Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet
essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements
de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs
consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une
plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier,
mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des
plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais
qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la
plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit
au travail, terminant ainsi la page de son journal:
«Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon
titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable
et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas
de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont
pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien
vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à
peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On
dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture,
ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse
à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela
cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de
simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls
sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de
nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès
demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de
lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un
nouveau logement sous un nom quelconque.»
Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se
coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se
réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers
dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva
complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas
précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les
vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris.
Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve
qui peut! La maison brûle!»
Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans
sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à
pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se
serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa
chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul
et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà
envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de
secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et
dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements
empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer
de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers
l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle
de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le
plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute
à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements
oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à
sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme
couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas
encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas
encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un
côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le
temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle,
les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé
à la foule.
Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était
loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour
inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue
pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une
question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit
dans les regards.
--Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible!
«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait
maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour
se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune.
Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut
chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se
déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil,
il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui
paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs
et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez
respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en
menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible
à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom
du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres,
des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies:
«Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre,
aucune pièce d'identité!
Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa
future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie;
il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une
partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les
journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant
de trouver du travail.
Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La
première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort
imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous
les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un
héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes
et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu
impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait
l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré
de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu
dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes,
de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille
des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût
pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné,
l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux.
Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord
Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement,
ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père.
Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un
nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà,
se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie
liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied
d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai
désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour
de ma vie!»