CHAPITRE VII

Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet

essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements

de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs

consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une

plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier,

mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des

plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais

qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la

plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit

au travail, terminant ainsi la page de son journal:

«Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon

titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable

et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas

de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont

pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien

vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à

peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On

dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture,

ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse

à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela

cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de

simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls

sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de

nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès

demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de

lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un

nouveau logement sous un nom quelconque.»

Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se

coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se

réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers

dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva

complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas

précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les

vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris.

Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve

qui peut! La maison brûle!»

Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans

sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à

pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se

serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa

chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul

et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà

envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de

secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et

dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements

empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer

de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers

l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle

de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le

plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute

à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements

oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à

sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme

couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas

encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas

encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un

côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le

temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle,

les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé

à la foule.

Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était

loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour

inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue

pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une

question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit

dans les regards.

--Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible!

«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait

maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour

se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune.

Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut

chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se

déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil,

il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui

paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs

et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez

respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en

menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible

à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom

du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres,

des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies:

«Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre,

aucune pièce d'identité!

Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa

future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie;

il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une

partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les

journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant

de trouver du travail.

Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La

première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort

imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous

les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un

héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes

et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu

impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait

l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré

de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu

dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes,

de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille

des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût

pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné,

l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux.

Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord

Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement,

ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père.

Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un

nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà,

se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie

liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied

d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai

désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour

de ma vie!»

Le cochon dans les trèfles · 第 22 / 40 题