III.

Le mal serait-il donc incurable? On pourrait le croire au premier abord

puisque, de toutes les sociétés dont nous avons établi précédemment

l'heureuse influence, il n'en est aucune qui nous paraisse en état d'y

apporter un véritable remède. Mais nous avons montré que si la religion,

la famille, la patrie préservent du suicide égoïste, la cause n'en doit

pas être cherchée dans la nature spéciale des sentiments que chacune met

en jeu. Mais elles doivent toutes cette vertu à ce fait général qu'elles

sont des sociétés et elles ne l'ont que dans la mesure où elles sont des

sociétés bien intégrées, c'est-à-dire sans excès ni dans un sens ni dans

l'autre. Un tout autre groupe peut donc avoir la même action, pourvu

qu'il ait la même cohésion. Or, en dehors de la société confessionnelle,

familiale, politique, il en est une autre dont il n'a pas été jusqu'à

présent question; c'est celle que forment, par leur association, tous

les travailleurs du même ordre, tous les coopérateurs de la même

fonction, c'est le groupe professionnel ou la corporation.

Qu'elle soit apte à jouer ce rôle, c'est ce qui ressort de sa

définition. Puisqu'elle est composée d'individus qui se livrent aux

mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires ou même confondus, il

n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de

sentiments sociaux. L'identité d'origine, de culture, d'occupations fait

de l'activité professionnelle la plus riche matière pour une vie

commune. Du reste, la corporation a témoigné dans le passé qu'elle était

susceptible d'être une personnalité collective, jalouse, même à

l'excès, de son autonomie et de son autorité sur ses membres; il n'est

donc pas douteux qu'elle ne puisse être pour eux un milieu moral. Il n'y

a pas de raison pour que l'intérêt corporatif n'acquière pas aux yeux

des travailleurs ce caractère respectable et cette suprématie que

l'intérêt social a toujours par rapport aux intérêts privés dans une

société bien constituée. D'un autre côté, le groupe professionnel a sur

tous les autres ce triple avantage qu'il est de tous les instants, de

tous les lieux et que l'empire qu'il exerce s'étend à la plus grande

partie de l'existence. Il n'agit pas sur les individus d'une manière

intermittente comme la société politique, mais il est toujours en

contact avec eux par cela seul que la fonction dont il est l'organe et à

laquelle ils collaborent est toujours en exercice. Il suit les

travailleurs partout où ils se transportent; ce que ne peut faire la

famille. En quelque point qu'ils soient, ils le retrouvent qui les

entoure, les rappelle à leurs devoirs, les soutient à l'occasion. Enfin,

comme la vie professionnelle, c'est presque toute la vie, l'action

corporative se fait sentir sur tout le détail de nos occupations qui

sont ainsi orientées dans un sens collectif. La corporation a donc tout

ce qu'il faut pour encadrer l'individu, pour le tirer de son état

d'isolement moral et, étant donnée l'insuffisance actuelle des autres

groupes, elle est seule à pouvoir remplir cet indispensable office.

Mais, pour qu'elle ait cette influence, il faut qu'elle soit organisée

sur de tout autres bases qu'aujourd'hui. D'abord, il est essentiel que,

au lieu de rester un groupe privé que la loi permet, mais que l'État

ignore, elle devienne un organe défini et reconnu de notre vie publique.

Par là, nous n'entendons pas dire qu'il faille nécessairement la rendre

obligatoire; mais ce qui importe, c'est qu'elle soit constituée de

manière à pouvoir jouer un rôle social, au lieu de n'exprimer que des

combinaisons diverses d'intérêts particuliers. Ce n'est pas tout. Pour

que ce cadre ne reste pas vide, il faut y déposer tous les germes de vie

qui sont de nature à s'y développer. Pour que ce groupement ne soit pas

une pure étiquette, il faut lui attribuer des fonctions déterminées, et

il y en a qu'il est, mieux que tout autre, en état de remplir.

