès de Fouquet, la Chambre de

justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une

sévérité peu rassurante pour la famille de l'accusé. Déjà deux sergents

des tailles d'Orléans avaient été condamnés à être pendus, et exécutés;

d'autres avaient été envoyés aux galères. Gourville, l'ami intime, le

confident et le faiseur de Fouquet, avait été condamné à mort «pour

crime d'abus, malversations et vols par lui commis ès-finances du roi,

sans compter les violentes présomptions de crime de lèse-majesté pour sa

participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens pour

rallumer la sédition dans le royaume.» Tels sont les termes de l'arrêt.

Mais Gourville était déjà à l'étranger. Un financier de moindre

importance, nommé Dumont, ne fut pas aussi heureux. Condamné à mort pour

crime de péculat par douze voix contre huit, il fut pendu, le 15 juin

1664, devant la porte même de la Bastille, où Fouquet était alors

renfermé[61].

On a vu que la Chambre de justice avait siégé à Fontainebleau pendant

le séjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant être

nécessaire d'un moment à l'autre, il avait été, avec une foule d'autres

prisonniers, pour fait de concussion, transféré à Moret, à la suite de

la Chambre. Ainsi, celui qui avait disposé pendant neuf ans en maître

absolu des finances du royaume suivait maintenant ses juges de cachot en

cachot! D'après le _Journal d'Ormesson_, le retour du surintendant à la

Bastille fut marqué par une scène des plus attendrissantes. La femme et

les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton

où elle devait passer. Arrivé sur le pont, d'Artagnan, qui fut toujours

plein d'humanité pour son prisonnier, malgré la rigueur des précautions

qu'il lui était commandé de prendre, permit à la voiture de marcher au

pas, et Fouquet put embrasser sa femme et ses enfants qu'il n'avait pas

vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et déchirante, malgré ses

douceurs; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrêter,

la femme et la fille de Fouquet agenouillées sur son passage, et les

récents arrêts de la Chambre de justice n'étaient que trop faits pour

jeter l'épouvante dans tous les coeurs!

Enfin, M. de Chamillart fit connaître ses conclusions, par lesquelles il

requérait que Fouquet, _atteint et convaincu du crime de péculat et

autres cas mentionnés au procez, fust condamné à estre pendu, et

estranglé, tant que mort s'en suive_[62].

Trente-huit mois s'étaient alors écoulés depuis l'arrestation de

Fouquet. Le 14 novembre 1664, il parut devant la Chambre de justice.

Avant de le laisser entrer, le chancelier crut de son devoir de faire

connaître les justes plaintes de l'accusé au sujet de quelques lettres

scandaleuses qu'on lui avait attribuées. Le chancelier ajouta qu'aucune

des lettres trouvées dans ses papiers n'avait été publiée, _le roi

n'ayant pas voulu commettre la réputation de quelques dames de

qualité_[63]. Après ce préambule, on fit entrer Fouquet. Il était vêtu,

dit M. d'Ormesson, d'un habit court de drap tout uni, avec un petit

collet uni et un manteau. Il salua la compagnie, sans que personne lui

rendît le salut. Le chancelier lui ayant dit de s'asseoir, il se mit sur

la sellette sans faire aucune observation; mais, invité à lever la main

pour prêter serment, il pria qu'on ne trouvât point mauvais s'il s'y

refusait, ne voulant pas déroger à son privilège. En même temps, il

renouvela ses protestations et fit des excuses sur ce qu'il s'était

présenté en habit court, mais depuis plus d'un an il avait demandé une

soutane et une robe qu'on n'avait pas voulu lui donner; au surplus, il

ne croyait pas que son privilège dépendît de son habit. Après en avoir

délibéré, la Chambre décida, ainsi que cela avait déjà eu lieu lors des

interrogatoires, que, s'il ne voulait pas prêter serment, on le jugerait

comme s'il était muet, sauf à faire mention de ses protestations au

procès-verbal. Là-dessus, Fouquet se soumit et répondit à toutes les

questions qu'on lui posa. Cependant, il n'en protesta pas moins contre

la violation de ses privilèges toutes les fois qu'il comparut devant la

Chambre de justice, et réclama jusqu'à la fin ses _juges naturels_.

Les premiers interrogatoires portèrent sur les faits relatifs au

péculat, tels que le marc d'or, les sucres et les cires de Rouen, les 6

millions de billets réassignés, les octrois, les dépenses personnelles.

Suivant madame de Sévigné, le _cher et malheureux ami_ parlait

d'ordinaire si habilement, que plusieurs de _Messieurs_ ne pouvaient

s'empêcher de l'admirer. Elle cite, entre autres, M. Renard, un des

vingt-deux juges, qui avait dit: «Il faut avouer que cet homme est

incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le Parlement; il se

possède mieux qu'il n'avait jamais fait.» Deux ou trois fois cependant

la patience avait échappé à l'accusé, et il s'était défendu avec une

chaleur qui lui était nuisible. Vint enfin la lecture du projet de

rébellion. Pendant tout le temps qu'elle dura, Fouquet eut les yeux

attachés sur un crucifix qui était dans la chambre. Invité à s'expliquer

à ce sujet, il répondit que c'était là _une pièce extravagante, un

effet de vapeurs fantastiques et chimériques_, et que si le but de ses

ennemis avait été de le couvrir de confusion en le forçant d'en ouïr la

lecture, ils y avaient pleinement réussi. «Comment, lui dit alors le

chancelier, accordez-vous le zèle et l'affection pour l'État, dont vous

avez parlé si souvent, avec le dessein que vous aviez projeté de le

troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'unique but de

conserver votre charge? Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un

crime d'Etat?--Non, répondit Fouquet; on ne saurait être accusé d'un

crime d'État pour avoir eu une folle pensée qui n'est pas sortie du

cabinet, qui n'a reçu aucun commencement d'exécution, qu'on a si bien

oubliée depuis plus de deux ans que l'on en croyait toute trace

disparue. Un crime d'État, poursuivit-il, c'est quand on est dans une

charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on

se met du côté de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville

dont on est le gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à

son véritable maître, qu'on porte dans le parti tous les secrets de

l'État[64].» Le chancelier, que tout le monde reconnut à ce portrait,

garda prudemment le silence; et madame de Sévigné de s'écrier avec son

air le plus triomphant: «Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous

m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même

de plus plaisant.» Ensuite, Fouquet continua sa défense et rappela les

services qu'il avait rendus au cardinal, les remerciements qu'il en

avait reçus et dont les preuves se seraient trouvées dans ses papiers,

si on ne les eût soustraites; puis enfin, la noire ingratitude qu'il en

avait recueillie. Mais de ce que la conduite du chancelier n'avait pas

été exempte de reproches dans les troubles de la Fronde, de ce que le

cardinal Mazarin n'avait pas eu pour Fouquet toute la reconnaissance à

laquelle celui-ci s'attendait, s'ensuivait-il que l'accusation n'eût

aucun fondement? L'amitié la plus vive pouvait seule se faire illusion à

ce point; et, loin que les troubles encore récents de la Fronde dussent

servir d'excuse à Fouquet, la raison d'État voulait, au contraire, qu'il

fût puni d'autant plus sévèrement qu'on était plus rapproché des temps

où l'exécution d'un pareil projet aurait pu être tentée avec quelque

chance de succès.

D'après le témoignage même de ses amis, Fouquet était vulnérable sur la

plupart des griefs concernant le péculat. Madame de Sévigné reconnaît

elle-même, et sans doute c'était l'opinion de sa société, que dans bien

des endroits on aurait pu l'_embarrasser et le pousser_[65]. On vient de

voir ce qu'il répondait relativement au projet de révolte. Quant à

l'achat et aux fortifications de Belle-Isle, Fouquet objectait qu'il

avait acheté cette terre sur l'invitation du cardinal Mazarin, bien aise

de la voir sortir des maisons de Retz et de Brissac à qui elle

appartenait, et qui lui étaient suspectes; que le cardinal devait s'en

charger plus tard, ou, à défaut, de celle de Vaux; mais que, dans la

suite, pressé de remplir cette promesse, il avait répondu, au bout de

six à sept mois, «car il ne prenait pas ses résolutions sans y avoir

pensé bien longtemps» qu'il ne pouvait s'accommoder ni de Vaux ni de

Belle-Isle, ayant fait de grandes acquisitions du côté de Nevers.

Fouquet ajoutait «que se trouvant possesseur de Belle-Isle, il avait dû

naturellement mettre en bon état les fortifications et le port, espérant

ainsi quadrupler le revenu ordinaire;» que, d'ailleurs, le cardinal lui

ayant commandé de donner tous ses soins au commerce maritime, il avait

acheté des vaisseaux marchands et les avait envoyés à Terre-Neuve, aux

Indes-Orientales, en Amérique, à la pêche de la baleine, tâchant de

s'instruire en toutes choses; «en sorte qu'il pouvait dire, sans vanité,

qu'aucun autre n'était plus en état de servir, et qu'il avait des

lumières pour procurer au roi des revenus immenses au soulagement de ses

peuples[66].» Suivant Fouquet, les arrêts qu'il avait fait rendre, les

lettres circulaires qu'il avait adressées aux intendants de justice et

aux principaux marchands du royaume pour les consulter, étaient des

preuves évidentes qu'il était chargé de tout ce qui concernait le

commerce et les affaires de mer, et la propriété de Belle-Isle lui

fournissait le moyen de faire quelques spéculations commerciales, utiles

tout à la fois aux intérêts du roi et aux siens propres. «Pourquoi,

ajoutait-il, le cardinal m'a-t-il engagé à toutes ces choses, s'il

vouloit laisser des mémoires pour y trouver à redire? Étoit-ce un piège

à cause de ma facilité et de ma déférence que j'avois à tout ce qu'il

proposoit? ou le sieur Colbert a-t-il fait depuis, à la fin de ses

jours, du poison de tout ce qui estoit simple et innocent?

Henry-le-Grand a-t-il trouvé quelque chose à dire que M. de Sully eust

fait bâtir non-seulement un superbe château, mais une ville entière?

qu'il eust des biens si considérables, dont jouit encore sa maison?

