CHAPITRE XV

Le colonel Sellers était visiblement plongé dans des réflexions d'une

extrême gravité, lorsque son vieil ami, le représentant non reconnu de

Cherokee, lui dit:

--A vous voir, on pourrait supposer que vous êtes en train de former

quelque projet si vaste que les réserves de la Banque d'Angleterre

suffiraient à peine à sa réalisation!

Le colonel fut extrêmement surpris:

--Hawkins, vous me faites trembler. Vous savez donc lire dans la pensée

d'autrui?

--Non, je ne m'en suis jamais occupé.

--Expliquez alors comment vous avez pu avoir cette idée à ce moment

même! C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, et pas autre chose.

Car j'élabore en réalité un projet qui nécessite les fonds de la Banque

d'Angleterre. Comment l'avez-vous deviné? Voilà qui est intéressant.

--Ce ne fut qu'une simple idée qui traversa mon esprit par hasard.

D'autre part, je comprends fort bien que pour vos divers projets des

millions soient nécessaires, mais depuis quelque temps vous ne parlez

que de milliards... Cela seul me fait supposer que vous chérissez en

secret un projet infiniment plus grand.

L'intérêt et l'étonnement du noble lord s'accrurent à chacune de ces

paroles, et plein d'admiration il répondit:

--Votre raisonnement est d'une logique merveilleuse, Washington! Il

témoigne, si je ne me trompe, d'une perspicacité de premier ordre. Il

est donc juste que je vous fasse part de ce qui me préoccupe. Je n'ai

pas besoin de vous dire que ceci est entre nous; comme vous le verrez

par vous-même, mon projet aura plus de chances de succès s'il est

ignoré de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous remarqué que j'ai ici un

grand nombre de livres et de brochures se rapportant à la situation en

Russie?

--Il faudrait être tout au moins aveugle pour ne pas le remarquer.

--Mes études ont eu un résultat définitif. La Russie est une grande,

une magnifique nation, qui mérite d'être libérée de l'autocratie.

Il fit une pause, puis ajouta sur un ton très net:

--Quand je disposerai de ces sommes, je la délivrerai.

--Sapristi!

--Vous n'avez pas besoin de sursauter pour cela!

--Mon Dieu! Lorsque vous voulez émettre des idées de cette envergure,

vous feriez bien d'aller doucement si vous ne tenez pas à voir votre

interlocuteur sauter en l'air et du coup traverser le plafond; vous

devriez même prévenir en faisant du bruit, de l'agitation, bref,

quelque excentricité de préférence, afin de le mettre sur ses gardes.

Mais continuez, s'il vous plaît. Je me sens un peu mieux... je suis

tout oreilles.

--Voilà! J'ai donc examiné la question et je suis arrivé à cette

conclusion que la méthode employée par les patriotes russes, quoique

n'étant pas mauvaise, est loin d'être la meilleure, ni surtout la

plus rapide. Ils veulent révolutionner la Russie par en dedans, ce

qui est lent et plein de dangers pour les instigateurs. Savez-vous

comment Pierre le Grand s'y prit avec son armée? Il ne commença pas les

préparatifs de la lutte sous les yeux des strélitz qu'il lui fallait

exterminer. Au contraire, il partit de loin, avec un seul régiment,

en secret. Avant que les strélitz en fussent informés seulement, son

régiment était déjà une armée, et, leur position étant tournée, ils

durent se défiler. Rien que cette petite idée fonda le plus effroyable

despotisme que le monde ait connu. La même petite idée pourra servir

à briser ce despotisme. C'est ce que la réalisation de mon projet ne

manquera pas de prouver. Je vais m'installer sur les flancs du monstre,

et mettre en œuvre le plan de Pierre le Grand.

--Ceci est d'un intérêt colossal, Rossmore. Comment allez-vous vous y

prendre?

--Je vais tout d'abord faire l'acquisition de la Sibérie où

j'instaurerai la république.

--Paf! Encore un coup où il aurait fallu prévenir! Acheter la Sibérie?

--Mais oui, aussitôt que je serai en possession des fonds. Je me moque

totalement du prix, je suis acquéreur. Remarquez ceci maintenant,--je

garantis que vous n'y avez jamais songé. Où, dans quelle contrée

trouveriez-vous le plus de virilité noble, de courage, d'héroïsme,

d'abnégation, de dévouement à un idéal élevé, d'amour de la liberté, de

grande culture et de vastes intelligences proportionnellement au nombre

des habitants? Devinez-vous quel est ce coin de la terre entre tous

privilégié?

--La Sibérie!

