Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une
véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de
Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve.
Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une
catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le
moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte
indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se
persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un
père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice.
Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement
inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des
journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait
depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De
l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des
États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur
était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les
juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les
commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les
nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par
une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce
puzzle.
Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues
affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit:
--C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention
capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques,
d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y
intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant.
Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une
minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin
pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer
et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins,
et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous
appartient, comme vous le savez.
Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le
Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque.
En l'apprenant, Sellers déclara:
--Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je
vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords!
Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les
malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer
en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre.
Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait
pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui
fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était
toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une
personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas
une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit
profondément à l'opportunité de ce projet.
Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le
départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de
la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur,
tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude.
Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi:
--Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais
ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez
froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui
m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler...
faites-le pour moi!
Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de
se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut
renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy.
--Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur.
--C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins,
presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait?
--Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais
pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication
autre... car je sais qu'il est un imposteur.
--Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure.
Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve
absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être.
Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait
mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un
nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy
était un criminel.
--Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de
peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre,
mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce
garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord.
Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua:
--Cela m'est tout à fait égal; continuez.
Son exclamation imprévue décontenança Hawkins.
--Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y
avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage
d'un lord vous indiffère maintenant?
--En tous points!
--Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il
ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance
ajouterait à sa valeur.
--Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins,
j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces
rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour
n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste
situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut
le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il
est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune
ne peut lui venir en plus.
«Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je
change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel,
je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents
destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je
saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu
d'y mettre obstacle.»
Il reprit à haute voix:
--Eh bien, Gwendolen...
--Il faut m'appeler Sally.
--Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au
sujet de ce Snodgrass.
--Snodgrass? C'est son nom?
--Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_.
--C'est un nom hideux.
--Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom.
--C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy?
Hawkins répondit:
--En toute sincérité; c'est bien regrettable.
La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes:
--Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne
l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il?
--Ses initiales sont S. M.
--Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales,
voyons! Quels noms représentent-elles?
--Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait
tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une
bizarrerie...
--Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours?
--Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant
médecin...
--On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler
quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres
sous ce nom?
--Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!»
--Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père
était-il dément?
--Non, on ne l'en accuse pas.
--Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre
à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il
venu?
--Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille...
--Il l'était, lui, idiot, assurément!
--Cela se peut, on a eu des soupçons.
--Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si
l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot,
il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils.
--Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère
Zylobalsamum...
--Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous?
--Zylobalsamum.
--Quel nom! On dirait une maladie!
--Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie...
Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas
le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait
les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint,
grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier,
vulgaire, ignorant, débauché...
--Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion
de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire
de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé,
cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer
de pareilles choses à son sujet?
--Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche
pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi
quelques petits défauts...
--De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un
simple assassin?
--Oh! On ne les approuve pas!
--C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette
famille? Qui vous en a parlé de cette façon?
--Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement.
Cette affirmation causa une surprise nouvelle.
--Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus?
--J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et
j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce
Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait
beaucoup de lui...
--Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il
se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens?
--A Cherokee!
--C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population
suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout
au plus quelques poignées de voleurs de chevaux!
Hawkins répondit avec placidité:
--Notre ami appartenait à une de ces poignées...
Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi
un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider
désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui,
elle y renoncerait...
Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle
finit par dire:
--Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas
s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut
me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est
extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût
contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut
n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y
songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de
tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener.
Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans
crainte, toute la vérité.
--Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai.
Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que...
--Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener?
--Je veux bien. Quand?
--Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez
le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas?
--Je serai ici avec lui dès l'aube.
--Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que
jamais!
--Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à
demain!
Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je
l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la
maison.