SURINTENDANT DES FINANCES[11].

Le 17 août 1661, des milliers de carrosses armoiriés encombraient la

route de Paris à Vaux-le-Vicomte, situé à quelques lieues de Melun.

Vaux-le-Vicomte appartenait, depuis quelques années au surintendant des

finances, qui, ce jour-là, y donnait au roi Louis XIV une fête à

laquelle la reine mère, Madame et Monsieur assistaient aussi. Six mille

invitations avaient été distribuées, non-seulement dans la France

entière, mais dans l'Europe, et l'on s'y était rendu avec un

empressement qu'expliquaient et justifiaient de reste la magnificence

bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux et le bruit partout

répandu que le roi avait promis d'assister à cette fête, honneur insigne

où tout le monde voyait en quelque sorte le gage de la nomination

prochaine du surintendant au grade de premier ministre. A aucune époque,

en France, la passion pour les constructions monumentales n'a été

poussée aussi loin qu'au XVIIe siècle, et cette passion, dont Louis

XIV hérita de Fouquet, celui-ci la possédait à un degré qui, chez un

particulier, touchait à la folie. Trois villages démolis et rasés pour

arrondir le domaine de Vaux et le rendre digne des bâtiments de Le Vau,

des jardins de Lenôtre, des peintures de Lebrun, disent assez quelle

devait être son importance. Il est vrai que 9 millions de livres,

monnaie du temps, avaient à peine suffi à cette oeuvre vraiment royale;

mais au moins le but avait été atteint, et ni le Palais-Royal, ni le

Luxembourg, ni les châteaux de Saint-Cloud et de Fontainebleau ne

pouvaient, pour la grandeur des bâtiments, le nombre et la décoration

des appartements, être comparés à Vaux. Mademoiselle de Scudéry raconte

qu'on découvrait du perron «tant de fontaines jaillissantes et tant de

beaux objets se confondant par leur éloignement, que l'oeil était ébloui.

Devant soi c'étaient de grands parterres avec des fontaines et un rond

d'eau au milieu; puis, à droite et à gauche, dans les carrés les plus

rapprochés, d'autres fontaines qui, par des artifices d'eau,

divertissaient agréablement les yeux.» Mademoiselle de Scudéry ajoute

que «les innombrables figures des bassins jetaient de l'eau de toutes

parts et faisaient un très-bel objet, sans compter que toute cette

immense étendue d'eau était couverte de petites barques peintes et

dorées par où l'on entrait dans le grand canal.» Terminons cette

description d'un narrateur quelque peu enthousiaste; et sur lequel les

largesses du surintendant exerçaient sans doute leur magique influence,

par un renseignement plus significatif. Cent ans après la fête donnée

par Fouquet, le duc de Villars, alors propriétaire du château de Vaux,

songea à tirer parti des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, qui

distribuaient l'eau aux différentes pièces depuis longtemps dégradées et

hors de service. Combien pense-t-on qu'il les vendit? 490,000 livres;

environ 1 million d'aujourd'hui.

Cependant le roi était-arrivé. Sur sa prière, Fouquet lui fit d'abord

visiter les parties principales du château. A chaque pas, Louis XIV

voyait sur les panneaux, aux plafonds, un écusson au milieu duquel

étaient dessinées les armes de Fouquet, représentant un écureuil à la

poursuite d'une couleuvre, avec cette orgueilleuse devise qui lui fut

depuis si funeste: _Quò non ascendet?_ En même temps, les courtisans

répétaient entre eux, à voix basse, que la couleuvre était là pour

Colbert, dans les armes duquel elle figurait en effet. A mesure que le

luxe de ces somptueux appartements se déroulait devant lui, le roi

sentait naître en son coeur le désir de faire arrêter le surintendant au

milieu même de ces merveilles de l'architecture et des arts, preuves

parlantes de ses folles dépenses. Ce n'est pas tout: au milieu d'une

allégorie peinte par Lebrun, le roi vit, dit-on, le portrait de

mademoiselle de La Vallière, à laquelle on prétend que Fouquet avait eu

l'audace de faire faire d'insolentes propositions par une madame

Duplessis-Bellière, sa confidente. Louis XIV avait alors vingt-trois ans

et il aimait passionnément mademoiselle de La Vallière. Sans

l'intervention d'Anne d'Autriche, il aurait immédiatement donné cours à

son ressentiment. Quelques sages raisons de la reine mère calmèrent cet

orage, et la fête n'en fut pas visiblement troublée. Depuis quelque

temps, les italiens avaient importé en France la mode des loteries. Les

objets que Fouquet offrit de la sorte à ses invités avaient tous une

grande valeur; c'étaient des bijoux, des costumes et des armes de prix;

il y avait jusqu'à des chevaux. Dans l'après-midi, à un signal donné par

le roi, les eaux jouèrent, les bassins se remplirent, des milliers de

gerbes liquides s'épanouirent dans l'air aux feux du soleil, qui en

faisait autant d'arcs-en-ciel, et ce fut une admiration générale,

sincère. Cette multitude d'acteurs de bronze fut applaudie comme

auraient pu l'être des acteurs vivants. Vint ensuite le dîner, dont la

dépense fut plus tard évaluée à 120,000 livres, dîner fastueux, vraiment

royal, qui n'a peut-être jamais eu son pareil; car, je l'ai déjà dit,

six mille personnes y assistèrent, et il avait été dirigé par Vatel.

C'est de ce splendide dîner que le scrupuleux et impassible marquis de

Dangeau a dit dans son journal: «Au dîner du sieur Fouquet, le 17 août

1661, il y avait une superbe montagne de confiture.» Le dîner fini, la

comédie eut son tour. On avait dressé au bas de l'allée des Sapins un

théâtre sur lequel on joua pour la première fois _les Fâcheux_, de

Molière. Pélisson, le secrétaire particulier, l'homme de confiance,

l'ami intime de Fouquet, qui, de simple poëte et homme de lettres, en

avait fait en peu de temps un conseiller à la cour des aides, Pélisson

avait composé un prologue pour la circonstance. Écoutons La Fontaine:

«Au milieu de vingt jets d'eau naturels s'ouvrit cette coquille que tout

le monde a vue. L'agréable naïade (_c'était la Béjart_) qui parut dedans

s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers

que Pélisson avait faits.»

Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde,

Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde....

Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,

Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste....

Vous le verrez demain, d'une force nouvelle,

Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle,

Faire obéir les lois....

Tels étaient les éloges que le poëte de Fouquet prodiguait à Louis XIV,

au roi _juste, mais sévère_; et le roi de sourire, et toute la cour

d'applaudir. Où était en ce moment la comédie la plus piquante, la plus

curieuse? Cependant Fouquet avait été prévenu par madame

Duplessis-Bellière du projet que le roi avait eu un moment de le faire

arrêter au milieu même de la fête. Mais comment croire à un pareil

dessein? Le roi ne lui avait-il pas répété peu de temps auparavant,

qu'il lui pardonnait toutes les irrégularités que la difficulté des

temps l'avait pu obliger de commettre. A quoi bon s'effrayer?

Évidemment, tous ces bruits étaient semés par des envieux, ses ennemis,

les créatures de Le Tellier et de Colbert. Fouquet s'endormit dans ces

illusions.

Nicolas Fouquet était né à Paris en 1615. Son père, François Fouquet,

négociant renommé, riche armateur de la Bretagne, avait fait longtemps

le commerce avec les colonies. Ses connaissances spéciales le mirent en

relation avec le cardinal de Richelieu, qui le fit entrer dans le

conseil de marine et du commerce. Il fut le seul juge du maréchal de

Marillac qui n'opina point à la mort, et, contre toute attente, le

cardinal de Richelieu lui sut gré, dit-on, de sa probité et de son

courage[12]. Quand Fouquet eut vingt ans, son père lui acheta une charge

de maître des requêtes au Parlement. Puis, quinze ans après, celle de

procureur général étant devenue vacante, l'abbé Fouquet, fort avant dans

les bonnes grâces du cardinal Mazarin, obtint de lui que son frère en

fût investi. Dans le Parlement, Fouquet rendit de bons services au

cardinal. On raconte, en outre, qu'il était fort exact à poursuivre tous

ceux qui écrivaient contre ce ministre, et qu'il fut chargé, pendant

quelques années, de la police de Paris. Au mois de février 1653, le duc

de la Vieuville, surintendant des finances, étant mort, sa charge fut

partagée entre Fouquet et Servien. Ce dernier mourut au mois de février

1659. Le préambule de l'ordonnance du roi, en date du 21 février 1659,

qui conféra à Fouquet la pleine et entière possession de la

surintendance, mérite d'être reproduit:

«La confiance que nous avons en votre personne, éprouvée pendant

six années en fonction, la prudence et le zèle que vous avez fait

connaître, l'assiduité et la vigilance que vous avez apportées en

votre place, l'expérience que vous y avez acquise, et l'épreuve que

nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en plusieurs

autres occasions pour notre service nous donnent toutes les

assurances que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager

les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction

d'un collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre État et de

notre service, pour la facilité des affaires et la promptitude des

expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas

divisée, et que, vous étant entièrement commise et à vous seul,

Nous en serions mieux servis et le public avec Nous[13].»

Il n'était pas possible, on le voit, de recevoir des lettres

d'investiture plus flatteuses et plus brillantes. Au surplus, bien avant

la mort de son collègue, Fouquet était déjà chargé des fonctions les

plus importantes de la surintendance, c'est-à-dire du recouvrement des

fonds. Servien n'avait dans ses attributions que la dépense. Or, le

recouvrement des fonds présentait souvent, à cette époque, des

difficultés inouïes; car, les revenus de l'État étant d'ordinaire

dépensés deux ou trois ans à l'avance, il s'agissait de décider les

financiers, traitants et partisans, à prêter des sommes considérables

sans garantie bien certaine et sous la menace incessante d'une

banqueroute. Il y en avait eu une très-fâcheuse en 1648, le cardinal

Mazarin ayant fait donner aux créanciers de l'État des billets payables

sur des fonds depuis longtemps épuisés, ce qui était une véritable

dérision et le plus sûr moyen de rendre les financiers encore plus

exigeants, lorsqu'on aurait de nouveau besoin d'eux. Par malheur, grâce

aux dépenses de la guerre, à l'insatiable avidité de Mazarin, à

l'impéritie et à la cupidité des surintendants ou de leurs commis, enfin

à la disproportion constante entre les recettes et les dépenses, les

financiers, auxquels de temps en temps on faisait rendre gorge, que l'on

emprisonnait, que l'on pendait parfois, étaient les hommes les plus

nécessaires, les plus recherchés du pays. Ils avaient en quelque sorte

entre leurs mains les résultats de la guerre, le triomphe ou la défaite;

ils le savaient, en abusaient, et, on ne saurait trop le redire, les

abus engendrant les abus, tous ceux qui avaient affaire aux financiers,

s'inspirant le mieux possible de leurs exemples, dilapidaient,

gaspillaient, s'enrichissaient comme eux, à qui mieux mieux.

