CHAPITRE XII

Les jours passaient avec une désespérante monotonie. Les efforts de

Barrow en vue de trouver du travail pour Tracy ne furent couronnés

d'aucun succès. Partout on lui adressa la même question:

«A quel syndicat appartient-il?»

Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il n'appartenait à aucun syndicat.

--Tant pis! Dans ces conditions, il ne m'est pas possible de vous

employer. Mes hommes me quitteraient sur l'heure si je voulais leur

adjoindre un non-syndiqué, un «renard», un «jaune», comme ils disent!

Enfin Tracy eut une heureuse inspiration:

--La première chose à faire pour moi est de me faire inscrire dans un

syndicat.

--C'est très juste, déclara Barrow; il faut le faire, si vous pouvez!

--Si je _peux_? C'est donc difficile?

--Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce n'est pas facile, loin de là.

Mais vous pouvez toujours courir la chance.

Tracy essaya, mais sans réussir. Partout on l'éconduisit avec le

conseil de retourner d'où il était venu et ne pas venir enlever

le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à

juger la situation désespérée, ce qui le glaçait jusqu'aux moelles.

«Apparemment existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties

ouvrières, toutes sortes de castes. A moi de jouer le rôle du paria.»

Mais cette pensée pleine d'ironie ne le fit même pas sourire. Il était

devenu si las à la suite de tant de vaines tentatives qu'il ne prenait

aucun plaisir à voir les jeunes compagnons faire des blagues le soir

dans leurs chambres. Comme ils étaient de bonne humeur, ils criaient,

riaient, chantaient, courant à droite, à gauche comme de bonnes bêtes

lâchées dans un pré, finissant généralement par se lancer mutuellement

les coussins à la tête. De temps en temps un coussin volait dans sa

direction; les autres n'auraient pas été mécontents de le voir se

joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement «Johnny Bull», et

il supportait au début leur insistance avec bonne humeur; mais il avait

fini par laisser voir qu'il ne goûtait que fort médiocrement leurs

plaisanteries.

Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne tarda pas à se modifier.

S'il leur avait été sympathique les premiers jours, il n'avait

jamais réussi à conquérir leur affection, et à présent on l'aimait

visiblement de moins en moins. Son cas était naturellement d'autant

plus mauvais qu'il n'avait pas de chance, qu'il ne trouvait pas de

travail, qu'il n'appartenait à aucun syndicat et ne parvenait pas à

s'y faire admettre. On lui faisait volontiers de ces petites allusions

malveillantes dont on ne peut pas se vexer pour de bon, mais il était

clair que seule sa force physique le protégeait contre des insultes

ouvertes. Tous ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices le

matin, après son bain à l'éponge, et ils avaient jugé qu'il devait être

fort comme un athlète et expert dans l'art de la boxe. Il se sentait

d'ailleurs assez humilié à l'idée que ses seuls poings inspiraient du

respect.

Un soir, en entrant dans la chambre, il y trouvait une douzaine de

camarades en conversation animée, entrecoupée de rires formidables.

Tout le monde se tut à sa vue et il essuya l'affront d'un silence

complet.

--Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant une chaise.

Personne ne répondit à son salut. Il blêmit de rage, mais se maîtrisa

suffisamment pour ne rien dire. Au bout de quelques secondes de

gêne, il se leva et sortit. Dès qu'il eut refermé la porte, il

les entendit s'esclaffer. L'intention de lui faire un affront

était évidente. Il monta sur le toit, espérant que l'air frais lui

rendrait son sang-froid. Il y trouva le jeune étameur avec lequel

il lia conversation. Comme ils étaient maintenant au même niveau

d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort d'être ensemble. En bas,

on avait surveillé les mouvements de Tracy et bientôt les bourreaux

se montrèrent sur le toit, les uns après les autres, apparemment fort

pacifiques. Peu à peu ils laissaient cependant tomber des remarques

dont certaines pouvaient être à l'adresse de Tracy, d'autres pour

l'étameur. Le chef de la conspiration était un petit homme trapu,

amateur du «ring» connu, nommé Allen. Il jouait volontiers le rôle

de maître dans les chambrées sous le toit, et avait déjà à plusieurs

reprises montré des velléités de chercher querelle à Tracy. Après des

miaulements et des chuchotements variés, le jeu des remarques à haute

voix reprit:

--Combien faut-il pour faire une paire?

--Deux ordinairement, mais parfois l'un des deux n'a pas assez de sang

dans les veines pour que ce soit une vraie paire.

Tous riaient.

--Qu'est-ce que vous disiez des Anglais tout à l'heure?

--Oh! rien. Des Anglais en général, il n'y a rien à dire; seulement

je...

--Oui, que disiez-vous?

--Qu'ils ont un excellent estomac...

--Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce pas?

--Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus facilement?

--Des injures, naturellement.

De nouveau tous riaient à gorge déployée.

--Pas commode de les faire battre, pas?

--Quelle blague de dire que ce n'est pas commode de les faire battre!