--Juste!

--Vous avez raison, il n'y a pas de doute; mais j'avoue que je n'y

avais jamais pensé.

--Personne n'y pense jamais! Mais il en est ainsi, tout de même. Dans

ces mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni une foule d'hommes

entre les meilleurs, les plus nobles et les plus capables que Dieu ait

jamais créés. Supposez que vous ayez une telle population à vendre,

vous ne l'offririez pas au despotisme? Non! le despotisme ne sait

pas l'utiliser; vous perdriez de l'argent. Le despotisme ne sait se

servir que de bétail humain. Mais supposez que vous alliez lancer une

république!

--En effet, je comprends. Ce sont précisément les matériaux rêvés.

--Je le présume! Voilà cette Sibérie dotée des matériaux les plus

superbes, les mieux choisis qui soient au monde pour une république,

et il en vient d'autres, sans cesse, tout le temps il en vient,

n'est-ce pas? Quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, cette

terre est ainsi peuplée grâce au système le mieux combiné qu'on ait

jamais inventé probablement. Grâce à ce système, la totalité des cent

millions d'individus de la Russie est continuellement et patiemment

tamisée, tamisée par les soins de myriades d'experts entraînés,

d'espions payés par l'empereur en personne. Dès que ceux-ci mettent

la main sur un homme, une femme ou un enfant exceptionnellement doué

par la nature, ou instruit, ou d'intelligence ou de caractère élevé,

ils l'expédient tout droit en Sibérie. C'est admirable... c'est

merveilleux! L'application du système est à tel point parfaite et si

efficace, qu'elle maintient la moyenne de la population russe au niveau

d'intelligence et d'instruction du tsar.

--Voyons, n'exagéreriez-vous pas un peu?

--Eh!... c'est en tout cas ce que l'on dit. Pour ma part, je ne serais

pas éloigné de croire que l'on ment. Mais, en vérité, ce serait

scandaleux que l'on puisse médire de toute une nation de la sorte.

Maintenant, vous êtes à même d'apprécier la valeur des matériaux

républicains qui sont accumulés en Sibérie!

Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, mais son ardeur et

son énergie reprirent rapidement le dessus, et il se dressa, debout,

pour ajouter:

--A l'instant où j'organiserai cette république-là, la vive lumière de

liberté, d'intelligence qui alors rayonnera sur le monde apparaîtra

aux yeux de tous comme un nouveau soleil. La multitude innombrable des

esclaves russes se lèvera pour marcher vers l'Est, en laissant derrière

eux... quoi? un trône vide dans un pays à l'abandon. Voilà ce que l'on

peut réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai.

Il demeura un instant sans bouger, secoué au plus profond de son être

par cette vision sublime, puis ajouta avec une gravité impressionnante:

--Je vous prie de m'excuser, commandant Hawkins; c'est la première

fois que je me sers de cette expression... sacrilège... vous me le

pardonnerez...

Hawkins fit signe qu'il ne demandait pas mieux.

--Vous comprenez mon exaltation dans les circonstances actuelles?...

De naissance, je suis un démocrate, et si un héritage m'a rendu

aristocrate...

Le lord s'arrêta brusquement, son corps se raidit et, muet de

stupéfaction, il regarda par la fenêtre, dépourvue de rideaux. A la

fin, il fit un geste pour attirer l'attention de Hawkins, disant, hors

d'haleine par l'émotion:

--Regardez!

--Qu'est-ce, colonel?

--La chose!

--Non?

--Vrai comme je vous parle. Tenez-vous bien tranquille. Je

l'impressionne par le fluide... j'y concentre toutes mes forces. J'ai

pu l'amener jusque-là... je vais l'attirer dans la maison, à présent;

vous allez voir!

Il commença à gesticuler dans l'air avec les deux mains, comme un

magnétiseur.

--Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez!

C'était parfaitement exact. Tracy, qui se promenait tranquillement,

avait soudain aperçu les armoiries de sa famille au-dessus de la porte

d'entrée de cette maison d'aspect désolé. Les armoiries l'avaient fait

sourire. Ce n'était pas étonnant, elles avaient fait sourire tout le

monde et jusqu'aux chats du quartier.

--Regardez, Hawkins, regardez! Je l'attire par ici.

--Assurément... vous l'attirez, Rossmore. Si jamais j'avais douté de la

matérialisation, j'y croirais à partir de maintenant. Quelle heureuse

journée!

Tracy s'était approché pour lire les inscriptions sur les plaques,

et se disait: «Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le logement du

prétendant américain».