Actuellement, les sociétés européennes sont placées dans cette

alternative ou de laisser irréglementée la vie professionnelle ou de la

réglementer par l'intermédiaire de l'État, car il n'est pas d'autre

organe constitué qui puisse jouer ce rôle modérateur. Mais l'État est

trop loin de ces manifestations complexes pour trouver la forme spéciale

qui convient à chacune d'elles. C'est une lourde machine qui n'est faite

que pour des besognes générales et simples. Son action, toujours

uniforme, ne peut pas se plier et s'ajuster à l'infinie diversité des

circonstances particulières. Il en résulte qu'elle est forcément

compressive et niveleuse. Mais, d'un autre côté, nous sentons bien qu'il

est impossible de laisser à l'état inorganisé toute la vie qui s'est

ainsi dégagée. Voilà comment, par une série d'oscillations sans terme,

nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire, que son

excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique, qui

ne peut durer à cause de l'anarchie qu'elle provoque. Qu'il s'agisse de

la durée du travail ou de l'hygiène, ou des salaires, ou des œuvres de

prévoyance et d'assistance, partout les bonnes volontés viennent se

heurter à la même difficulté. Dès qu'on essaie d'instituer quelques

règles, elles se trouvent être inapplicables à l'expérience, parce

qu'elles manquent de souplesse; ou, du moins, elles ne s'appliquent à la

matière pour laquelle elles sont faites qu'en lui faisant violence.

La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors

de l'État, quoique soumis à son action, un faisceau de forces

collectives dont l'influence régulatrice puisse s'exercer avec plus de

variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à

cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y

satisfaire. Car elles sont assez voisines des faits, assez directement

et assez constamment en contact avec eux pour en sentir toutes les

nuances, et elles devraient être assez autonomes pour pouvoir en

respecter la diversité. C'est donc à elles qu'il appartient de présider

à ces caisses d'assurance, d'assistance, de retraite dont tant de bons

esprits sentent le besoin, mais que l'on hésite, non sans raison, à

remettre entre les mains déjà si puissantes et si malhabiles de l'État;

à elles, également, de régler les conflits qui s'élèvent sans cesse

entre les branches d'une même profession, de fixer, mais d'une manière

différente selon les différentes sortes d'entreprises, les conditions

auxquelles doivent se soumettre les contrats pour être justes,

d'empêcher, au nom de l'intérêt commun, les forts d'exploiter

abusivement les faibles, etc. À mesure que le travail se divise, le

droit et la morale, tout en reposant partout sur les mêmes principes

généraux, prennent, dans chaque fonction particulière, une forme

différente. Outre les droits et les devoirs qui sont communs à tous les

hommes, il y en a qui dépendent des caractères propres à chaque

profession et le nombre en augmente ainsi que l'importance à mesure que

l'activité professionnelle se développe et se diversifie davantage. À

chacune de ces disciplines spéciales, il faut un organe également

spécial pour l'appliquer et la maintenir. De quoi peut-il être fait,

sinon des travailleurs qui concourent à la même fonction?

Voilà, à grands traits, ce que devraient être les corporations pour

qu'elles pussent rendre les services qu'on est en droit d'en attendre.

Sans doute, quand on considère l'état où elles sont actuellement, on a

quelque mal à se représenter qu'elles puissent jamais être élevées à la

dignité de pouvoirs moraux. Elles sont, en effet, formées d'individus

que rien ne rattache les uns aux autres, qui n'ont entre eux que des

relations superficielles et intermittentes, qui sont même disposés à se

traiter plutôt en rivaux et en ennemis qu'en coopérateurs. Mais du jour

où ils auraient tant de choses en commun, où les rapports entre eux et

le groupe dont ils font partie seraient à ce point étroits et continus,

des sentiments de solidarité naîtraient qui sont encore presque inconnus

et la température morale de ce milieu professionnel, aujourd'hui si

froid et si extérieur à ses membres, s'élèverait nécessairement. Et ces

changements ne se produiraient pas seulement, comme les exemples

précédents pourraient le faire croire, chez les agents de la vie

économique. Il n'est pas de profession dans la société qui ne réclame

cette organisation et qui ne soit susceptible de la recevoir. Ainsi le

tissu social, dont les mailles sont si dangereusement relâchées, se

resserrerait et s'affermirait dans toute son étendue.

