Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires
descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix
et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas
dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait
pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la
distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que
cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il
lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans
doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque.
Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à
travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de
quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux
pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les
avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de
longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles,
suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire
aucune observation.
Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes
dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une
grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de
commencer et une conversation animée égayait tous les convives.
La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches
de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer
battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque
chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence
lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus
ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait
une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives
la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre.
Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance,
de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le
beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une
odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le
plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des
pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de
différents repas antérieurs.
De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur
la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre
importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc.
Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café,
mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et
du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion
de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient
soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux
négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de
l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes
d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa
manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en
effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives,
jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à
son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer
et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes
gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en
étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser
étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en
silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur»,
mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie»
ou «Hattie».
M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh
pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu
au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était
déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très
bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant
parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules
étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général
était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être
d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé
de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées.
Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve
implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale.
Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire
qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était
très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour
cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure
exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations
ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de
l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il
tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans
le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif,
plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus
jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien
que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité
des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à
l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.
Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on
apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive
joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne
l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes
s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle
avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence,
qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y
a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle
rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat
Brady n'avait pas encore eu du ragoût.
Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique:
--Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?...
Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser,
monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention
était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui
m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne
faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les
personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur
Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en
retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne
vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand
plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme
j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger
gratis.
Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et
commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les
regards étaient fixés sur lui.
Barrow dit à l'oreille de Tracy:
--Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa
plus grande joie.
--Il a une façon de procéder révoltante.
Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient
chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous
étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre
tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins
conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours
cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il
avait constatée à cette table.
Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec
un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son
chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un
emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement.
Barrow entama les préliminaires:
--Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy?
--Non, je ne le suis pas.
--Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète...
qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise?
Où l'avez-vous trouvée?
Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit:
--Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements
avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à
présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les
miens!
--Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il?
--Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière
de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne
manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue.
--Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants,
et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop
mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il
reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire,
gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme
Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il
s'affublait d'un chapeau aussi monumental.
Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus
modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se
diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande
vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent
Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément:
«Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie
à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et
d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà
trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais
soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un
tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il
proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara:
--Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant
que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous
ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous.
Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de
surexcitation joyeuse.
Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le
chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet
de son jeune camarade était loin de diminuer.
--Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il.
--Non.
--Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus?
--Non.
--Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique?
--Oh! quelques jours seulement.
--Vous n'aviez jamais été ici auparavant?
--Non.
Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que
c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais
qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant
d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il
s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer
le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre
expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne
demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il
invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements
soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse
qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute
il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela
lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de
combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!»
Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que
Tracy dise avec un soupir:
--Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très
perplexe!
--Vous voulez parler de Nat Brady?
--Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms
différents.
--En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que
l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de
l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel.
--Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il?
--Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie
jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été
très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour
lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme
qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il
doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant.
--En est-il vraiment toujours ainsi?
Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement.
--Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous
savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les
autres bêtes de son espèce!