Qu'auroient-ils dit, mes ennemis, si dans le coeur du royaume j'avois

établi une souveraineté et fait battre monnoie, comme a fait le sieur de

Sully? C'étoit Henry-le-Grand néanmoins qui l'a veu et l'a souffert.»

Revenant au projet de révolte, Fouquet ajoutait: Ou il estoit vray qu'on

vouloit m'opprimer injustement, comme on fait, ou non. Si on le vouloit,

n'est-il pas excusable d'avoir seulement pensé aux moyens de faire peur

à celuy qui avoit le dessein de me perdre, et faire diversion dans son

esprit pour l'en détourner? Si on ne le vouloit pas, ma pensée, qui

n'estoit que pour ce seul cas, estoit une chimère.» Certes, voilà des

moyens de défense auxquels il y avait beaucoup à répondre. «Mais,

poursuivait Fouquet, on vouloit me perdre; on vouloit ma place. Si

j'eusse laissé périr des armées faute d'argent, et que le Roy et tout le

royaume eussent sceu qu'il ne tenoit qu'à moy d'empescher le mal, que

n'eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? Ou m'eûst

crû, on me voudroit croire aujourd'huy d'intelligence avec les ennemis,

ou du moins mal affectionné à l'Estat, et partant criminel.... Mais

qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne

serviront jamais l'Estat aussi utilement que j'ay fait. On peut se

flatter aisément soy-même d'une vaine opinion d'habileté, quand les

choses rient, et que le vent souffle à pleines voiles; mais quand je

considère qu'ils creusent des précipices autour d'un poste qu'ils

occupent, qu'ils me persécutent, moy sans biens, pendant qu'ils en

possèdent d'immenses de toutes sorte; qu'ils sont obligez, dans ma

disgrâce, de corrompre des témoins et supposer des dénonciateurs, qui ne

se nomment point, pendant qu'il s'en présente contre eux, malgré leur

faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligents, à qui la seule

autorité souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas

de me pousser jusqu'aux dernières bornes de l'inhumanité, sans

considérer ni Dieu, ni les hommes, ni le présent, ni l'avenir; je doute

souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez[67].»

C'est ainsi que Fouquet se justifiait, et ses défenses, je l'ai déjà

dit, remplissent quinze volumes. On ne saurait se figurer la variété de

tons qui y règne et l'intérêt qu'il eut le talent d'y répandre.

Vainement, c'est le prisonnier lui-même qui nous l'apprend, _la lecture

de l'Évangile était sa principale lecture et sa sa seule consolation_;

par intervalles, des accents pleins d'amertume, de véhémence,

d'indignation, éclatent malgré lui. Imprimées clandestinement dans un

très-petit format, ses défenses étaient avidement recherchées et

servaient d'arme à l'opposition du temps contre l'administration

réparatrice, mais inexorable, de Colbert. En examinant avec impartialité

ces plaidoyers, une réflexion se présente souvent à l'esprit.

Inattaquable toutes les fois qu'il met en lumière les dilapidations de

Mazarin et les immenses services qu'il a rendus à ce ministre en lui

procurant de l'argent dans un temps où l'État n'avait ni ressources ni

crédit, Fouquet se laisse aller aux plus étranges illusions en ce qui

concerne ses dilapidations personnelles et le projet de révolte dont on

lui faisait si justement un crime. Il est vrai que, pressé de plus près,

il répliquait par un argument qui lui paraissait irréfutable. Suivant

lui, quelques mois avant son arrestation, il avait dit au roi qu'il

s'était passé, du vivant du cardinal, plusieurs choses contraires aux

règles, et qu'il le suppliait, pour rassurer sa conscience et ôter tout

prétexte à ses ennemis, de lui pardonner tout ce qu'il pouvait avoir

fait de mal jusqu'alors, et de lui donner tout ce qu'il avait reçu et

distribué, sans avoir des ordres en forme; à quoi le roi aurait répondu:

«_Ouy, je vous pardonne tout le passé, et vous donne ce que vous

demandez_[68].»

Spirituelles, hardies, pleines de fiel et d'ironie, éloquentes parfois,

les justifications de Fouquet, on a pu le voir, ne brillaient ni par

leur modération, ni par leur prudence. Sous ce rapport, les deux

discours que Pélisson adressa au roi en faveur du surintendant auraient

bien mieux servi l'accusé, si sa perte n'eût été arrêtée depuis

longtemps. Ces discours que Voltaire compare aux belles harangues de

Cicéron; et dont La Harpe a fait le plus magnifique et le plus juste

éloge, furent aussi écrits sous les verroux[69]. Le premier discours

surtout est ordonné avec un art extrême, qui n'exclut ni la vigueur, ni

la logique, ni l'éloquence. Style, idées, enchaînement des preuves, tout

concourt à l'effet qui est vraiment irrésistible pour quiconque n'a pas

étudié l'affaire à fond. Le but principal de Pélisson était de réclamer

pour Fouquet ses juges naturels, c'est-à-dire le parlement de Paris, et

l'on comprend que, ce point gagné, l'accusé était sauvé. Pélisson

soutient cette thèse avec une abondance de raisons et une chaleur qui

durent ébranler bien des convictions; il fait un admirable portrait de

Henri IV, qui avait, dit-il, le _coeur d'un lion avec la bonté d'un

ange_, a grand soin d'exalter Mazarin, au lieu de le déprécier, comme

Fouquet y était peut-être obligé; puis, s'adressant à Louis XIV, il

termine ainsi:

«Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa

grandeur de ne point faire juger M. Fouquet par une chambre de

justice, dont même plusieurs membres sont remplacés; qu'on ne

saurait prouver les malversations dont on l'accuse, ni par son bien

(car il n'en a point), ni par ses dépenses non plus, car il y a

fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes; qu'un

compte du détail des finances ne se demande jamais à un

surintendant; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majesté lui a

donné ses ordres elle-même; que la mort de S. E. dont il les

recevait auparavant, peut-être même que la soustraction de ses

lettres lui ôte tout moyen de se justifier; qu'en plusieurs choses,

comme on ne peut le nier, son administration a été grande, noble,

glorieuse, utile à l'État et à Votre Majesté; que son ambition,

quand elle passera pour excessive, a mille sortes d'excuses, et ne

doit être suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du

moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux

et au milieu de l'orage, méritent quelque considération.... C'en

est assez, Sire, pour espérer toutes choses de Votre Majesté.

Qu'elle n'écoute plus rien qu'elle-même et les mouvements généreux

de son coeur, et que l'histoire marque un jour dans ses monuments

éternels: Louis XIV, véritablement donné de Dieu pour la

restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la

paix. Il effaça par son application et par sa conduite la gloire de

tous ses prédécesseurs. Il n'aima à répandre que le sang de ses

ennemis, et épargna celui de ses sujets. Il sut connaître les

fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut

autant de bonté et de douceur que de fermeté et de courage, et ne

crut pas bien représenter en terre le pouvoir de Dieu, s'il

n'imitait aussi sa clémence[70].»

Cependant, les interrogatoires de Fouquet avaient été terminés le 4

décembre, et les rapporteurs résumèrent l'affaire. M. D'Ormesson parla

le premier. On a déjà vu de quel côté il était. «M. D'Ormesson m'a priée

de ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée, dit madame de Sévigné;

il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde.

Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et

j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je

pense[71].» Son résumé dura sept jours. Il eut à examiner

quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des

griefs concernant le péculat, «trouvant inconcevable, dit-il, que le

surintendant ait pu voler en quatre mois plus de 4 millions. A l'égard

des dépenses faites par l'accusé, elles étaient au delà de toute raison.

Il est vrai qu'on l'avait vu garder assez de mesure dans l'adversité,

mais il n'en avait gardé aucune dans sa prospérité; l'on voulait

prétendre que la dissipation n'était pas un crime, mais, quant à lui, il

n'était pas de cet avis, les fortunes subites lui paraissant suspectes.

Pour ce qui était du crime d'État, le projet en était fort méchant,

absolument inexcusable, et on ne saurait trouver une bonne raison pour

le défendre; ce projet était l'effet d'une ambition déréglée, d'un

esprit blessé de la maladie du temps de se rendre considérable; c'était

l'oeuvre d'un homme enivré de sa fortune, dont les pensées étaient vagues

et se portaient partout; pour en finir, c'était une méchante pensée,

indigne d'un homme d'honneur[72]?»

Voici quelles furent les conclusions de M. d'Ormesson:

«Par toutes ces considérations, il y a lieu de déclarer l'accusé

duement atteint et, convaincu d'abus et malversations par lui

commises au faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble

pour les autres cas résultant du procès, d'ordonner qu'il sera

banny à perpétuité hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban

à peine de la vie, ses biens confisqués.»

Veut-on savoir maintenant les motifs réels qui déterminèrent M.

d'Ormesson et l'effet que ses conclusions produisirent dans Paris? Son

journal nous l'apprend.

«Il me semble que l'on fut satisfait de moi et j'en remercie Dieu.

Jamais il ne s'est fait tant de prières que pour cette affaire. _La

conjoncture des rentes_ et autres affaires publiques, où tout le

monde s'est trouvé blessé, fait qu'il n'y a personne qui ne

souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis

que par amitié pour lui.»

Et un peu plus loin:

«Je ne puis omettre que l'approbation de mon opinion est si

publique, si grande et si générale, qu'il n'y a personne qui ne

m'en fasse compliment, et que j'en reçois de toute part des lettres

de conjouissance. Dieu en soit loué[73]!»

Les amis de Fouquet trouvèrent les conclusions de M. d'Ormesson _un peu

sévères_; néanmoins ils firent des voeux pour qu'elles fussent adoptées

par la majorité des juges, et l'on savait, au surplus, que les

espérances de la famille n'allaient pas au delà. Après M. d'Ormesson,

c'était à M. de Sainte-Hélène, son _camarade très-indigne_, à reprendre

l'affaire. On devine de quelle plume lui vient cette qualification, et

il est inutile d'ajouter que, d'après la même autorité, il le fit

_pauvrement, misérablement_, sans s'appuyer sur rien. M. de

Sainte-Hélène conclut à ce que l'accusé eût la tête tranchée. Pussort,

l'oncle de Colbert, le trouva digne de la corde et du gibet; mais, eu

égard aux charges que Fouquet avait exercées, il se rangea à l'avis de

M. de Sainte-Hélène. Et madame de Sévigné de s'écrier, non sans raison:

«Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.

