--Répondez-moi donc maintenant! Quand allez-vous payer?
--Aujourd'hui même, puisque vous êtes si pressé.
--_Aujourd'hui_, dites-vous? Dimanche, un sans-travail comme vous?
Voilà une réponse qui m'amuse! Allons donc! Où irez-vous chercher
l'argent?
Tracy, furieux à son tour, jugea que la plaisanterie avait assez duré.
L'envie d'en imposer à toutes ces petites gens lui venait.
--J'attends un câblogramme de chez moi, lança-t-il, dédaigneux.
Le vieux Marsh resta bouche bée de surprise. L'idée lui paraissait si
énorme, si extravagante, qu'il dut chercher ses paroles. Lorsqu'il eut
retrouvé son assiette, il eut recours aux sarcasmes.
--Un câblogramme! Pensez donc, messieurs et dames, il attend
un câblogramme. Lui, attendre un câblogramme, ce fainéant, ce
propre-à-rien, ce nigaud. De son papa, sans doute! Naturellement. Un
dollar ou deux le mot... ce n'est rien, ça; chez lui, on ne se soucie
pas de ces bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un père. Son père
doit être, je suppose, au moins... son père est, évidemment...
--Mon père est un lord d'Angleterre!
Le groupe fut abasourdi devant l'immensité de l'impudence de ce jeune
vaurien. L'instant d'après, tous s'esclaffèrent d'un rire qui faisait
sauter les fenêtres sur leurs gonds. Tracy était trop en colère pour se
rendre compte qu'il venait de commettre une sottise.
--Laissez-moi passer, s'il vous plaît, fit-il, je...
--Un instant, interrompit Marsh en s'inclinant profondément avec
ironie; où Sa Seigneurie veut-elle se rendre?
--Chercher le câblogramme. Laissez-moi passer.
--Excusez, mais Sa Seigneurie restera ici.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire que ce n'est pas d'hier que je tiens pension... Je veux
dire que je ne me laisse pas monter le cou par n'importe qui, fils de
n'importe quoi, venu s'installer sous mon toit parce qu'il n'est bon à
rien chez lui; je veux dire que je ne vous laisserai pas vous échapper
aussi facilement!
Tracy fit un pas vers le vieil homme, mais Mme Marsh s'interposa,
disant:
--Monsieur Tracy, je vous en prie!
Puis elle se tourna vers son mari:
--Vous devriez tenir votre langue, au lieu de susciter un scandale!
Qu'est-ce qu'il a donc fait pour se voir traiter de la sorte? Vous ne
vous apercevez donc pas qu'il a momentanément perdu la tête à cause de
tous ses ennuis et de sa détresse. Il n'est pas responsable.
--Je vous remercie de faire preuve de tant de bonté, madame, fit Tracy,
mais je n'ai pas du tout perdu la tête, et si vous vouliez bien me
permettre d'aller jusqu'au bureau du télégraphe...
--Vous n'irez pas, criait Marsh.
--Ou d'envoyer...
--Envoyer? C'est plus fort que tout le reste! S'il y a quelqu'un assez
idiot pour faire les commissions d'un dindonneau de cet acabit...
--Voici M. Barrow qui voudra bien, si je le lui demande. Barrow!
Mais tous clamèrent maintenant à la fois:
--Eh! Barrow! Il attend un câblogramme!
--Câblogramme de son papa, vous savez!
--Oui, câblogramme du marchand de cire!
--Eh! dites donc, Barrow! Ce type est un lord; enlevez votre chapeau,
s'il vous plaît, et la veste, pendant que vous y êtes!
--Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, et il a télégraphié à
son paternel de la lui envoyer.
--Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, Barrow! Sa Hautesse est un
peu fatiguée aujourd'hui.
--Taisez-vous un peu, leur cria Barrow.
Puis il se tourna vers Tracy en disant, plutôt avec sévérité:
--Qu'est-ce qui vous arrive? Comment vous êtes-vous laissé aller à
raconter des billevesées de la sorte? Je vous croyais plus raisonnable.
--Je n'ai pas raconté de billevesées, et si vous vouliez être assez
aimable pour aller jusqu'au bureau du télégraphe...