Cette restauration, dont le besoin se fait universellement sentir, a

malheureusement contre elle le mauvais renom qu'ont laissé dans

l'histoire les corporations de l'ancien régime. Cependant, le fait

qu'elles ont duré, non seulement depuis le moyen âge, mais depuis

l'antiquité gréco-latine[384], n'a-t-il pas, pour établir qu'elles sont

indispensables, plus de force probante que leur récente abrogation n'en

peut avoir pour prouver leur inutilité. Si, sauf pendant un siècle,

partout où l'activité professionnelle a pris quelque développement, elle

s'est organisée corporativement, n'est-il pas hautement vraisemblable

que cette organisation est nécessaire et que si, il y a cent ans, elle

ne s'est plus trouvée à la hauteur de son rôle, le remède était de la

redresser et de l'améliorer, non de la supprimer radicalement? Il est

certain qu'elle avait fini par devenir un obstacle aux progrès les plus

urgents. La vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute

influence du dehors, était devenue un non-sens dans une nation

moralement et politiquement unifiée; l'autonomie excessive dont elle

jouissait et qui en faisait un État dans l'État, ne pouvait se

maintenir, alors que l'organe gouvernemental, étendant dans tous les

sens ses ramifications, se subordonnait de plus en plus tous les organes

secondaires de la société. Il fallait donc élargir la base sur laquelle

reposait l'institution et la rattacher à l'ensemble de la vie nationale.

Mais si, au lieu de rester isolées, les corporations similaires des

différentes localités avaient été reliées les unes aux autres de manière

à former un même système, si tous ces systèmes avaient été soumis à

l'action générale de l'État et entretenus ainsi dans un perpétuel

sentiment de leur solidarité, le despotisme de la routine et l'égoïsme

professionnel se seraient renfermés dans de justes limites. La

tradition, en effet, ne se maintient pas aussi facilement invariable

dans une vaste association, répandue sur un immense territoire, que dans

une petite coterie qui ne dépasse pas l'enceinte d'une ville[385]; en

même temps, chaque groupe particulier est moins enclin à ne voir et à ne

poursuivre que son intérêt propre, une fois qu'il est en rapports suivis

avec le centre directeur de la vie publique. C'est même à cette seule

condition que la pensée de la chose commune pourrait être tenue en éveil

dans les consciences avec une suffisante continuité. Car, comme les

communications seraient alors ininterrompues entre chaque organe

particulier et le pouvoir chargé de représenter les intérêts généraux,

la société ne se rappellerait plus seulement aux individus d'une manière

intermittente ou vague; nous la sentirions présente dans tout le cours

de notre vie quotidienne. Mais en renversant ce qui existait sans rien

mettre à la place, on n'a fait que substituer, à l'égoïsme corporatif,

l'égoïsme individuel qui est plus dissolvant encore. Voilà pourquoi, de

toutes les destructions qui se sont accomplies à cette époque, celle-là

est la seule qu'il faille regretter. En dispersant les seuls groupes qui

pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons

brisé de nos propres mains l'instrument désigné de notre réorganisation

morale.

Mais ce n'est pas seulement le suicide égoïste qui serait combattu de

cette manière. Proche parent du précédent, le suicide anomique est

justiciable du même traitement. L'anomie vient, en effet, de ce que, sur

certains points de la société, il y a manque de forces collectives,

c'est-à-dire dégroupes constitués pour réglementer la vie sociale. Elle

résulte donc en partie de ce même état de désagrégation d'où provient

aussi le courant égoïste. Seulement, cette même cause produit des effets

différents selon son point d'incidence, suivant qu'elle agit sur les

fonctions actives et pratiques ou sur les fonctions représentatives.

Elle enfièvre et elle exaspère les premières; elle désoriente et elle

déconcerte les secondes. Le remède est donc le même dans l'un et l'autre

cas. Et en effet, on a pu voir que le principal rôle des corporations

serait, dans l'avenir comme dans le passé, de régler les fonctions

sociales et, plus spécialement, les fonctions économiques, de les tirer,

par conséquent, de l'état d'inorganisation où elles sont maintenant.

Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus

reconnaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait

de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de

coopérateurs. Supérieure à ses membres, elle aurait toute l'autorité

nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions

indispensables et leur imposer une règle. En obligeant les plus forts à

n'user de leur force qu'avec mesure, en empêchant les plus faibles

d'étendre sans fin leurs revendications, en rappelant les uns et les

autres au sentiment de leurs devoirs réciproques et de l'intérêt

général, en réglant, dans certains cas, la production de manière à

empêcher qu'elle ne dégénère en une fièvre maladive, elle modérerait les

passions les unes par les autres et, leur assignant des limites, en

permettrait l'apaisement. Ainsi s'établirait une discipline morale, d'un

genre nouveau, sans laquelle toutes les découvertes de la science et

tous les progrès du bien-être ne pourront jamais faire que des

mécontents.

On ne voit pas dans quel autre milieu cette loi de justice distributive,

si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel autre organe elle pourrait

s'appliquer. La religion qui, jadis, s'était, en partie, acquittée de ce

rôle, y serait maintenant impropre. Car le principe nécessaire de la

seule réglementation à laquelle elle puisse soumettre la vie économique,

c'est le mépris de la richesse. Si elle exhorte les fidèles à se

contenter de leur sort, c'est en vertu de cette idée que notre condition

terrestre est indifférente à notre salut. Si elle enseigne que notre

devoir est d'accepter docilement notre destinée telle que les

circonstances l'ont faite, c'est afin de nous attacher tout entiers à

des fins plus dignes de nos efforts; et c'est pour cette même raison

que, d'une manière générale, elle recommande la modération dans les

désirs. Mais cette résignation passive est inconciliable avec la place

que les intérêts temporels ont maintenant prise dans l'existence

collective. La discipline dont ils ont besoin doit avoir pour objet, non

de les reléguer au second plan et de les réduire autant que possible,

mais de leur donner une organisation qui soit en rapport avec leur

importance. Le problème est devenu plus complexe, et si ce n'est pas un

remède que de lâcher la bride aux appétits, pour les contenir, il ne

suffit plus de les comprimer. Si les derniers défenseurs des vieilles

théories économiques ont le tort de méconnaître qu'une règle est

nécessaire aujourd'hui comme autrefois, les apologistes de l'institution

religieuse ont le tort de croire que la règle d'autrefois puisse être

efficace aujourd'hui. C'est même son inefficacité actuelle qui est la

cause du mal.

Ces solutions faciles sont sans rapport avec les difficultés de la

situation. Sans doute, il n'y a qu'une puissance morale qui puisse faire

la loi aux hommes; mais encore faut-il qu'elle soit assez mêlée aux

choses de ce monde pour pouvoir les estimer à leur véritable valeur. Le

groupe professionnel présente ce double caractère. Parce qu'il est un

groupe, il domine d'assez haut les individus pour mettre des bornes à

leurs convoitises; mais il vit trop de leur vie pour ne pas sympathiser

avec leurs besoins. Il reste vrai, d'ailleurs, que l'État a, lui aussi,

des fonctions importantes à remplir. Lui seul peut opposer au

particularisme de chaque corporation le sentiment de l'utilité générale

et les nécessités de l'équilibre organique. Mais nous savons que son

action ne peut s'exercer utilement que s'il existe tout un système

d'organes secondaires qui la diversifient. C'est donc eux qu'il faut,

avant tout, susciter.

* * * * *

Il y a cependant un suicide qui ne saurait être arrêté par ce procédé;

c'est celui qui résulte de l'anomie conjugale. Ici, il semble que nous

soyons en présence d'une insoluble antinomie.

Il a pour cause, avons-nous dit, l'institution du divorce avec

l'ensemble d'idées et de mœurs dont cette institution résulte et qu'elle

ne fait que consacrer. S'ensuit-il qu'il faille l'abroger là où elle

existe? C'est une question trop complexe pour pouvoir être traitée ici;

elle ne peut être abordée utilement qu'à la fin d'une étude sur le

mariage et sur son évolution. Pour l'instant, nous n'avons à nous

occuper que des rapports du divorce et du suicide. À ce point de vue,

nous dirons: Le seul moyen de diminuer le nombre des suicides dus à

l'anomie conjugale est de rendre le mariage plus indissoluble.