Colbert et qu'il a été récusé qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour

moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie[74].» Cependant,

le jour du jugement approchait, et de part et d'autre, l'intrigue

redoublait d'efforts. D'un côté, on répétait que le roi avait dit, en

parlant de Fouquet: C'est un homme dangereux. «Quant à Colbert, il est

tellement enragé, écrivait encore madame de Sévigné, qu'on attend

quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» En

même temps, on offrait aux juges de leur rembourser ce qu'ils perdraient

à la suppression des rentes et on leur donnait quittance de ce qu'ils

auraient eu à payer pour le droit annuel de leurs charges[75]. Mais si

le roi avait des cordes puissantes à sa disposition, les amis et la

famille de Fouquet ne négligeaient rien pour mettre les chances de leur

côté. Le bruit courait qu'on avait fait gagner M. de Roxante, un des

juges, par une dame à qui l'on avait donné de l'argent. Selon M.

d'Ormesson, le fils de M. Pontchartrain avait dit à son père, en se

jetant à ses genoux: «Ne nous déshonorez pas en votant la mort, sinon je

quitte la robe.» Qui n'a lu en outre dans madame de Sévigné ce

dévouement héroïque d'un autre juge, de M. de Mazenau? Malade à mourir,

souffrant des douleurs horribles, il se faisait porter à l'audience pour

ne pas perdre son droit de voter, et il y rendit un jour deux pierres

d'une grosseur considérable. M. le prince de Condé, Turenne

sollicitaient aussi, et l'on cite un mot de ce dernier qui peint bien

l'état des esprits. Quelqu'un blâmait devant lui l'emportement de

Colbert et louait la modération de Le Tellier; «Oui, dit Turenne, je

crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le

Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas.» Enfin, faut-il le dire?

vers le 13 décembre, on annonça qu'une comète d'une grandeur

considérable, dont la queue se dirigeait du côté de la Bastille, avait

paru à l'horizon. D'abord, on n'y avait pas cru: on s'en était moqué.

Mais bientôt, il n'en fallut plus douter. N'était-ce pas d'un heureux

présage en faveur de l'accusé? «La comète me fait beaucoup d'honneur,»

aurait dit Fouquet à ce sujet. Mais enfin, le jour fatal arriva, «Depuis

quelque temps (je demande pardon de faire des emprunts si fréquents à

des lettres que tout le monde sait par coeur), depuis quelque temps, dit

madame de Sévigné, on ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des

conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on

souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé.» Cet

accablement, du reste, n'était que trop naturel. Chacun des juges

opinait ouvertement en faisant connaître ses motifs, et déjà, si l'on en

excepte M. d'Ormesson, les six premiers avaient voté pour la mort. On se

figure les angoisses de la famille et des amis de Fouquet. Heureusement,

dans la journée du 19 décembre, les chances tournèrent; et les avis

favorables se succédèrent les uns aux autres. Le lendemain, le sort de

l'accuse était fixé: à la majorité de _treize_ voix contre _neuf_, la

Chambre de justice avait rendu l'arrêt suivant:

«La chambre a déclaré et déclare ledit sieur Fouquet duement

atteint et convaincu d'abus et malversations par lui commises au

faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble pour les

autres cas résultant du procès, l'a banny et bannit à perpétuité

hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban sous peine de la

vie, a déclaré tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux

préalablement pris la somme de 100,000 livres applicables moitié au

Boy et l'autre moitié en oeuvres pies.»

On a conservé les noms des juges qui siégèrent dans le procès de

Fouquet. MM. D'Ormesson, le Feron, Moussy, Brillac, Renard, Bernard,

Roxante, la Toison, la Baume, Verdier, Mazenau, Catinat, Pontchartrain,

votèrent pour le bannissement; MM. Sainte-Hélène, Pussort, Gisancourt,

Fériol, Noguès, Héraut, Poncet, le chancelier Séguier, pour la mort. Ce

dernier opina pour la mort, bien que, lorsque son tour vint, la majorité

en faveur du bannissement fût déjà acquise à l'accusé. Quelle que fût la

conséquence de son vote, il ne pouvait, dit-il, aller contre sa

conscience. Un des juges, au contraire, tellement la passion était

grande contre Colbert! n'avait voté qu'à cinq ans de prison et à

l'amende[76].

