Tracy s'en fut se coucher, paisible et heureux comme il ne l'avait pas
été depuis longtemps. Il avait entrepris une tâche pénible, il avait
fait de son mieux pour soutenir la lutte, cela était en sa faveur. S'il
était vaincu: il n'y avait pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa
qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer à la lutte avec les
honneurs de la guerre, et de reprendre dans la société du monde la
place pour laquelle il était né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même
un ébéniste républicain n'hésiterait pas à agir ainsi. Décidément, sa
conscience pouvait se reposer en paix.
Il se réveilla, frais et dispos, avide de recevoir son câblogramme.
Il était né aristocrate, il avait vécu en démocrate pendant quelque
temps, et était redevenu aristocrate. Il constata non sans surprise
que ce dernier changement s'était effectué sans secousses, et que ses
idées d'aristocrate étaient bien moins factices que celles qu'il avait
prônées depuis quelque temps. S'il y avait porté son attention, il
aurait pu remarquer également que ses façons avait repris une certaine
raideur à la suite de cette seule nuit; qu'il tenait déjà la tête un
peu plus haute que la veille.
Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer dans la salle à manger
lorsqu'il aperçut le vieux Marsh qui du doigt lui faisait signe
d'approcher. Vexé, il dit sur un ton de dignité offensée, tel un grand
seigneur:
--Est-ce à moi que cela s'adresse?
--Oui.
--Dans quel but?
--Je désire vous parler... en particulier.
--Vous pouvez bien me parler ici.
Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. Il s'approcha et déclara
sur un ton hargneux:
--En public alors, si vous le préférez. Bien que ce ne soit pas dans
mes coutumes.
Les pensionnaires, intéressés, les entouraient déjà.
--Dites donc ce que vous avez à me dire! fit Tracy.
--Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque chose?
--Moi? Pas que je sache.
--Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, s'il vous plaît, une
minute.
--Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela ne m'intéresse pas. Si cela
vous intéresse, dites-le donc sans ambages.
--En ce cas, dit Marsh, haussant le ton, eh bien, vous avez oublié de
payer votre pension hier... puisque vous tenez à l'apprendre en public.
C'était la vérité: cet héritier d'un million annuel avait été si
absorbé par ses réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois ou quatre
dollars qu'il devait. Il fallait se l'entendre dire devant tous ces
gens qui commençaient déjà à jouir secrètement de son embarras.
--S'il ne s'agit que de cela, voici votre argent et gardez votre
frayeur pour une occasion meilleure, monsieur!
Tracy mit la main dans sa poche avec un mouvement de mauvaise humeur,
mais il ne la retira point. Il devint très pâle. L'attitude des
assistants montra clairement que l'intérêt gagnait de seconde en
seconde en intensité. Quelques visages s'épanouirent de contentement.
Après un silence d'anxiété visible, Tracy parvint à formuler sa
stupéfaction:
--On m'a volé.
Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent d'un feu tout espagnol et il
s'écria:
--Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez me chanter. Un air trop connu,
monsieur; on l'a trop souvent essayé dans cette maison. Tout le monde
nous le sert, quand on n'a pas trouvé le travail que l'on veut, ou
que l'on ne veut pas du travail que l'on trouve. Assez! Le tour de M.
Allen, maintenant! Lui aussi a oublié de payer hier soir. Voyons s'il
ose un prétexte aussi piteux.
Une des négresses survint, dégringolant l'escalier à toute vitesse, en
proie à une excitation considérable.
--Monsieur Marsh, M. Allen s'est sauvé!
--Qu'est-ce que vous dites?
--Oui, monsieur; il a débarrassé sa chambre sans rien laisser... Il a
pris essuie-mains et savons!
--Ce n'est pas vrai!
--C'est comme cela, comme je vous le dis, et disparus aussi les
chaussons de M. Sumner, et la veste de M. Naylor.