En 1653, époque à laquelle Fouquet fut appelé à la surintendance des

finances conjointement avec Servien, sa fortune personnelle s'élevait,

d'après sa propre estimation, à 1,600,000 livres, y compris la valeur

de sa charge de procureur général, sur laquelle il devait encore plus de

400,000 liv. De 1653 à 1661, son emploi de surintendant lui rapporta,

d'après son aveu, 3,150,003 liv., à peu près 400,000 liv. par an. En

outre, il fut reconnu, au moment de sa disgrâce, qu'il avait emprunté

environ 12 millions, et il disait lui-même à ce sujet: «Que mes ennemis

se chargent de tous mes biens, à condition de payer mes dettes; je leur

laisse le reste.» D'un autre côté, il résulta du dépouillement de ses

comptes que Vaux seulement lui avait coûté plus de 9 millions en achats

de terrain, constructions, meubles et embellissements. Il avait aussi

fait des dépenses considérables à sa maison de plaisance de Saint-Mandé,

à sa maison de ville, située à l'extrémité de la rue des Petits-Champs,

et aux fortifications de Belle-Isle-sur-Mer, dont il avait acheté le

gouvernement de la duchesse de Retz; de plus, il possédait un grand

nombre de terres d'une moindre valeur. Les dépenses de sa maison,

exagérées sans aucun doute, étaient estimées à 4 millions par an. Enfin,

ses ennemis allaient partout répétant qu'il avait des émissaires, des

ambassadeurs particuliers dans les principales villes de l'Europe, et

qu'il payait de sa propre cassette plusieurs millions de pension à ses

amis de la cour et des provinces, et aux personnages les plus puissants

du royaume, pour s'en faire des créatures dévouées dans l'occasion. Que

ces accusations fussent envenimées, grossies par la malveillance et la

calomnie, on n'en saurait douter. Mais, même à voir les choses sans

passion, il était évident que Fouquet dépensait des sommes exorbitantes,

sans proportion avec la fortune d'un particulier, et que, ni le revenu

de ses charges, ni son bien, ni celui de sa femme, n'y pouvaient

suffire. D'où venaient-elles donc?

C'est ici le lieu d'expliquer le curieux mécanisme des opérations

financières de cette époque, mécanisme plein de complications, machine

confuse, surchargée de rouages, mais dont la description est

indispensable pour l'intelligence du procès de Fouquet, et sur lesquels

on possède, du reste, les renseignements les plus détaillés[14].

Les surintendants des finances n'étaient pas, comme on pourrait le

croire, des fonctionnaires comptables recevant et dépensant les deniers

de l'État; ils étaient seulement des agents ordonnateurs. Quant à la

recette et à la dépense, elles se faisaient chez les trésoriers de

l'épargne, seuls agents comptables, seuls justiciables de la Cour des

comptes. Le surintendant n'était justiciable que du roi. C'est ce que

Fouquet rappelle souvent dans sa défense, et il cite à ce sujet ses

lettres de nomination, où il est dit «_qu'il ne sera tenu de rendre

raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu'à la personne du roi,

dont celui-ci l'a, de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité

royale, relevé et dispensé_.»

Il ne faudrait pas conclure de là que l'administration des finances du

royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de tout

contrôle. Les comptes des trésoriers de l'épargne et le registre des

fonds dépensés permettaient de suivre l'ensemble et le détail des

opérations. D'abord, l'un des trois trésoriers de l'épargne gérait, à

tour de rôle, pendant un an, et rendait les comptes séparément, par

exercice. Aucune somme ne pouvait être reçue ou payée pour l'État sans

qu'elle fût ordonnancée par le surintendant et portée sur les registres

de l'épargne, lesquels ne mentionnaient, il est vrai, que la date des

ordonnances et les fonds sur lesquels elles étaient assignées. Mais, en

même temps et près du trésorier en exercice, on tenait un autre registre

appelé _registre des fonds_, sur lequel étaient inscrites jour par jour

toutes les sommes versées à l'épargne ou payées par elle, avec l'origine

et les motifs de la recette ou de la dépense, et les noms des parties.

Le registre des fonds n'était pas produit à la Cour des comptes; il

demeurait secret entre le roi et le surintendant. Les trésoriers de

l'épargne se bornaient à fournir les ordonnances de celui-ci à l'appui

de leurs comptes. Quant au registre des fonds, il servait en même temps

à contrôler leur gestion et celle du surintendant. En outre, l'agent

chargé de ce registre et les trésoriers de l'épargne, étant nommés par

le roi, se trouvaient complètement indépendants du surintendant.

Voilà quels étaient les principes et les règles. Il semble, au premier

abord, qu'ils devaient prévenir toute malversation, tant de la part du

surintendant que des trésoriers et des financiers. On va voir combien

cet ordre si bien entendu, si rigoureux en apparence, pouvait comporter

d'abus.