On sait comment le roi modifia l'arrêt. Par une rigueur sans exemple et

qui n'a pas eu d'imitateurs, il aggrava la peine, et le bannissement fut

converti en une détention perpétuelle. Au point de vue de la morale, une

pareille décision est inexcusable; c'est le comble de l'arbitraire, de

l'injustice, et jamais on ne vit, dans un gouvernement civilisé, un abus

de pouvoir plus audacieux. Pour tout dire en un mot, cette décision,

inspirée par la politique, par la raison d'État, fut un véritable coup

d'État. Pour quiconque aura lu avec quelque attention le projet de

Fouquet, il est évident que ce projet constituait le crime d'État le

plus caractérisé. On objectait vainement qu'il n'avait pas reçu un

commencement d'exécution. Il y avait d'abord les séductions à prix

d'argent; ensuite, cette exécution n'avait pas eu lieu par des motifs

indépendants de Fouquet, et par cela seul que le cardinal n'effectua

jamais les projets qu'il lui supposait. Dieu nous garde de vouloir

porter atteinte au respect que méritent les formes judiciaires! Il faut

plutôt se féliciter, quel que soit le résultat de la leçon, lorsque des

tribunaux rappellent à la stricte observation des formes les

gouvernements qui s'en sont écartés. Mais cela dit, on ne saurait

disconvenir que la Chambre de justice n'ait vu que le petit côté de

l'affaire de Fouquet, et qu'en inclinant à l'indulgence elle ne

préparât, si le gouvernement l'avait suivie dans cette voie, le retour

des troubles dont on était à peine sorti et de ces prétentions

qu'avaient certains hommes, suivant l'expression de M. d'Ormesson, à se

rendre _considérables_ dans l'État. La politique que le roi adopta dans

cette mémorable circonstance se rattachait à la politique violente,

révolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prévoyante, du cardinal

de Richelieu. Supposez que Fouquet fût passé à l'étranger et qu'il s'y

fût mêlé à quelques intrigues, comme son caractère léger devait le faire

craindre naturellement; quel échec moral, quelle déconsidération pour le

gouvernement! Non-seulement, la détention perpétuelle prévenait de

telles conséquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux

ambitieux aux brouillons, quel que fut leur rang; elle donnait du

gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus

grand intérêt à accréditer, à savoir qu'il n'était plus dominé par les

partis, qu'il était maître de ses mouvements, libre dans ses desseins.

Il ne faut pas oublier enfin, en appréciant le parti adopté par Louis

XIV, que Fouquet fut surtout un prétexte pour l'opposition du temps, et

que la haine pour les manières austères de Colbert, le mécontentement

causé par ses mesures financières, l'animosité de ses créatures, mais

principalement l'oubli des formes, déterminèrent les juges dont le vote

sauva la vie à l'accusé.

L'arrêt fut signifié à Fouquet le 22 décembre 1664, mais déjà il l'avait

appris par des signaux. Lorsque Foucault, le greffier de la Chambre de

justice, vint à la Bastille pour lui en faire la lecture, suivant

l'usage, il lui demanda son nom. «Ne savez-vous pas qui je suis? dit

Fouquet. Quant à mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai

fait à la Chambre.» Et il renouvela une dernière fois sa protestation

touchant l'incompétence de ses juges. Quelques moments après, on le

sépara de Pecquet, son médecin, de Lavallée, son domestique, qui

pleuraient tous deux, et il partit en carrosse pour Pignerol, accompagné

de d'Artagnan, sous l'escorte de cent mousquetaires. Il paraissait

heureux et gai, dit le journal de M. d'Ormesson. Partout, sur son

passage, il recevait les bénédictions de la foule. Trois ans auparavant,

elle lui prodiguait mille injures dans le trajet de Nantes à Paris. En

même temps, toute sa famille fut de nouveau exilée, ceux-ci en Bretagne,

ceux-là en Auvergne, d'autres en Champagne. Cependant, les frayeurs

étaient vives à Paris au sujet du _cher et malheureux ami_. On apprit

qu'il était tombé malade en route, et, comme des bruits d'empoisonnement

avaient circulé, madame de Sévigné de s'écrier: «Quoi! déjà?...» Inutile

de dire que ces craintes ne se réalisèrent pas[77].

Arrivé à Pignerol, d'Artagnan remit la garde de son prisonnier au

capitaine Saint-Mars. Les ordres donnés à celui-ci étaient des plus

sévères. D'abord, Fouquet ne devait avoir de communication avec

personne, sous quelque prétexte que ce pût être, ni de vive voix, ni par

écrit. Il n'était permis de lui fournir ni encre, ni papier. On pouvait

lui donner un confesseur, en observant néanmoins la précaution d'en

changer de temps en temps, et de ne prévenir ce confesseur qu'au moment

même où il serait appelé. Enfin, un chapelain devait lui dire la messe

tous les jours, et il était alloué pour son entretien une somme de 1,000

livres par an, plus 500 louis une fois donnés pour achat d'ornements et

de divers autres objets. En résumé, une somme annuelle de 9 à 10,000

livres fut affectée aux dépenses qui concernaient personnellement le

prisonnier[78].

Il était impossible qu'un homme doué d'une activité d'esprit aussi

prodigieuse que Fouquet, qui, depuis l'âge de vingt ans, avait eu la

conduite de tant d'affaires considérables, et dont l'aptitude pour le

travail était telle que, pendant la durée de son procès, il écrivit

quinze volumes de justifications, acceptât sans arrière-pensée cet

avenir de réclusion perpétuelle que la volonté du roi lui avait fait.