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Ce n'est pas que ce soit difficile, parce que c'est impossible.

Nouveaux rires.

--Celui-ci, tout au moins, n'a rien dans le ventre.

--C'est bien naturel, dans son cas.

--Pourquoi ça?

--Vous ne connaissez donc pas le secret de sa naissance?

--Non! A-t-il un secret, lui, à ce propos?

--Je crois bien qu'il en a un, et fameux encore.

--Quel est-il?

--Son père était pétrisseur de cire molle.

Allen s'approcha de l'endroit où se tenaient les deux jeunes gens, et

s'adressa à l'étameur:

--Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des amis!

--Ça va assez bien.

--Trouvé beaucoup d'amis, pas?

--Autant que j'en désire, en effet.

--C'est bon d'avoir un ami, vous savez, un ami qui vous protège,

c'est-à-dire! Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais votre

casquette pour vous frapper à la figure avec?

--Je vous en prie, monsieur Allen, laissez-moi tranquille, puisque je

ne vous dis rien.

--Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui arriverait, croyez-vous?

--Je n'en sais rien.

Tracy éleva la voix très posément pour dire:

--N'inquiétez donc pas ce jeune homme avec vos questions, car je peux

très bien vous dire ce qui arriverait, moi.

--Ah! vous pouvez le dire? Ici, les gars! Johnny Bull peut nous

dire ce qui arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci pour le

souffleter avec. Venez voir!

Il prit en effet la casquette de Brady et esquissa le geste, mais

n'eut pas le temps de demander ce qui allait arriver, car c'était

déjà arrivé: et il était en train de chauffer la terrasse avec son

dos. Un grand mouvement se produisit instantanément autour des deux

adversaires, tout le monde criant: «Un ring de boxe! Faites un ring!

Une bataille selon les règles! Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il

sait faire!»

On traça un espace délimité avec de la craie et Tracy se montra aussi

prêt à commencer la danse que si son adversaire avait été un prince au

lieu d'être un ouvrier. Au fond, il était pourtant un peu surpris de

devoir se mesurer avec un individu aussi vulgaire que ce chenapan, et

cela bien qu'il s'attendît à un événement de ce genre depuis quelques

jours. En un clin d'œil il y eut du monde sur les toits environnants et

aux fenêtres. La lutte commença. Allen n'était pas de taille à vaincre

le jeune Anglais dont la force et l'adresse étaient supérieures.

Il s'étala de tout son long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était

relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements frénétiques de

l'assistance. A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver sur

ses jambes. Alors Tracy refusa de continuer la correction et la lutte

fut terminée. Les amis d'Allen emmenèrent celui-ci dans de lamentables

conditions, la figure tout ensanglantée, et les autres jeunes gens

entourèrent Tracy, le félicitant chaudement en disant qu'il avait

rendu un grand service à toute la maison et que désormais M. Allen

se montrerait plus circonspect dans ses manières et traiterait moins

insolemment ses co-pensionnaires.

De ce jour Tracy devint un héros, d'une popularité excessive. Jamais

personne n'avait été à ce point populaire dans les chambrées d'en haut.

Mais si leur mépris avait été dur à supporter, leurs approbations

constantes, leur aplatissement devant le vainqueur étaient au moins

aussi intolérables. D'autant plus qu'il se sentait lui-même rabaissé

après cette exhibition de sa personne pour le plaisir de spectateurs

vulgaires appartenant à tout le quartier. Il n'y avait pas que les

hommes à lui témoigner de la reconnaissance pour avoir réduit à rien,

ou tout au moins à des menaces à présent insignifiantes, la jactance

d'Allen. Les jeunes filles--une demi-douzaine environ--avaient beaucoup

de menues attentions pour Tracy, mais surtout Mlle Hattie, la fille

des patrons. Elle lui disait sur le ton le plus engageant: «Je vous

trouve vraiment bien gentil»; et lorsqu'il répondait: «Vous me faites

grand plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne m'appelez donc pas miss

Hattie... Appelez-moi Poussie!»

Ainsi il était monté en grade! Il avait atteint le sommet de la

considération. Sa popularité était incontestable et complète. Devant

le monde, Tracy montrait un extérieur de calme et de sérénité, mais

son âme était rongée de chagrin et de désespoir. Sous peu il allait se

trouver sans le sou, et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait

amèrement de n'avoir pas soustrait une somme plus importante de la

fortune découverte dans les poches du cow-boy. Il ne dormait plus

la nuit. Une seule et unique pensée ne cessait pas de le torturer:

«Qu'allait-il devenir?» Petit à petit se dessinait dans son esprit

l'idée qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher le martyre, de

rester tranquillement chez lui, résigné à n'être et à faire que ce

que peut être et faire en ce monde un noble lord fortuné. Il lutta

courageusement pour chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient

sournoisement dans son cerveau, l'empêchant de goûter le sommeil dans

son lit et les savants mélanges d'aliments douteux que préparait Mme

Marsh dans sa cuisine. Rougissant de honte, il arriva un jour à se

dire: «Si seulement mon père savait comment je m'appelle à présent! Il

me semble que... que mon devoir à l'endroit de mon père _exige_ que je

le lui apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre malheureux, je me

suis rendu assez malheureux moi-même pour toute la famille. Vraiment,

il faut qu'il connaisse mon nom.»

Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi conçu: «Mon nom américain est

Howard Tracy».

On ne pourrait attribuer à cette phrase aucun sens défavorable; on

pouvait l'interpréter comme on voulait, et certainement son père n'y

verrait que la preuve d'un désir naturel de faire plaisir de la part

d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, Tracy se dit: «S'il

m'envoie une dépêche me disant de revenir... voilà ce que je ne puis

pas faire, ce que je ne _dois_ pas faire! Je suis venu ici dans un but

élevé, je ne peux pas y renoncer par lâcheté. Non, non, impossible

de retourner à la maison, du moins je ne le désire nullement.

Toutefois... ne serait-ce pas mon devoir de revenir, étant données

les circonstances? Il est très âgé, et il peut avoir grand besoin de

moi au déclin de sa vie. Il faut que j'y réfléchisse longuement. Dans

certaines éventualités, j'aurais tort de rester ici, mais cela gâterait

tout s'il me demandait de revenir _immédiatement_. A bien considérer...

avoir un foyer... c'est quelque chose tout de même... On est bien

excusable d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir dans sa vie... ne

serait-ce que de temps en temps...»

Il se dirigea vers un bureau de télégraphe où on lui fit cet accueil

que Barrow appelait «la courtoisie officielle de Washington»,

c'est-à-dire que l'on vous traite comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au

moment où l'on découvre que vous êtes un homme du Parlement. Alors

on vous inonde d'une obséquiosité nauséabonde. Seul un jeune homme

de dix-sept ans environ, en train de lacer ses chaussures, y était

au service du public. Le pied sur une chaise, il tournait le dos au

guichet. Il lança un coup d'œil par-dessus son épaule, toisant Tracy,

et continua de lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, puis

attendit, attendit toujours, mais l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit:

--Ne pourriez-vous pas prendre ma dépêche?

Le jeune homme le regarda par-dessus l'épaule avec un air de répondre:

«Ne pensez-vous pas que vous pourriez attendre encore une minute?»

Mais les chaussures furent lacées finalement, et il prit la dépêche.

L'ayant examinée, il leva des yeux étonnés sur Tracy, qui crut y lire

une expression de déférence à laquelle il n'était guère plus habitué.

Le gamin se mit à lire l'adresse à haute voix:

--A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce que vous le connaissez?

--Mais oui.

--Vraiment! Et il vous connaît aussi?

--Eh bien... oui.

--Diable! Et vous croyez qu'il vous répondra?

--Je crois que oui.

--Puisque vous le dites! (Il changea de ton.) Où faut-il vous envoyer

la réponse?

--Je viendrai la chercher. Quand dois-je revenir?

--Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. Donnez-moi votre adresse, et je

vous l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici.

Tracy ne tenait guère à cette proposition; il était maintenant assuré

du respect de ce jeune homme, et il ne voulait pas gâcher ce petit

triomphe en lui donnant sa trop modeste adresse. Il répondit donc de

nouveau qu'il reviendrait et sortit du bureau.

Tout en réfléchissant, il flâna quelque temps. A vrai dire, il trouvait

quelque agrément à se sentir respecté. Au fond, se disait-il, rien

n'est plus grotesque que la manière dont on s'attire la considération

des autres. A la pension, on l'avait en grande estime pour avoir rossé

Allen. La raison ne valait donc rien. Et il y avait, d'après lui, bien

moins de mérite à être en correspondance avec un lord; pourtant le

jeune employé lui avait permis de croire qu'un tel mérite existait.

Voilà son câblogramme en route pour la maison paternelle; il lui

suffisait de se le dire pour se sentir réconforté. Il marchait avec une

réelle allégresse, le cœur rempli de joie. Il rejeta ses hésitations

récentes et s'avoua très heureux à l'idée de renoncer à son expérience

et de pouvoir rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse de son

père ne cessait de croître et de gagner extraordinairement en intensité

à mesure que les minutes s'écoulaient. Il attendit d'abord une bonne

heure, se promenant sans but pour faire passer le temps, mais incapable

de s'intéresser à rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à

retourner au bureau du télégraphe pour demander si la réponse était

arrivée. Le gamin répondit:

--Pas encore...

Regardant la pendule, il ajouta:

--Et je doute qu'une réponse parvienne aujourd'hui.

--Pourquoi?

--Il se fait déjà tard. Une dépêche n'est jamais remise aussi vite

qu'on le désire; le destinataire peut être sorti, et puis, vous voyez,

il est près de six heures ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la

nuit.

--Vous avez raison, dit Tracy, je n'avais pas pensé à cela.

--Il doit être au moins onze heures, là-bas, je pense; vous n'aurez

donc probablement pas de réponse ce soir.

Le cochon dans les trèfles · 第 27 / 40 题