CHAPITRE XI

Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires

descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix

et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas

dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait

pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la

distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que

cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il

lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans

doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque.

Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à

travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de

quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux

pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les

avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de

longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles,

suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire

aucune observation.

Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes

dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une

grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de

commencer et une conversation animée égayait tous les convives.

La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches

de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer

battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque

chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence

lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus

ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait

une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives

la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre.

Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance,

de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le

beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une

odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le

plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des

pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de

différents repas antérieurs.

De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur

la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre

importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc.

Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café,

mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et

du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion

de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient

soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux

négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de

l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes

d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa

manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en

effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives,

jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à

son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer

et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes

gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en

étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser

étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en

silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur»,

mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie»

ou «Hattie».

M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh

pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu

au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était

déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très

bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant

parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules

étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général

était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être

d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé

de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées.

Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve

implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale.

Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire

qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était

très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour

cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure

exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations

ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de

l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il

tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans

le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif,

plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus

jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien

que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité

des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à

l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.

Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on

apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive

joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne

l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes

s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle

avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence,

qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y

a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle

rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat

Brady n'avait pas encore eu du ragoût.

Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique:

--Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?...

Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser,

monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention

était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui

m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne

faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les

personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur

Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en

retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne

vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand

plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme

j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger

gratis.

Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et

commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les

regards étaient fixés sur lui.

Barrow dit à l'oreille de Tracy:

--Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa

plus grande joie.

--Il a une façon de procéder révoltante.

Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient

chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous

étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre

tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins

conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours

cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il

avait constatée à cette table.

Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec

un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son

chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un

emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement.

Barrow entama les préliminaires:

--Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy?

--Non, je ne le suis pas.

--Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète...

qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise?

Où l'avez-vous trouvée?

Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit:

--Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements

avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à

présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les

miens!

--Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il?

--Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière

de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne

manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue.

--Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants,

et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop

mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il

reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire,

gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme

Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il

s'affublait d'un chapeau aussi monumental.

Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus

modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se

diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande

vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent

Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément:

«Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie

à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et

d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà

trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais

soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un

tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il

proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara:

--Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant

que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous

ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous.

Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de

surexcitation joyeuse.

Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le

chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet

de son jeune camarade était loin de diminuer.

--Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il.

--Non.

--Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus?

--Non.

--Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique?

--Oh! quelques jours seulement.

--Vous n'aviez jamais été ici auparavant?

--Non.

Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que

c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais

qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant

d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il

s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer

le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre

expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne

demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il

invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements

soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse

qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute

il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela

lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de

combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!»

Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que

Tracy dise avec un soupir:

--Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très

perplexe!

--Vous voulez parler de Nat Brady?

--Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms

différents.

--En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que

l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de

l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel.

--Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il?

--Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie

jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été

très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour

lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme

qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il

doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant.

--En est-il vraiment toujours ainsi?

Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement.

--Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous

savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les

autres bêtes de son espèce!

Le cochon dans les trèfles · 第 26 / 40 题