Comme il arrive à tous les prisonniers, sa première idée, en entrant

dans la citadelle de Pignerol, fut d'aviser aux moyens d'en sortir. La

correspondance du capitaine Saint-Mars avec Louvois fournit à ce sujet

des détails pleins d'intérêt et fixe toutes les incertitudes qui

pouvaient exister encore, il y a quelques années, sur l'époque et le

lieu de la mort de Fouquet[79]. D'abord, Fouquet essaya d'intéresser à

son sort le confesseur qu'on lui donnait, et l'on crut devoir limiter à

cinq par an, à moins de maladie, le nombre de fois qu'il lui serait

permis de se confesser[80]. Au mois de juin 1665, la foudre tomba sur la

citadelle de Pignerol. Plusieurs personnes périrent; Saint-Mars crut

même un instant que Fouquet avait été écrasé sous les décombres de son

appartement avec le domestique qui le servait: heureusement, ils avaient

pu se sauver tous les deux dans une corniche. Malgré la surveillance

dont il était l'objet, Fouquet avait trouvé le moyen de tracer quelques

lignes sur un mouchoir, sur des rubans de couleur; il se servait pour

plume d'_os de chapon_, et faisait de l'encre _avec du vin et de la

suie_. Il avait composé en outre une encre sympathique, et l'on voit

Louvois se préoccuper beaucoup dans sa correspondance de la découverte

d'un pareil procédé. Il est plus probable que Fouquet le connaissait

déjà depuis longtemps, et s'en était servi étant au pouvoir. Mais si

l'imagination du prisonnier était féconde en expédients, Saint-Mars

faisait bonne garde et le surveillait de près. Pendant quelques années,

on ne lui donna que des rubans noirs, on compta exactement son linge

avec lequel il était parvenu à faire du papier; enfin on le fouilla

plusieurs fois par jour, et des grilles furent placées aux fenêtres de

son appartement, de manière qu'il ne voyait plus que le ciel. Que faire

dans la solitude de ces journées sans fin? Il avait demandé des livres.

Le Tellier répondit à Saint-Mars: «Vous pouvez lui faire achepter les

_OEuvres de Clavius_ et de _saint Bonnaventure_ et le _Dictionnaire

nouveau des Rimes françoises_, mais non pas les _OEuvres de saint

Hiérosme_ et de _saint Augustin_[81].» Comprend-on les motifs d'une

pareille exclusion? Cependant, un projet d'évasion avait été comploté,

mais il fut découvert, et un soldat de la citadelle, qui avait reçu 6

pistoles pour y prendre part, fut jugé militairement et exécuté. S'il

faut en croire Guy-Patin, vers la même époque, Fouquet avait encore des

amis particuliers qui auraient bien voulu le servir. En attendant, ils

travaillaient à faire un recueil de diverses pièces pour sa

justification en 4 volumes in-fº, pièces dans lesquelles, ajoute le

spirituel docteur, _le cardinal Mazarin ne trouverait pas sans doute de

quoi être canonisé_[82]. Quelques années s'écoulèrent ainsi. Au mois de

novembre 1671, le roi donna pour compagnon à Fouquet ce même Puyguilhem,

duc de Lauzun, avec qui il avait eu un entretien à Nantes, la veille de

son arrestation. Les deux prisonniers occupaient un appartement voisin,

et parvinrent, au bout de quelque temps, à établir une communication

secrète d'un appartement à l'autre. Toutefois, la rigueur du roi avait

fini par s'apaiser. On permit d'abord a Fouquet et à Puyguilhem de se

promener ensemble dans la citadelle, de dîner avec le capitaine

Saint-Mars, et l'on autorisa celui-ci à inviter quelquefois à sa table

les personnes de Pignerol dont il pouvait répondre. Enfin, au mois de

mai 1679, le roi accorda à madame Fouquet et à ses enfants

l'autorisation d'aller à Pignerol et de demeurer dans la citadelle. Il y

avait alors dix-neuf ans qu'ils étaient séparés. Sans doute, cette

faveur en présageait une plus grande: malheureusement, la santé de

Fouquet était depuis longtemps altérée, et il mourut, vers la fin du

mois de mars 1680, à l'âge de soixante-cinq ans.

Quelques jours après, le 3 avril 1680, l'amie fidèle et dévouée qui

avait sollicité si vivement auprès de M. d'Ormesson, et à qui l'on doit

de si curieux détails sur le procès du surintendant, madame de Sévigné,

écrivait à sa fille:

«Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée.

Je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse de

voir tant de morts autour de soi..... Mademoiselle de Scudéry est

très-affligée; enfin, voilà cette vie qui a donné tant de peine à

conserver. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été

des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.»

Puis, deux jours plus tard, le 5 avril, madame de Sévigné trouvait au

fond de son coeur cette mélancolique pensée;

«Si j'étais du conseil de famille de M. Fouquet, je me garderais

bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont

faire. Je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol, et après

dix-neuf ans, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le

faire sortir de prison.»

La correspondance de Louvois avec le capitaine Saint-Mars constate qu'un

fils de Fouquet, le vicomte de Vaux, emporta tous les papiers qui

avaient appartenu à son père. Louvois trouva qu'ils auraient dû être

envoyés au roi, et réprimanda sévèrement le commandant de Pignerol[83].

Il y avait parmi ces papiers, quelques poésies[84]. Il s'y trouvait

peut-être aussi un livre qui fut publié en 1682 sous le titre de

_Conseils de la sagesse_, et qu'on a attribué à Fouquet. M. d'Ormesson

dit également que Fouquet avait écrit et fait imprimer, pendant

l'instruction de son procès, un livre de piété ayant pour titre: _Heures

de la Conception de Notre-Dame_. On cherche inutilement ces deux

ouvrages dans les bibliothèques.