--Ne continuez donc pas! Je suis votre ami envers et contre tout, et
tant qu'il s'agit de quelque chose de raisonnable. Mais vous avez perdu
la tête, et cette perspective fallacieuse d'un câblogramme...
--Moi j'irai jusqu'au bureau, dit Brady.
--Je vous remercie du fond de mon cœur. Allez-y vite, et nous verrons
bien!
Brady partit. Il y eut dès cet instant une accalmie, comme si un doute
très vague venait d'envahir les cerveaux, un doute que l'on aurait
pu formuler ainsi: «Après tout, il se peut que ce garçon attende une
dépêche... il se peut qu'il ait un père quelque part... il se peut que
nous nous soyons avancés un peu trop loin en nous moquant de _tout_ ce
qu'il a dit». D'abord on avait cessé de croire, peu à peu les murmures
et les chuchotements cessèrent de même. Le groupe se dispersait
lentement, les uns après les autres gagnaient la salle à manger. Barrow
essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua:
--Pas encore, Barrow, tout à l'heure!
Mme Marsh et Hattie essayèrent à leur tour de le persuader, mais il
leur déclara:
--J'aime mieux attendre... qu'il soit de retour.
Le vieux Marsh lui-même commença à craindre d'avoir été un peu vif, et
il passa devant Tracy en lui lançant un regard contenant une invite,
mais l'attitude positive du jeune Anglais l'empêcha de parler. Le quart
d'heure d'attente parut interminable dans ce silence morne. Quand enfin
on entendit les pas de Brady dans l'antichambre, chacun se leva et vint
près de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir Brady remettre une
enveloppe à Tracy. Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe
et jeta un coup d'œil sur son contenu. Mais le télégramme glissa entre
ses doigts et tomba à terre. Il était pâle comme un linge. Le message
ne contenait que ce seul mot:
«Merci».
La honte et le désespoir de Tracy firent une certaine impression sur
l'assistance. Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût été non
seulement pénible, mais impossible au jeune homme de demeurer dans la
pension Marsh.
--Après la pluie le beau temps; oublions cette journée désagréable, et
vous, Tracy, reprenez courage; je vous trouverai du travail, car il
faut que vous soyez réhabilité dans l'esprit de tous! disait Barrow
avec bonhomie.
Mais deux longues journées, deux journées interminables pour Tracy,
s'écoulèrent encore, sans qu'aucun rayon de soleil parût à l'horizon.
Enfin, un soir Barrow demanda à Tracy:
--Puisque vous avez eu de l'instruction, est-ce que vous ne sauriez pas
peindre... un tout petit peu? Savez-vous tenir un pinceau?
Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin et même de la peinture
à l'aquarelle et à l'huile ne lui était point étranger. Ce fut la
planche de salut. Barrow connaissait deux Allemands qui gagnaient
confortablement leur vie en faisant les portraits des petits
boutiquiers. L'un savait tant bien que mal dessiner un personnage
ressemblant, l'autre était chargé d'exécuter les accessoires, mais
il ne réussissait que les canons; c'était la seule chose qu'il avait
appris à dessiner lorsqu'il était matelot. Leurs affaires prospéraient,
mais ils rencontraient souvent des contretemps, car tantôt un
charcutier aurait préféré être représenté auprès de son comptoir,
tantôt un forgeron à côté de son enclume. Tous devaient se contenter
du canon. Un mécanicien aurait commandé son portrait s'il avait été
possible de substituer une locomotive à l'engin de guerre. Tracy
affirma qu'il n'aurait aucune difficulté pour satisfaire à ce désir.
Dès le lendemain, après une présentation chaleureuse, Barrow laissa
son ami avec les deux artistes, et Tracy réussit une locomotive qui
fit l'enchantement de tout le monde. Il devint dès lors l'associé
des artistes et ses jours se passèrent à représenter en peinture des
paysages, des pots de fleurs, des rochers, des chats, des guitares,
des pianos, des saucisses, des camions, avec un succès croissant.
Tracy gagnait sa vie, et une grande fierté avait maintenant succédé à
son désespoir.