Pour qu'une ordonnance fût payable à l'épargne, il ne suffisait pas

quelle fût signée par le surintendant; il fallait encore, au bas de

l'ordonnance, un ordre particulier émané de lui, indiquant le fonds

spécial sur lequel elle devait être payée. Le trésorier de l'épargne ne

pouvait et ne devait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant

au fonds sur lequel l'ordonnance était assignée; mais, comme il n'en

avait presque jamais, attendu que les revenus étaient, à cette époque,

toujours dépensés deux ou trois ans à l'avance, il donnait, en échange

de l'ordonnance, un billet de l'épargne, soit un mandat sur le fermier

de l'impôt sur lequel elle était assignée. Ajoutons que, pour la

facilité des affaires et des paiements, on subdivisait souvent le

montant d'une même ordonnance en plusieurs billets de l'épargne. Il y

avait en outre des fonds intacts ou dont les rentrées étaient assurées

et prochaines au moment de l'émission des billets qui les concernaient,

tandis que les rentrées d'autres fonds étaient éloignées ou même

très-hypothétiques. De là résultaient souvent des différences

considérables dans la valeur des billets de l'épargne. Les uns étaient

au pair, d'autres, plus ou moins au-dessous du pair; d'autres,

absolument sans valeur. Cependant, ils émanaient tous de la même source

et portaient tous les mêmes signatures. Mais ce qui paraîtra surtout

extraordinaire, incroyable, c'est que souvent des billets, complètement

dépréciés tant qu'ils étaient entre les mains de quelque pauvre diable,

acquéraient leur plus haute valeur en passant dans le portefeuille d'un

fermier ou d'un courtisan en faveur, et c'est ici que se faisait le plus

odieux, le plus abominable trafic.

En effet, Fouquet et Pélisson conviennent qu'on délivrait souvent, par

erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois supérieures au

fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s'appelait une

réassignation, c'est-à-dire un nouvel ordre de paiement sur un autre

fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La même opération se

pratiquait pour tous les billets d'une date déjà un peu ancienne qui

n'avaient pu être payés sur les fonds primitivement désignés; car plus

un billet était vieux, plus il était difficile d'en obtenir le paiement,

et il y en avait qui étaient ainsi réassignés cinq ou six fois, toujours

sur de mauvais fonds. Mais, je l'ai déjà dit, cela n'arrivait qu'aux

gens de rien, aux simples rentiers, aux modestes fournisseurs. Les

autres, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui étaient en

état de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets

seraient réassignés sur de bons fonds, et l'on acceptait même au pair

dans leurs versements de grandes quantités de ces billets qu'ils

s'étaient procurés à vil prix.

Mais voici un bien autre abus; les lois du royaume ne permettant pas

d'emprunter au-dessus du denier 18, c'est-à-dire à 5 5/9 pour 100, la

Cour des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intérêt plus

élevé. Cependant, le malheur des temps, la guerre, mais surtout le

défaut d'ordre et de probité chez les administrateurs des finances

publiques, faisaient qu'on ne pouvait emprunter les moindres sommes à

moins de 15 à 18 pour 100, très-souvent davantage. Il fallait donc, pour

légaliser l'opération, augmenter artificiellement le titre du prêteur

dans la proportion de l'intérêt légal à l'intérêt réel, et établir

l'équilibre sur les registres de l'épargne, en délivrant sous des noms

en blanc, des ordonnances de paiement _qui ne devaient pas être payées_.

Ces ordonnances étaient nécessaires en outre pour mettre plus tard les

traitants à l'abri des recherches qu'on ne leur épargnait pas, sous

prétexte d'usure. Quoique fictives, elles étaient néanmoins, comme les

autres, scindées et converties en billets de l'épargne pour la commodité

du service et la régularisation des écritures. Or, quelquefois, le

traité qui avait donné lieu à une ordonnance de ce genre était révoqué,

et c'est ce qui arriva, sous l'administration de Servien et Fouquet,

pour un emprunt de 6 millions. En pareil cas, les billets de l'épargne

faits et signés en vertu de cette ordonnance devaient être rapportés et

biffés. Cette fois, bien que l'emprunt n'eût pas eu lieu, on négligea de

les biffer et de les annuler. Qu'arriva-t-il? Comme ces billets

pouvaient être séparés des ordonnances qui les avaient autorisés, on

parvint, au moyen d'assignations et réassignations sur de bons fonds, à

déguiser leur origine et à convertir en valeurs réelles des valeurs

essentiellement fictives. En un mot, grâce à ce brigandage qui fut

avéré, mais dont tout le monde déclina la responsabilité, l'État se

trouva finalement obligé de payer un emprunt qui n'avait pas même été

effectué. C'est ce même grief qui devint plus tard, sous le nom de

l'affaire des 6 millions, un des principaux chefs de l'accusation de

péculat dirigée contre Fouquet.

Telle était donc, sans compter les pots-de-vin, qui jouaient, on le

verra plus loin, un très-grand rôle dans toutes les transactions du

temps, la nature des principaux abus pratiqués plus ou moins ouvertement

dans l'administration des finances, lorsque ce surintendant fut appelé à

la diriger. Soyons juste à son égard: à l'époque où il parvint aux

affaires, la situation était peu rassurante, et de moins habiles, de

moins hardis que lui n'eussent pas triomphé à coup sûr des difficultés

qu'il rencontra tout d'abord. Non-seulement il n'y avait rien à

l'épargne, on y était habitué depuis le ministère du cardinal de

Mazarin, mais les revenus de deux années étaient à peu près dévorés, et,

malgré ses plus captieuses promesses, le premier ministre n'inspirait

plus aucune confiance aux traitants. La banqueroute de 1648 pesait

toujours sur le gouvernement, effrayant les esprits et les capitaux.

Grâce à l'importance que lui donnait sa charge de procureur général,

grâce à sa fortune, à sa réputation d'habileté et à la délicatesse avec

laquelle il remplit ses premiers engagements, Fouquet parvint bientôt à

procurer à Mazarin tout l'argent que celui-ci lui demandait, et certes

il lui en demandait beaucoup. Je n'ai point à m'occuper ici de la

politique du cardinal Mazarin, politique patiente, rusée, mais pleine de

ressources, petite et mesquine dans les moyens, mais grande par ses

résultats, et couronnée enfin par deux succès qui ont fait époque dans

l'histoire de nos relations internationales: le traité de Munster et le

mariage du roi avec Marie-Thérèse. Mais il faut bien qu'il soit permis

de blâmer, comme elle le mérite, l'avidité de ce ministre, de cet

étranger, qui, au milieu de la détresse de la France, trouva le moyen de

thésauriser, d'entasser sans cesse, prenant de toutes mains, du roi, des

traitants, des fermiers, se faisant lui-même l'entrepreneur des

fournitures de la guerre, et laissant, en fin de compte, une fortune de

50 millions à ses héritiers. Voilà l'homme que Fouquet contracta

l'obligation de satisfaire en arrivant aux finances, et il faut lui

rendre cette justice de dire que jamais ni les intérêts de la guerre, ni

le soin des négociations diplomatiques ne périclitèrent un instant faute

d'argent. Un trait particulier de l'histoire du temps, c'est que les

financiers voulaient bien avancer des sommes considérables à Fouquet,

mais non à Mazarin, au gouvernement. L'homme privé inspirait plus de

confiance que le premier ministre, que l'État. Que faisait alors le

surintendant? Il prêtait à l'État des sommes empruntées par lui aux

particuliers, et on l'accusa plus tard d'avoir retiré de ces prêts,

qu'il avouait, dont il se glorifiait même, des intérêts usuraires. Il se

délivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui étaient payées au

moyen de billets de l'épargne, au fur et à mesure de la rentrée des

impôts. Il avait même imaginé, pour simplifier ses opérations et éviter

les retards, de faire verser le produit des impôts dans sa caisse, de

sorte que l'_Épargne se faisait chez lui_, comme on disait alors. Ainsi,

les deniers de l'État étaient confondus avec ses propres deniers, et il

était tout à la fois ordonnateur, receveur et payeur.

Si l'on pouvait avoir le moindre doute sur les résultats d'un pareil

désordre, il suffirait, pour le dissiper, de lire les mémoires d'un

financier du temps, de Gourville, mémoires curieux par leur franchise et

par l'espèce de naïveté impudente avec laquelle l'auteur avoue la part

qu'il a prise à tous les trafics que Fouquet tolérait, encourageait. Ce

Gourville, qui avait d'abord appartenu à M. de La Rochefoucauld, s'était

mêlé d'une manière très-active aux intrigues de la Fronde et était

arrivé à la cour par l'intermédiaire de la maison de Condé, à laquelle

il avait rendu quelques services. Actif, plein de résolution, spirituel,

adroit à prendre le vent, il parvint à s'insinuer auprès de Fouquet, et

le premier conseil qu'il lui donna fut d'amortir l'opposition du

Parlement au moyen de quelques gratifications de 500 écus habilement

distribués aux meneurs. Le conseil fut trouvé excellent, et Gourville se

chargea des négociations qui réussirent à merveille. Bientôt son crédit

fit du bruit parmi les gens d'affaires, qui s'adressèrent à lui toutes

les fois qu'ils avaient quelque chose à proposer au surintendant. «M.

Fouquet, dit-il lui-même, trouva que je m'étais fort stylé; il était

aussi bien aise que je lui fisse venir de l'argent.» Quant aux billets

de 1648 dont il a été question plus haut, voici comment Gourville en

parle. Ce passage de ses mémoires est on ne peut plus significatif:

«Le désordre était grand dans les finances. La banqueroute

générale, qui se fit lorsque M. le maréchal de La Meilleraye fut

surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de

l'épargne, que chacun avait pour l'argent qui lui était dû. En

faisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions

que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine

somme. On les achetait communément au denier 10 (10 pour 100); mais

après que M. le surintendant les avait assignés sur d'autres fonds,

ils étaient bons pour la somme entière. MM. les trésoriers de

l'épargne s'avisèrent entre eus d'en faire passer d'une épargne à

l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en ôtait la

connaissance, c'est que M. Fouquet en rétablissait beaucoup, et ces

messieurs s'accommodaient avec ceux qui avaient les fonds entre les

mains. _Cela fit beaucoup de personnes extrêmement riches_.

Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point

d'argent, et ayant tous ces exemples devant moi, _je profitai

beaucoup_[15].»