Telle fut cette vie avec sa magnificence et ses revers. Il est fâcheux

pour Fouquet que sa célébrité et l'intérêt qui s'attache à son nom, lui

soient venus, non pas des actes de son administration, mais de la

grandeur, du retentissement de sa chute. On peut dire de tous les

ministres, même les plus mauvais, qu'ils ont fait un peu de bien et

rendu quelques services que l'on oublie trop. C'est ce qui arriva à

Fouquet. Au mérite d'avoir, grâce à ses ressources personnelles, fourni

au cardinal Mazarin toutes les sommes qui lui étaient nécessaires pour

ses projets, a l'époque où Mazarin et l'État n'avaient plus aucun

crédit, Fouquet joignit celui d'encourager le grand commerce extérieur

et la navigation, qu'il essaya de relever en établissant un droit de

cinquante sous par tonneau sur les navires étrangers, résolution

importante, expédient indispensable pour que la France put un jour

posséder une marine, et qui donna lieu, de la part de la Hollande, à des

réclamations énergiques dont le résultat sera exposé avec quelque détail

dans l'histoire de l'administration de Colbert, sous lequel ces

réclamations se prolongèrent longtemps encore. Parmi les édits et

règlements concernant le commerce et l'administration, qui ont paru sous

le ministère de Fouquet, ceux dont les titres suivent sont les seuls qui

méritent d'être rappelés:

Janvier 1655. _Édit portant établissement d'une marque sur le papier et

parchemin pour valider tous les actes qui s'expédient dans le royaume_

(papier timbré).

Janvier 1656. _Édit portant règlement pour l'établissement des

manufactures de bas de soie_.

Mars 1656. _Établissement de la halle aux vins_.

22 avril 1656. _Déclaration portant que les compagnons qui épouseront

des orphelines de la Miséricorde seront reçus maîtres de leurs métiers à

Paris_.

Mai 1656 et avril 1657. _Lettres patentes portant établissement d'une

colonie dans l'Amérique méridionale_.

Juillet 1656. _Déclaration pour le dessèchement des marais_[85].

Voilà quels furent les principaux actes administratifs de Fouquet.

Et maintenant, qu'on se figure les angoisses de dix-neuf ans passés dans

la plus dure prison, pour celui qui, au temps de sa prospérité,

domptait, amollissait toutes les volontés et tous les coeurs, qui avait

une cour de grands seigneurs et de grandes dames, de poëtes et

d'artistes, dont un désir enfantait des chefs-d'oeuvre, et qui, à Vaux, à

Saint-Mandé, élevait des montagnes, creusait des vallées. Quelle

expiation! Enfin, par une réaction des plus heureuses, les prodigalités

et le désordre de l'administration de Fouquet valurent à la France la

sévère économie, l'ordre, la probité que Colbert chercha toujours à

faire régner dans les immenses affaires dont il fut chargé. J'ai essayé

de faire voir le rôle que ce dernier avait joué dans l'affaire de

Fouquet. Cette époque de sa vie dut être pour Colbert très-difficile et

très-critique. Laisser aller les choses, n'opposer aucun effort aux

efforts des amis de l'accusé, rester calme et sans passion autour de

mille passions, cela eût été beau, sans doute, mais c'était s'exposer à

voir absoudre les faits les plus graves, les malversations les plus

criantes. Quoi qu'il en soit, si le but que Colbert voulait atteindre

était louable, on n'en peut dire autant des moyens qu'il se crut obligé

d'employer. Plus adroit, plus insinuant, plus maître de lui, d'un côté,

il aurait retardé ses mesures sur les rentes; de l'autre, en

circonscrivant l'accusation sur quelques chefs principaux, il aurait

évité les lenteurs et les défauts de forme qui faillirent tout perdre.

Telle n'était pas sa nature. Indigné des dilapidations qu'il avait vues;

s'inquiétant peu de l'accusation, assez vraie au fond, qui lui était

faite de se montrer inexorable envers celui dont il avait pris la place;

d'humeur austère, inflexible, Colbert le poussa sans pitié jusqu'à ce

qu'il fût tombé. Encore une fois, on peut ne pas approuver l'homme, mais

à coup sûr le ministre méritait des éloges. Les malversations de Fouquet

étant avérées, le crime d'État manifeste, patent, constaté de sa main,

un exemple était nécessaire. Supposez que le gouvernement eût reculé, et

que Colbert, doublement compromis dans cette affaire, et par la position

qu'il avait prise, et par les accusations que lui renvoyait l'accusé,

eût été dans la nécessité de se retirer, qui donc eût été capable de

rétablir l'ordre dans les finances? Quelle confiance eût inspirée une

nouvelle administration inaugurée sous de pareils auspices? Quel bien

eût-elle pu opérer? Qu'on examine, au contraire, ce qui fut fait. Mais

ici je m'arrête. L'administration de Colbert demande à être étudiée

attentivement dans son ensemble et dans ses détails, et il est

indispensable de lui consacrer un cadre beaucoup plus étendu.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 20 / 189 题