Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une
lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur
accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne
manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il
disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en
travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait
pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il
n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite
le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain,
insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de
la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité
d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales
de la famille.
Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva
d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle;
la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des
grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre
en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car
il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et
d'aller examiner cette affaire compliquée en personne.
Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy
n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets
de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément
heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il
ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement,
ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve
d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être
exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la
température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au
milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui
semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que
de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques.
Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection
de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence,
de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy
ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les
pièges qu'elle lui tendait.
Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé
certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce
fait important: la température sentimentale subissait une constante
fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la
conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé
que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties
et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu
dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but
autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là.
Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé
d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de
Sellers. Le noble lord américain était ravi.
Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se
trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux,
Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente
que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la
poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes.
--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce
grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser?
Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de
reproche, elle lui dit:
--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le
vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas
voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce
n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de
mon père... et vous m'avez brisé le cœur!
--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je
n'ai jamais rêvé une chose semblable.
--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à
surveiller vos paroles vous a trahi.
--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes
dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune
circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les
surveiller.
--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus
significatives que vous ne le désiriez.
--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est
cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire
ennemi s'y prêterait!
La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de
ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du
rouge de la honte et du remords.
--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais.
J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant
souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si
humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner...
Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite,
au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais
comme il était désormais évident que les moments de détresse et de
froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait
que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes
personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre
déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il
n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est
pourquoi il lui dit:
--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai
soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être
captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils
et héritier d'un lord anglais.
La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard
affolé, longuement:
--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui.
--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler
ainsi? Qu'ai-je encore fait?
--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus
étrange. Vous devez bien vous en rendre compte!
--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité,
je n'en vois pas l'importance.
--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif.
--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite
pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous?
Elle eut une réponse prompte.
--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt.
--Oh!
Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il
reconnaissait la justesse du raisonnement.
--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après...
après avoir commencé à me faire la cour.
--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui...
Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta,
découragé:
--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur
manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention;
il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir.
Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit:
--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la
recherche d'un humble travail qui leur procure le pain?
--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent.
--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et
décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent
venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et
leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute
l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi.
--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux
signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et
l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite
que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous
convaincre.
Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase
l'impressionna autrement:
--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne
voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle
situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans
la moindre preuve de son identité?
Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison
paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions,
ses luttes...
Elle secoua tristement la tête:
--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne
d'être aimé, idolâtré!
--Eh bien! je...
--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne
naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique,
en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi
finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi?
--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley.
La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre:
--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il
est mort, vous savez que je ne l'ignore pas!
--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez
pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...
--Oh! sur votre honneur!
--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le
prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai
un message, une dépêche...
--Quand?
--Demain... après-demain...
--Signée: «Rossmore».
--Oui! signée «Rossmore».
--Qu'est-ce que cela prouvera?
--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver.
--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice
quelque part.
Le coup était dur. Il dit:
--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il
n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en
allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes
jamais séparés ainsi.
--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant!
Il y eut une pause, puis elle ajouta:
--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera!
--Je le puis! Dieu soit loué!
Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient
nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée
par les sanglots.
--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne
le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé
de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en
rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un
pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre
cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura
l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera
pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple
qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il
réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller
me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit
de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma
faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux
doivent-ils être! Mon Dieu!