Mais ce qui rend le problème singulièrement troublant et lui donne

presque un intérêt dramatique, c'est que l'on ne peut diminuer ainsi les

suicides d'époux sans augmenter ceux des épouses. Faut-il donc sacrifier

nécessairement l'un des deux sexes et la solution se réduit-elle à

choisir, entre ces deux maux, le moins grave? On ne voit pas quelle

autre serait possible, tant que les intérêts des époux dans le mariage

seront aussi manifestement contraires. Tant que les uns auront, avant

tout, besoin de liberté et les autres de discipline, l'institution

matrimoniale ne pourra profiter également aux uns et aux autres. Mais

cet antagonisme, qui rend actuellement la solution sans issue, n'est pas

irrémédiable et on peut espérer qu'il est destiné à disparaître.

Il vient, en effet, de ce que les deux sexes ne participent pas

également à la vie sociale. L'homme y est activement mêlé tandis que la

femme ne fait guère qu'y assister à distance. Il en résulte qu'il est

socialisé à un bien plus haut degré qu'elle. Ses goûts, ses aspirations,

son humeur ont, en grande partie, une origine collective, tandis que

ceux de sa compagne sont plus immédiatement placés sous l'influence de

l'organisme. Il a donc de tout autres besoins qu'elle et, par

conséquent, il est impossible qu'une institution, destinée à régler leur

vie commune, puisse être équitable et satisfaire simultanément des

exigences aussi opposées. Elle ne peut pas convenir à la fois à deux

êtres dont l'un est, presque tout entier, un produit de la société,

tandis que l'autre est resté bien davantage tel que l'avait fait la

nature. Mais il n'est pas du tout prouvé que cette opposition doive

nécessairement se maintenir. Sans doute, en un sens, elle était moins

marquée aux origines qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais on n'en peut pas

conclure qu'elle soit destinée à se développer sans fin. Car les états

sociaux les plus primitifs se reproduisent souvent aux stades les plus

élevés de l'évolution, mais sous des formes différentes et presque

contraires à celles qu'elles avaient dans le principe. Assurément, il

n'y a pas lieu de supposer que, jamais, la femme soit en état de remplir

dans la société les mêmes fonctions que l'homme; mais elle pourra y

avoir un rôle qui, tout en lui appartenant en propre, soit pourtant plus

actif et plus important que celui d'aujourd'hui. Le sexe féminin ne

redeviendra pas plus semblable au sexe masculin; au contraire, on peut

prévoir qu'il s'en distinguera davantage. Seulement ces différences

seront, plus que dans le passé, utilisées socialement. Pourquoi, par

exemple, à mesure que l'homme, absorbé de plus en plus par les fonctions

utilitaires, est obligé de renoncer aux fonctions esthétiques, celles-ci

ne reviendraient-elles pas à la femme? Les deux sexes se rapprocheraient

ainsi tout en se différenciant. Ils se socialiseraient également, mais

de manières différentes[386]. Et c'est bien dans ce sens que paraît se

faire l'évolution. Dans les villes, la femme diffère de l'homme beaucoup

plus que dans les campagnes; et cependant, c'est là que sa constitution

intellectuelle et morale est le plus imprégnée de vie sociale.

En tout cas, c'est le seul moyen d'atténuer le triste conflit moral qui

divise actuellement les sexes et dont la statistique des suicides nous a

fourni une preuve définie. C'est seulement quand l'écart sera moindre

entre les deux époux que le mariage ne sera pas tenu, pour ainsi dire,

de favoriser nécessairement l'un au détriment de l'autre. Quant à ceux

qui réclament, dès aujourd'hui, pour la femme des droits égaux à ceux de

l'homme, ils oublient trop que l'œuvre des siècles ne peut pas être

abolie en un instant; que, d'ailleurs, cette égalité juridique ne peut

être légitime tant que l'inégalité psychologique est aussi flagrante.

C'est donc à diminuer cette dernière qu'il faut employer nos efforts.

Pour que l'homme et la femme puissent être également protégés par la

même institution, il faut, avant tout, qu'ils soient des êtres de même

nature. Alors seulement, l'indissolubilité du lien conjugal ne pourra

plus être accusée de ne servir qu'à l'une des deux parties en présence.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 120 / 163 题