Ainsi, le surintendant, ses commis et ses amis, les trésoriers de

l'épargne et les financiers battaient monnaie avec des billets achetés à

10 pour 100 de leur valeur primitive; et tout le monde ayant intérêt à

la fraude, il ne se trouvait personne pour la démasquer. Cependant,

comme il arrive souvent, l'excès même du désordre en amena la fin. Il y

avait alors à la cour, près du cardinal Mazarin, un homme qui observait

avec une indignation souvent mal contenue à quel gaspillage

l'administration des finances publiques était livrée, attendant le

moment favorable pour réformer les abus dont il gémissait. Cet homme,

autrefois attaché au ministre Le Tellier, qui l'avait plus tard donné au

cardinal Mazarin, dont il était devenu l'homme de confiance,

l'intendant, c'était Colbert. La surveillance de Colbert était-elle

désintéressée? N'avait-il pas déjà lui-même, à cette époque, l'espoir de

remplacer un jour le surintendant? Cela paraît hors de doute; mais ce

n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner ici. Bien que le cardinal Mazarin

n'eût qu'à se louer habituellement de l'exactitude avec laquelle Fouquet

fournissait à toutes ses dépenses, il ne laissait pas que de prêter

volontiers l'oreille aux mauvais rapports qu'on lui faisait sur le

compte du surintendant. Or, celui-ci le savait; et, toujours inquiet,

troublé, se croyant chaque jour à la veille d'un caprice du premier

ministre, d'une disgrâce, il cherchait à s'attacher, en redoublant de

largesses, les personnages les plus considérables de la cour, pour se

faire un parti en cas de besoin. Après Colbert, un des ennemis les plus

dangereux du surintendant, c'était un de ses frères, l'abbé Fouquet, qui

l'avait autrefois mis en relation avec Mazarin, mais avec qui il s'était

brouillé depuis, et qui le desservait avec une vivacité dont le cardinal

paraissait s'amuser beaucoup[16]. Au mois de mars 1659, Mazarin partit

pour Saint-Jean-de-Luz, où le traité des Pyrénées devait être signé.

Colbert resta à Paris. Peu de temps après, le surintendant se dirigea

vers Toulouse, où il devait trouver le cardinal de retour. Le financier

Gourville était avec lui. On a prétendu que Fouquet entretenait des

ambassadeurs particuliers dans les principales cours. Il avait mis aussi

dans ses intérêts le surintendant des postes du royaume, M. de Nouveau,

un de ses pensionnaires, et celui-ci avait ordre, apparemment, de lui

adresser directement la correspondance de Colbert pour le cardinal de

Mazarin. Arrivé à Bordeaux, Fouquet reçut et communiqua à Gourville un

projet de restauration des finances que Colbert soumettait au cardinal.

D'après ce projet, on aurait établi une chambre de justice composée d'un

certain nombre de membres de tous les parlements du royaume, avec M.

Talon pour procureur général. C'était la perte de Fouquet, dont M. Talon

était l'ennemi déclaré, Gourville dit qu'après avoir lu ce projet, dont

la lecture avait fort abattu Fouquet, ils se mirent à le copier tous les

deux très à la hâte, afin de le rendre sans retard à l'émissaire qui

l'avait apporté.

La circonstance était critique. Le financier vint en aide au

surintendant, et le tira de ce danger avec une habileté consommée. Il

alla trouver le cardinal et lui dit qu'il courait à Paris des bruits sur

une cabale organisée contre Fouquet, cabale très-fâcheuse, en ce qu'il

ne serait plus possible à celui-ci, son crédit étant ruiné par tous ces

méchants propos, de trouver l'argent dont le roi avait besoin. Gourville

ajouta qu'au surplus il n'était pas étonnant de voir la calomnie

s'acharner contre le surintendant, bien des gens se croyant aptes à

gérer sa charge, et ne négligeant rien pour réussir à s'en emparer[17].

Ces raisons, adroitement développées par un homme qui était censé

n'avoir aucune connaissance du projet de Colbert, frappèrent le

cardinal, qui pour rien au monde n'aurait voulu s'exposer à trouver les

coffres de l'épargne vides au moment où il était sur le point

d'atteindre le but de ses efforts diplomatiques, et non-seulement

Fouquet ne fut pas disgracié, mais Colbert reçut du cardinal l'ordre de

continuer à le voir.

Les extraits suivants de la lettre de Mazarin montrent bien, au surplus,

l'effet qu'avait produit sur son esprit la lecture du projet de

Colbert.

«J'ay reçeu le mémoire et achevé de le lire un moment auparavant

que M. le surintendant feust arrivé. J'ay esté bien ayse des

lumières que j'en ay tiré, et j'en proffitteray autant que la

constitution des affaires présentes le peut permettre.

«Je vous diray seulement que M. le surintendant me faisoit des

plaintes des discours que Hervart tenoit à son préjudice, disant à

ses plus grands confidents que luy surintendant sortiroit bientôt

des finances, que c'estoit une chose résolue, qu'il agissoit en

cela de concert avec vous[18].

