CHAPITRE XIII

Tracy rentra à la pension. C'était l'heure du souper. Les odeurs

de la salle à manger lui paraissaient maintenant plus horribles et

plus insupportables que jamais, mais la pensée de sa délivrance

prochaine lui donnait des forces. A la fin du repas, il lui aurait

été difficile de dire exactement ce qu'il venait de manger, et quant

à la conversation, il ne l'avait pas un instant écoutée. Ses pensées

n'avaient pas quitté le château somptueux de son père, comme son

cœur n'avait pas cessé de se réjouir à l'avance. Même le souvenir du

laquais en culotte courte, symbole vivant de la plus scandaleuse des

inégalités, ne lui avait pas paru trop désagréable.

Le repas achevé, Barrow lui proposa de passer la soirée dans une

réunion où un ouvrier de ses camarades devait faire une conférence.

Tracy accepta. La conférence, qui traita de «la Presse américaine»,

ne fut guère que l'introduction à une discussion assez ennuyeuse. Au

cours de celle-ci, le hasard voulut qu'un forgeron nommé Tompkins prît

la parole pour faire le procès de tous les souverains et de tous les

grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha leur égoïsme qui les

empêchait de renoncer à des dignités qu'ils ne devaient jamais à leurs

mérites personnels. Il déclara qu'aucun souverain ni fils de souverain,

aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, n'oserait regarder un

autre homme sans ressentir de la honte... de la honte naturelle et

légitime, comme détenteur de biens et de privilèges obtenus grâce à des

injustices et à des crimes innombrables commis aux temps passés. Et il

termina par cette phrase: «S'il y avait dans cette salle un lord, ou

le fils d'un lord, j'aimerais à discuter avec lui, pour essayer de lui

prouver combien sa situation est fausse et dégradante. J'essaierais de

l'inciter à y renoncer pour toujours, afin de prendre place dans les

rangs des hommes vraiment dignes, décidés à vivre sur un pied d'égalité

honnête et juste, afin de gagner par un travail utile le pain qui lui

est nécessaire, afin de faire fi des ridicules protestations de respect

dont il est l'objet, et de se contenter du respect dû à ceux-là seuls

qui ont une valeur personnelle.»

Tracy fut de nouveau influencé par ces paroles simples. «Vraiment, il

y a quelque chose de dégradant à faire tant de cas de ces honneurs

héréditaires», se dit-il avec un grand trouble, ne sachant plus à quel

saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de cette réunion, Barrow

murmura:

--Quel discours idiot que celui de ce Tompkins!

Cette remarque imprévue eut pour effet de verser un baume

rafraîchissant dans l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à ses

oreilles les paroles les plus douces imaginables; elles enlevèrent du

coup la sensation de honte qui volontiers pesait sur les épaules du

jeune renégat si incertain de lui-même; elles prononcèrent par le fait

son absolution devant le tribunal de sa propre conscience.

--Venez dans ma chambre fumer une pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta

avec joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci développer les

arguments qui réduiraient à néant les prétentions de l'orateur.

--Quelles sont vos objections au discours de Tompkins? demanda-t-il

lorsqu'ils furent assis dans la chambre.

--D'abord, je lui reprocherai de ne tenir aucun compte de la nature

humaine, et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse un sacrifice dont

il serait lui-même le premier totalement incapable.

--Vous voulez dire que...

--Voici ce que je veux dire; c'est très simple... Tompkins est

forgeron; il a une famille; il est salarié; il gagne peu et travaille

dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, quelqu'un meure, en lui

laissant tout à coup l'héritage d'un titre de lord et d'un revenu d'un

demi-million de dollars par an. Que ferait-il?

--Je suppose que... naturellement... il refuserait...

--Quelle blague! Il sauterait dessus sans perdre une seconde.

--Vous croyez vraiment qu'il ferait cela?

--Si je crois! Non, je ne le crois pas, j'en suis aussi sûr que je suis

ici.

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas fou.

--Alors vous pensez qu'il faudrait être fou pour...

--Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait dessus. N'importe qui en ferait

autant. N'importe qui et partout... quiconque a un souffle de vie. Et

il me semble avoir connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient de

leur tombe pour courir après. Je le ferais, moi qui vous parle.

Ceci était un baume, ceci était la guérison, ceci était tranquillité et

paix et réconfort!

--Mais je vous croyais ennemi de la noblesse?

--De la noblesse héréditaire, oui! Mais cela n'a pas la moindre

importance. Je suis ennemi des millionnaires aussi, mais il serait

dangereux de m'offrir la position!

--Vous l'accepteriez?

--Je quitterais les funérailles de mon plus cher ennemi pour aller bien

vite assumer la charge et les responsabilités qu'elle comporte.

Tracy réfléchit un instant, puis dit:

--Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement de vos raisons. Vous

dites que vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, mais qu'en même

temps vous n'hésiteriez pas, si l'occasion s'offrait, à...

--A en être! Je l'accepterais sur l'heure. Et il n'y a pas dans tout

notre club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y a pas un avocat,

médecin, directeur de journal, auteur, penseur, fainéant, président de

conseil d'administration, que dis-je? il n'y a pas un être humain aux

États-Unis qui ne saisît l'occasion.

--Excepté moi, fit Tracy doucement.

--Excepté vous!

Barrow arrivait à peine à prononcer ces deux mots, tant son indignation

lui serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put trouver d'autres,

mais se leva, vint se poster devant Tracy, le regardant d'un air outré,

puis répéta:

--Excepté _vous_!

Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme quelqu'un qui abandonne la

partie, en disant:

--Il use toutes ses forces et tous ses nerfs dans l'espoir de trouver

quelque travail, si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace de

vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait pas l'héritage d'un lord

si la chance s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas sortir de mes

gonds; je n'ai pas la force d'écouter des niaiseries semblables, sans

que cela me rende malade!

--Je n'avais nullement l'intention de vous ennuyer, Barrow; je voulais

seulement dire que si jamais l'héritage d'un lord se trouvait sur mon

chemin...

--Là, ne vous en préoccupez donc plus, cela vaudra mieux. En outre, il

m'est facile de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous autrement fait

que moi?

--Non.

--Avez-vous d'autres qualités supérieures?

--Eh! non, certainement.

--Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons!

--En vérité, vous me questionnez si brusquement...

--Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque dans tout ça? Ma question n'est

pas bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison à un point de

vue strict, au point de vue des mérites... Vous admettrez tout de

suite qu'un ouvrier ébéniste qui gagne ses vingt dollars par semaine,

qui a été solidement cultivé par le contact avec d'autres, par une

vie tantôt difficile, tantôt favorisée, par des hauts et des bas, est

tout de même bien supérieur à un garçon comme vous, qui ne sait rien

d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner de quoi manger, qui n'a

aucune expérience de la vie et de sa gravité, qui n'a aucune culture

si ce n'est celle des livres, culture qui n'élève pas un homme, mais

lui fournit quelques vains moyens de briller; allons donc! si moi je

prétends ne pas cracher sur une telle situation, quel droit avez-vous

de le faire, que diable!

Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût grande envie de remercier

l'ébéniste pour avoir fait cette dernière remarque. Soudain il eut une

idée, et il dit avec vivacité:

--Écoutez: une chose seulement me chiffonne dans vos principes, s'il

faut les appeler ainsi. Vous paraissez illogique avec vous-même. Vous

êtes hostile à l'aristocratie, et vous accepteriez de devenir un lord,

c'est entendu. Dois-je conclure que vous ne reprochez pas à un lord de

l'être et de le demeurer?

--Certainement, je ne le lui reproche pas.

--Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni vous-même, ni moi, ni personne

pour accepter de devenir un lord si cela s'offrait.

--Pour sûr que je ne le ferais pas.

--Eh bien! _Qui_ blâmeriez-vous, alors?

--La nation entière,--et, par le fait tout groupement d'individus,--qui

consent à s'abaisser devant l'injurieuse existence d'une aristocratie

héréditaire de laquelle ils sont exclus.

--Ce raisonnement me paraît manquer de clarté.

--Pas le moins du monde. Je vois très clair dans cette affaire. Si

j'avais le pouvoir de détruire le système qui établit les aristocraties

en déclinant un tel honneur alors je serais une canaille en

l'acceptant. Et si une quantité suffisante de la masse du peuple était

prête à se joindre à moi pour détruire le système, je serais également

une canaille en me refusant à les aider. Tant que mon acte de refus ne

saurait en rien modifier la règle que j'abhorre, je n'ai aucune raison

de le faire.

--Je crois vous avoir compris.

--A la bonne heure! Vous n'êtes donc pas tout à fait incapable de caler

une idée dans votre tête, à condition de faire un effort suffisamment

long.

--Merci!

--Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi vous donner un bon conseil: quand

vous serez de retour chez vous, si vous trouvez votre nation entière

prête à secouer le joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y la main.

Mais, dans le cas contraire, si l'on vous propose de prendre la place

du quelque lord, ne vous montrez pas un imbécile, acceptez carrément!

Tracy répondit en toute sincérité, et même avec enthousiasme:

--Aussi vrai que je suis en vie, je ferai ainsi!

Barrow ne put s'empêcher de rire.

--Jamais je n'ai vu un type comme vous, fit-il; je commence à croire

que vous possédez une imagination de première classe. A vous voir,

ne dirait-on pas que les fantaisies les plus absurdes peuvent, dans

l'instant, se figer dans les limites étroites de la réalité? A vous

entendre, on pourrait presque supposer que vous ne seriez pas surpris

si la succession d'un lord vous fût tendue sur un plateau!

Tracy rougit et Barrow ajouta:

--La succession d'un lord! Soyez donc disposé à la prendre! En

attendant, nous allons modestement continuer de chercher, s'il est

possible, à vous trouver une place comme surveillant dans une fabrique

de saucisses, à six ou huit dollars par semaine. C'est à cela que nous

devons nous arrêter, sans espoir d'aller au delà!

Le cochon dans les trèfles · 第 28 / 40 题