II.

Quelques auteurs ont préconisé le rétablissement des peines

comminatoires qui étaient autrefois en usage[379].

Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide

est, en effet, excessive. Puisqu'il offense la morale, il devrait être

repoussé avec plus d'énergie et de précision et cette réprobation

devrait s'exprimer par des signes extérieurs et définis, c'est-à-dire

par des peines. Le relâchement de notre système répressif sur ce point

est, par lui-même, un phénomène anormal. Seulement, des peines un peu

sévères sont impossibles: elles ne seraient pas tolérées par la

conscience publique. Car le suicide est, comme on l'a vu, proche parent

de véritables vertus dont il n'est que l'exagération. L'opinion est donc

facilement partagée dans les jugements qu'elle porte sur lui. Comme il

procède, jusqu'à un certain point, de sentiments qu'elle estime, elle ne

le blâme pas sans réserve ni sans hésitation. C'est de là que viennent

les controverses perpétuellement renouvelées entre les théoriciens sur

la question de savoir s'il est ou non contraire à la morale. Comme il se

rattache par une série continue d'intermédiaires gradués à des actes que

la morale approuve ou tolère, il n'est pas extraordinaire qu'on l'ait

cru parfois de même nature que ces derniers et qu'on ait voulu le faire

bénéficier de la même tolérance. Un pareil doute ne s'est que bien plus

rarement élevé pour l'homicide et pour le vol, parce qu'ici la ligne de

démarcation est plus nettement tranchée[380]. Déplus, le seul fait de la

mort que s'est infligée la victime inspire, malgré tout, trop de pitié

pour que le blâme puisse être inexorable.

Pour toutes ces raisons, on ne pourrait donc édicter que des peines

morales. Tout ce qui serait possible, ce serait de refuser au suicidé

les honneurs d'une sépulture régulière, de retirer à l'auteur de la

tentative certains droits civiques, politiques ou de famille, par

exemple certains attributs du pouvoir paternel et l'éligibilité aux

fonctions publiques. L'opinion accepterait, croyons-nous, sans peine,

que quiconque a tenté de se dérober à ses devoirs fondamentaux, fût

frappé dans ses droits correspondants. Mais quelque légitimes que

fussent ces mesures, elles ne sauraient jamais avoir qu'une influence

très secondaire; il est puéril de supposer qu'elles puissent suffire à

enrayer un courant d'une telle violence.

D'ailleurs, à elles seules, elles n'atteindraient pas le mal à sa

source. En effet, si nous avons renoncé à prohiber légalement le

suicide, c'est que nous en sentons trop faiblement l'immoralité. Nous le

laissons se développer en liberté parce qu'il ne nous révolte plus au

même degré qu'autrefois. Mais ce n'est pas par des dispositions

législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale.

Il ne dépend pas du législateur qu'un fait nous apparaisse ou non comme

moralement haïssable. Quand la loi réprime des actes que le sentiment

public juge inoffensifs, c'est elle qui nous indigne, non l'acte qu'elle

punit. Notre excessive tolérance à l'endroit du suicide vient de ce que,

comme l'état d'esprit d'où il dérive s'est généralisé, nous ne pouvons

le condamner sans nous condamner nous-mêmes; nous en sommes trop

imprégnés pour ne pas l'excuser en partie. Mais alors, le seul moyen de

nous rendre plus sévères est d'agir directement sur le courant

pessimiste, de le ramener dans son lit normal et de l'y contenir, de

soustraire à son action la généralité des consciences et de les

raffermir. Une fois qu'elles auront retrouvé leur assiette morale, elles

réagiront comme il convient contre tout ce qui les offense. Il ne sera

plus nécessaire d'imaginer de toutes pièces un système répressif; il

s'instituera de lui-même sous la pression des besoins. Jusque-là, il

serait artificiel et, par conséquent, sans grande utilité.

L'éducation ne serait-elle pas le plus sûr moyen d'obtenir ce résultat?

Comme elle permet d'agir sur les caractères, ne suffirait-il pas qu'on

les formât de manière à les rendre plus vaillants et, ainsi, moins

indulgents pour les volontés qui s'abandonnent? C'est ce qu'a pensé

Morselli. Pour lui, le traitement prophylactique du suicide tient tout

entier dans le précepte suivant[381]: «Développer chez l'homme le

pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en

état de poursuivre un but déterminé dans la vie; en un mot, donner au

caractère moral force et énergie». Un penseur d'une tout autre école

aboutit à la même conclusion: «Comment, dit M. Franck, atteindre le

suicide dans sa cause? En améliorant la grande œuvre de l'éducation, en

travaillant à développer non seulement les intelligences, mais les

caractères, non seulement les idées, mais les convictions[382]».

