Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la
tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des
sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec
une amertume sans nom:
«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes
genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était
une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature!
L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation!
Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?»
«Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir.
Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à
voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et
celui-ci a moins de réalité encore!»
«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des
nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait
à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le
regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire
part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur
des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre
Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si
on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller
dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive?
Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me
semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!»
«Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de
matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle
en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier,
et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand
Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en
perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future
société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que
tout cela!»
Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner
un air insouciant.
Sellers entra, prit un siège et se mit à parler:
--Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué.
Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec
appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon
cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi
rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il?
J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette
découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera...
le temps et la science! Ne soyons pas impatients.
Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le
sortir de son silence morne et obstiné. Il continua:
--Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité,
somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose...
Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai
une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas
à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à
lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et
d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent,
ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si
vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer,
afin de laisser ce pauvre diable...
--Dans l'état où il se trouve?
--Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque.
--Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole!
--Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix
tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai
toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie,
vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr!
Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient
dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du
tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le
soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait
maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses
oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se
dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je
ne veux plus être appelée ainsi!»
--Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par
le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de
vous?...
Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy,
pour le remplacer par une rose à peine éclose.
--Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets...
certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom,
sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter
quoi que ce soit, mais...
Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant
lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait
pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le
silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement:
--Gwendolen chérie! Je puis dire cela?
--Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je
parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler
ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom.
--Pas votre nom? fit-il, très surpris.
L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte
d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur
le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien:
--Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas
à m'épouser à cause de mon rang?
La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si
innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha
de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la
convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que
c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de
tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si
elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans
foyer et sans famille.
Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie
turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence.
Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait,
s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:
--Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte
vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous
ne l'êtes vous-même!
Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla
point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il
s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras.
Son bonheur était maintenant immense.
--Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute
la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous
n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse.
--Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre
père. Je vous le jure, Gwendolen chérie!
--Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt.
Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou
Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi
tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine
très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette
illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à
personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les
Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de
cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et
pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis
prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne...
--Oh! oh! mais... pourtant...
--Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...
--Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire...
Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une
inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter:
--Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé.
Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle
reprit:
--Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une
fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont
que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits
quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la
dignité de lord Berkeley.
--Vous en êtes sûre?
--Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela?
--Pourquoi pas?
--Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de
toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un
être d'élite, une âme élevée.
Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que
les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables
en les proférant. Il lui dit tendrement:
--Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que
penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune
fille de tout ce pays...
--Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui
tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire.
Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de
jalousie et observa:
--Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à
autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que...
--Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus?
Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain
sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui.
La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se
montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était
résolue à ne plus penser au lord Berkeley:
--Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre
nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous
ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront.
Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il
s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet.
Changeant de conversation, il lui demanda:
--Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie,
ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si
gaiement à l'idée que votre père est un lord?
--De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse
que je répudie.
Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux
de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation
qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même
chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune
fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée
heureuse que d'avoir posé cette question.
De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle
demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures.
Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de
l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit
qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur
quiétude, lui souffla cette pensée:
«Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais
que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?»
Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il
ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée
avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès
qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en
général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le
tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien,
qu'il aime au fond du cœur.
Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil.