CHAPITRE XX

Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une

lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur

accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne

manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il

disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en

travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait

pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il

n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite

le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain,

insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de

la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité

d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales

de la famille.

Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva

d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle;

la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des

grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre

en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car

il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et

d'aller examiner cette affaire compliquée en personne.

Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy

n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets

de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément

heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il

ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement,

ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve

d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être

exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la

température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au

milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui

semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que

de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques.

Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection

de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence,

de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy

ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les

pièges qu'elle lui tendait.

Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé

certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce

fait important: la température sentimentale subissait une constante

fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la

conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé

que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties

et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu

dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but

autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là.

Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé

d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de

Sellers. Le noble lord américain était ravi.

Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se

trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux,

Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente

que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la

poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes.

--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce

grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser?

Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de

reproche, elle lui dit:

--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le

vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas

voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce

n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de

mon père... et vous m'avez brisé le cœur!

--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je

n'ai jamais rêvé une chose semblable.

--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à

surveiller vos paroles vous a trahi.

--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes

dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune

circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les

surveiller.

--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus

significatives que vous ne le désiriez.

--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est

cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire

ennemi s'y prêterait!

La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de

ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du

rouge de la honte et du remords.

--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais.

J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant

souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si

humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner...

Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite,

au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais

comme il était désormais évident que les moments de détresse et de

froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait

que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes

personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre

déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il

n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est

pourquoi il lui dit:

--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai

soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être

captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils

et héritier d'un lord anglais.

La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard

affolé, longuement:

--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui.

--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler

ainsi? Qu'ai-je encore fait?

--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus

étrange. Vous devez bien vous en rendre compte!

--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité,

je n'en vois pas l'importance.

--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif.

--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite

pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous?

Elle eut une réponse prompte.

--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt.

--Oh!

Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il

reconnaissait la justesse du raisonnement.

--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après...

après avoir commencé à me faire la cour.

--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui...

Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta,

découragé:

--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur

manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention;

il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir.

Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit:

--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la

recherche d'un humble travail qui leur procure le pain?

--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent.

--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et

décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent

venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et

leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute

l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi.

--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux

signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et

l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite

que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous

convaincre.

Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase

l'impressionna autrement:

--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne

voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle

situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans

la moindre preuve de son identité?

Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison

paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions,

ses luttes...

Elle secoua tristement la tête:

--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne

d'être aimé, idolâtré!

--Eh bien! je...

--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne

naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique,

en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi

finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi?

--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley.

La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre:

--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il

est mort, vous savez que je ne l'ignore pas!

--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez

pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...

--Oh! sur votre honneur!

--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le

prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai

un message, une dépêche...

--Quand?

--Demain... après-demain...

--Signée: «Rossmore».

--Oui! signée «Rossmore».

--Qu'est-ce que cela prouvera?

--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver.

--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice

quelque part.

Le coup était dur. Il dit:

--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il

n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en

allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes

jamais séparés ainsi.

--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant!

Il y eut une pause, puis elle ajouta:

--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera!

--Je le puis! Dieu soit loué!

Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient

nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée

par les sanglots.

--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne

le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé

de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en

rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un

pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre

cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura

l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera

pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple

qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il

réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller

me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit

de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma

faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux

doivent-ils être! Mon Dieu!

Le cochon dans les trèfles · 第 36 / 40 题