--Elle vient... elle vient tout droit. Je vais me glisser en bas et la

tirer en dedans. Vous me suivrez!

Sellers, pâle et en proie à une agitation assez manifeste, ouvrit la

porte et se trouva face à face avec Tracy. Le brave vieillard ne put

recouvrer la voix sur l'heure; enfin il murmura délicatement:

--Passez le seuil... monsieur...

--Tracy... Howard Tracy.

--Tracy... merci... Entrez, s'il vous plaît, vous êtes attendu.

Considérablement intrigué, Tracy entra, en disant:

--Attendu? Il doit y avoir erreur.

--Oh! je suis certain que non, fit Sellers en jetant un coup d'œil

vers Hawkins, survenu, comme pour lui signaler d'avance l'effet que

produirait sa prochaine observation. Ensuite il dit en appuyant sur

chaque syllabe:

--Je suis... celui que vous savez!

Au grand étonnement des deux conspirateurs, cette remarque ne produisit

pas le moindre effet dramatique. Le nouveau venu se borna à répondre

d'une façon nullement embarrassée:

--Je vous demande bien pardon... mais pas du tout. Je ne sais pas qui

vous êtes, je ne fais que présumer que vous êtes la personne dont les

titres figurent sur la porte.

--Parfaitement exact! Veuillez vous asseoir, je vous prie; prenez place!

Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait plus au juste quoi faire ni quoi

dire; toute sa présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut Hawkins

un peu à part, qui, l'œil hagard, contemplait ce qui devait être

l'apparition d'un homme défunt; une idée lui vint et il se tourna

vivement vers Tracy, disant:

--Mille pardons, cher monsieur, je néglige la plus essentielle

courtoisie due à un hôte inconnu. Permettez-moi de vous présenter mon

ami, le général Hawkins... général Hawkins, notre nouveau sénateur,

représentant d'une brillante contrée récemment incorporée parmi nos

glorieux États, Cherokee.--Voilà un nom qui l'impressionnera, puisqu'il

le connaît! se dit intérieurement le colonel; mais le nom supposé

familier ne produisit aucun effet.

Il résuma:

--Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, de...

--D'Angleterre.

--D'Angleterre? Comment? Mais ce n'est pas poss...

--Pardon, né en Angleterre.

--Et vous en êtes arrivé ici depuis peu?

--Tout récemment.

Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme ment comme un expert. Il est

de l'espèce impudente que le feu ne parviendrait pas à purifier. Je

vais lui fournir une nouvelle occasion d'exercer son beau talent.»

Il dit à haute voix avec l'accent de la plus profonde ironie:

--Vous visitez sans doute notre grand pays en touriste. Je suppose

qu'en voyageant dans les magnifiques parages de notre «Far West»...

--Je n'ai pas été dans l'Ouest et je vous assure que jusqu'à présent

je n'ai guère cultivé les plaisirs du tourisme avec parti pris. Ne

serait-ce que pour vivre, un artiste est tenu de travailler et non de

s'amuser.

«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, en songeant au cambriolage de

la banque; le titre ne manque pas d'à-propos».

--Ah! vous êtes artiste? fit le colonel en se disant: «Je le tiens, ce

coup-ci!»

--Oui, sans prétention, toutefois.

--Quel genre? poursuivit le rusé vétéran.

--Je fais de la peinture à l'huile.

--Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, il est pris!) Vous

serait-il possible de vous charger de la restauration de quelques-uns

de mes tableaux?

--Je serais très heureux... si vous voulez bien me les montrer.

Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, ni même d'un désir d'éluder

la proposition. Le colonel était par contre décontenancé. Il conduisit

Tracy devant un chromo fort endommagé et commença:

--Ce Del Sarto...

--Est-ce là un Del Sarto?

Le colonel lança un regard plein de reproches sur Tracy, puis reprit

comme s'il n'avait pas entendu la question.

--Ce Del Sarto est peut-être le seul original, dû au sublime maître,

que l'on possède en ce pays. Vous voyez vous-même que l'œuvre est

d'une délicatesse telle qu'il faut une adresse incomparable... Vous

conviendrait-il de nous montrer ce que vous savez faire, avant de...

--Avec joie! Si vous voulez que je copie une de ces merveilles?

On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste--des reliques de la vie

de Sally au pensionnat--et Tracy déclara que, quoique plus familier

avec la peinture à l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il

se mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il voyait autour de lui

l'intéressait puissamment, et dans sa curiosité il ne put s'empêcher

d'examiner le milieu dans lequel il se trouvait, au lieu de travailler.

Le cochon dans les trèfles · 第 31 / 40 题