«Il m'a adjouté que vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le

moyen de vous connoistre un peu, et que il ne doutoit pas que vous

n'aviez pas pour luy la même affection que par le passé, s'estant

apperçeu que depuis quelque temps vous luy parliez frédement, quoy

qu'il ne vous eust pas donné sujet à cela, ayant pour vous la

dernière estime, et ayant toujours souhété avec la dernière passion

d'avoir vostre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la

confiance que j'avais en vous. Sur quoy s'est fort estendu, ne luy

estant pas échappé une parole qui ne feust à votre advantage, et se

plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez entré

avec Hervart et l'avocat-général Tallon, à son préjudice, et

d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses

préparatifs je n'avois que à dire un mot pour le retirer, et me

remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de

procureur général.

«Je me suis desmêlé ensuite de tout cela que le surintendant est

demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice,

mais non pas que ce qui s'est passé à Paris n'est autrement de ce

qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettray

touttes piéses en oeuvre pour renvoyer le surintendant persuadé que

vous ne m'avez rien mandé, et vous pouvez parler et vous éclaircir

avec luy en cette conformité, car je reconnois qu'il souhéte

furieusement de bien vivre avec vous et proffitter de vos conseils,

m'ayant dit que d'autres fois vous les lui donniez avec liberté, ce

que vous ne faites pas depuis quelque temps.

«Hervart n'a jamais esté secret, et par le motif d'une certaine

vanité qui n'est bonne à rien, dit à plusieurs personnes tout ce

qu'il sçait, et ainsy je ne doute pas que ces discours n'aient

donné lieu au surintendant de pénétrer les choses qu'il m'a

dit[19].»

Colbert reçut cette dépêche à Nevers, le 27 octobre 1659. Le lendemain

il répondit au cardinal une longue lettre qu'il importe de reproduire en

entier, parce qu'elle contient de curieux détails sur ses relations avec

Fouquet et Mazarin. On est heureux, quand il s'agit de personnages

historiques si considérables, de pouvoir s'appuyer sur des documents

authentiques qui fixent aussi nettement les positions.

A Nevers, ce 28 octobre 1659.

«Je receus hier, à Desize, les dépesches de Vostre Eminence, du 20

de ce mois, aus quelles je feray double réponse. Celle-cy servira,

s'il luy plaîst, pour ce qui concerne le discours fait par M. le

procureur général et le mémoire que j'ay envoyé à Vostre Eminence.

Il est vray, Monseigneur, que j'ay entretenu une amitié assez

étroite avec lui, depuis les voyages que je fis en 1650 avec Vostre

Eminence, et que je l'ay continué depuis, ayant toujours eu

beaucoup d'estime pour luy, et l'ayant trouvé un des hommes du

monde le plus capable de bien servir Vostre Eminence et de la

soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette

amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien eut la

principale autorité dans les finances, et souvent j'ay expliqué à

Vostre Eminence même la différence que je faisois de l'un à

l'autre. Mais dés lors que, par le partage que Vostre Eminence fist

en 1655, toute l'autorité des finances fust tombée entre les mains

du dit sieur procureur général, et que par succession du temps je

vins à connoistre que sa principalle maxime n'estoit pas de fournir

par économie et par mesnage beaucoup de moyens à Vostre Eminence

pour estendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il

n'employoit les moyens que cette grande charge lui donnoit qu'à

acquérir des amis de toute sorte et à amasser pour ainsi dire des

matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendoit, tout ce qu'il

auroit voulu entreprendre, et mesme, pour se rendre nécessaire, et

en un mot qu'il a administré les finances avec une profusion qui

n'a point d'exemple, à mesure que je me suis apperceu de cette

conduitte, à mesure nostre amitié à diminué, mais il a eu raison de

dire à Vostre Eminence que je me suis souvent ouvert à luy et que

je luy ay mesme donné quelques conseils, parce que pendant tout ce

temps-là je n'ay laissé passer aucune occasion de lui faire

connoistre autant que cette matière le pouvoit permettre, combien

la conduitte qu'il tenoit étoit éloignée de ses propres advantages,

qu'en administrant les finances avec profusion, il pouvoit

peut-estre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne se

pouvoit faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que

Vostre Eminence avoit pour luy, au lieu qu'en suivant ses ordres,

agisant avec mesnage et économie, lui rendant compte exactement, il

pouvoit multiplier a l'infini l'amitié, l'estime et la confiance

qu'elle avoit en luy, et que sur ce fondement, il n'y avoit rien de

grand dans l'État et pour luy et pour ses amis à quoi il ne pust

parvenir. Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657,

lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'estoit une occasion

très-favorable pour le faire changer de conduitte; aussi

redoublay-je de diligence et de persuations, luy faisant connoistre

qu'il pouvoit rejeter toutes les profusions passées sur le dit

Delorme, pourvu qu'il changeast de conduitte, luy exagérant

fortement tous les advantages qu'il pourroit tirer de cette

favorable conjoncture. Je ne me contentay pas de faire toutes ces

diligences, je sollicitay encore M. Chanut pour lequel je sçay

qu'il a estime et respect, de se joindre à moy, l'ayant trouvé dans

les mesmes sentiments. Je fus persuadé quelque temps qu'il suivoit

mon avis, et pendant tout ce temps nostre amitié fust fort

réchauffée, mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que

jamais dans les mesmes désordres, insensiblement je me suis retiré,

et il est vray qu'il y a quelque temps que je ne luy parle plus que

des affaires de Vostre Eminence, parce que je suis persuadé qu'il

n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vray qu'il n'y

a rien que j'aye tant souhaité et que je souhaite tant que le dit

sieur procureur général pust quitter ses deux mauvaises qualités,

l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible corruption dans

laquelle il s'est plongé, parce que si ses grands talents étaient

séparés de ces grands défauts, j'estime qu'il seroit très-capable

de bien servir Vostre Eminence.

«Quant à ma liaison avec M. Hervart et M. Talon, dont il a parlé à

Vostre Eminence; je ne saurais lui désirer un plus grand avantage

que d'estre éloigné de toutes liaisons _des deux parts_ autant que

je le sais, estant fortement persuadé et par inclination naturelle

et par toute sorte de raisonnement que la seule liaison que l'on

puisse et que l'on doibve avoir ne consiste qu'à bien servir son

maistre et que toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais quand

je serois d'esprit à chercher ces liaisons, la dernière personne

avec qui j'en voudrais faire, ce serait avec M. Hervart, pour

lequel je n'ay conservé aucune estime. Pour M. Talon, il est vraj

que j'ay beaucoup d'estime pour lui et que je l'ay vu trois fois

cet esté à Vincennes, chez luy et en mon logis. Mais aussi il est

vray que j'ay creu qu'il estoit peut-être bon pour le service du

Roy et pour la satisfaction de Vostre Eminence de garder avec luy

quelque mesures pour le faire souvenir, dans les occasions qui se

peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent faites de

bien servir le Roy et Vostre Eminence, pourveu qu'on lui fasse

sçavoir dans les oscasions ce que l'on désire de luy, avouant

luy-mesme qu'il peut quelquefois se tromper.

«Pour ce qui est de la connoissance que le dit sieur procureur

général a tesmoigné avoir du mémoire que j'ay envoyé à Vostre

Eminence, je puis bien dire avec assurance que s'il le sçait il a

été bien servy par les officiers de la poste, avec les quels je

scay qu'il a de particulières habitudes, n'y ayant que Vostre

Eminence, celuy qui l'a transcrit et moi qui en ayent eu

connaissance et ne pouvant doubler du tout de celui qui l'a

transcrit, y ayant 16 ans qu'il me sert avec fidélité en une

infinité de rencontres plus importantes que celle-ci.

«Ce mémoire n'a esté fait sur aucun qui m'aye esté donné par le

sieur Hervart, duquel je n'en ay jamais voulu recevoir, ne

l'estimant pas assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et

pour dire la vérité. Ce que Vostre Eminence trouvera de bon dans

cette affaire vient d'elle mesme, n'ayant fait autre chose que de

rédiger par escrit une petite parties des belles choses que je luy

ay entendu dire sur le sujet de l'esconomie des finances. Pour ce

qui est rapporté du fait de la conduitte du surintendant, Vostre

Eminence scait tout ce que j'en ai pu dire, et je suis bien assuré

qu'il n'y a personne en France qui souhaite plus que moy que sa

conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à Vostre Eminence et

qu'elle puisse se servir de luy. Quant à tous ces discours que le

sieur Hervart a fait et que le sieur procureur général m'attribue

en commun et qu'il dit scavoir de la source, je crois bien qu'il le

sçait du dit sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui,

mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme là avec

lequel j'ay toujours agi avec beaucoup de retenue, m'estant

apperceu en une infinité de rencontres qu'il se laisse souvent

emporter à dire mesme tout ce qu'il avoit appris de Vostre

Eminence.

«Sy, dans ce discours et dans le mémoire que j'ay envoyé à Vostre

Eminence, la vérité n'y paroist sans aucun fard, déguisement, envie

de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je

ne demande pas que Vostre Eminence aye jamais aucune créance en

moy, et il est mesme impossible qu'elle la puisse avoir, parceque

je suis asseuré que je ne puis jamais lui exposer toute la vérité

plus à découvert et plus dégagée de toutes passions. Et outre que

Vostre Eminence le découvre assez par le discours mesme, sy elle

considère que je ne souhaitte la place de personne, que je n'ay

jamais temoigné d'impatience de monter plus haut que mon employ,

lequel j'ay toujours estimé et estime infiniment plus que tout

autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir

personnellement Vostre Eminence et que d'ailleurs sy j'avois

dessein de tirer des advantages d'un surintendant je ne pourrois en

trouver un plus commode que celui-là, ce qui paroist assez

clairement à Vostre Eminence par l'envie qu'il luy a fait paroistre

de vouloir bien vivre avec moy: Vostre Eminence jugera, dis-je,

assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vérité et ses

ordres qui m'ont obligé de dire ce qui est porté par ledit mémoire,

et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce

qui me regarde en cela.

«Quant à l'envie qu'il a fait paroistre à Vostre Eminence mesme de

vouloir bien vivre avec moy, il n'y aura pas grand peine, parce que

ou il changera de conduitte ou Vostre Eminence agréera celle qu'il

tient, ou Vostre Eminence l'excusera par la raison de la

disposition présente des affaires, et trouvera peut-estre que ses

bonnes qualités doivent balancer, et mesme emporter ses mauvaises;

en quelque cas que ce soit, je n'auray pas de peine à me renfermer

entièrement à ce que je reconnoistray estre des intentions de

Vostre Eminence, luy pouvant protester devant Dieu qu'elles ont

toujours esté et seront toujours les règles des mouvements de mon

esprit.»

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 18 / 189 题