Mais c'est prêter à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a pas. Elle n'est

que l'image et le reflet de la société. Elle l'imite et la reproduit en

raccourci; elle ne la crée pas. L'éducation est saine quand les peuples

eux-mêmes sont à l'état de santé; mais elle se corrompt avec eux, sans

pouvoir se modifier d'elle-même. Si le milieu moral est vicié, comme les

maîtres eux-mêmes y vivent, ils ne peuvent pas n'en être pas pénétrés;

comment alors imprimeraient-ils à ceux qu'ils forment une orientation

différente de celle qu'ils ont reçue? Chaque génération nouvelle est

élevée par sa devancière, il faut donc que celle-ci s'amende pour

amender celle qui la suit. On tourne dans un cercle. Il peut bien se

faire que, de loin en loin, quelqu'un surgisse, dont les idées et les

aspirations dépassent celles de ses contemporains; mais ce n'est pas

avec des individualités isolées qu'on refait la constitution morale des

peuples. Sans doute, il nous plaît de croire qu'une voix éloquente peut

suffire à transformer comme par enchantement la matière sociale; mais,

ici comme ailleurs, rien ne vient de rien. Les volontés les plus

énergiques ne peuvent pas tirer du néant des forces qui ne sont pas et

les échecs de l'expérience viennent toujours dissiper ces faciles

illusions. D'ailleurs, quand même, par un miracle inintelligible, un

système pédagogique parviendrait à se constituer en antagonisme avec le

système social, il serait sans effet par suite de cet antagonisme même.

Si l'organisation collective, d'où résulte l'état moral que l'on veut

combattre, est maintenue, l'enfant, à partir du moment où il entre en

contact avec elle, ne peut pas n'en pas subir l'influence. Le milieu

artificiel de l'école ne peut le préserver que pour un temps et

faiblement. À mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle

viendra détruire l'œuvre de l'éducateur. L'éducation ne peut donc se

réformer que si la société se réforme elle-même. Pour cela, il faut

atteindre dans ses causes le mal dont elle souffre.

* * * * *

Or, ces causes, nous les connaissons. Nous les avons déterminées quand

nous avons fait voir de quelles sources découlent les principaux

courants suicidogènes. Cependant, il en est un qui n'est certainement

pour rien dans le progrès actuel du suicide; c'est le courant altruiste.

Aujourd'hui, en effet, il perd du terrain beaucoup plus qu'il n'en

gagne; c'est dans les sociétés inférieures qu'il s'observe de

préférence. S'il se maintient dans l'armée, il ne semble pas qu'il y ait

une intensité anormale; car il est nécessaire, dans une certaine mesure,

à l'entretien de l'esprit militaire. Et d'ailleurs, là même, il va de

plus en plus en déclinant. Le suicide égoïste et le suicide anomique

sont donc les seuls dont le développement puisse être regardé comme

morbide, et c'est d'eux seuls, par conséquent, que nous avons à nous

occuper.

Le suicide égoïste vient de ce que la société n'a pas sur tous les

points une intégration suffisante pour maintenir tous ses membres sous

sa dépendance. Si donc il se multiplie outre mesure, c'est que cet état

dont il dépend s'est lui-même répandu à l'excès; c'est que la société,

troublée et affaiblie, laisse échapper trop complètement à son action un

trop grand nombre de sujets. Par conséquent, la seule façon de remédier

au mal, est de rendre aux groupes sociaux assez de consistance pour

qu'ils tiennent plus fermement l'individu et que lui-même tienne à eux.

Il faut qu'il se sente davantage solidaire d'un être collectif qui l'ait

précédé dans le temps, qui lui survive et qui le déborde de tous les

côtés. À cette condition, il cessera de chercher en soi-même l'unique

objectif de sa conduite et, comprenant qu'il est l'instrument d'une fin

qui le dépasse, il s'apercevra qu'il sert à quelque chose. La vie

reprendra un sens à ses yeux parce qu'elle retrouvera son but et son

orientation naturels. Mais quels sont les groupes les plus aptes à

rappeler perpétuellement l'homme à ce salutaire sentiment de

solidarité?

Ce n'est pas la société politique. Aujourd'hui surtout, dans nos grands

États modernes, elle est trop loin de l'individu pour agir efficacement

sur lui avec assez de continuité. Quelques liens qu'il y ait entre notre

tâche quotidienne et l'ensemble de la vie publique, ils sont trop

indirects pour que nous en ayons un sentiment vif et ininterrompu. C'est

seulement quand de graves intérêts sont en jeu que nous sentons

fortement notre état de dépendance vis-à-vis du corps politique. Sans

doute, chez les sujets qui constituent l'élite morale de la population,

il est rare que l'idée de la patrie soit complètement absente; mais, en

temps ordinaire, elle reste dans la pénombre, à l'état de représentation

sourde, et il arrive même qu'elle s'éclipse entièrement. Il faut des

circonstances exceptionnelles, comme une grande crise nationale ou

politique, pour qu'elle passe au premier plan, envahisse les consciences

et devienne le mobile directeur de la conduite. Or ce n'est pas une

action aussi intermittente qui peut réfréner d'une manière régulière le

penchant au suicide. Il est nécessaire que, non seulement de loin en

loin, mais à chaque instant de sa vie, l'individu puisse se rendre

compte que ce qu'il fait va vers un but. Pour que son existence ne lui

paraisse pas vaine, il faut qu'il la voie, d'une façon constante, servir

à une fin qui le touche immédiatement. Mais cela n'est possible que si

un milieu social, plus simple et moins étendu, l'enveloppe de plus près

et offre un terme plus prochain à son activité.

La société religieuse n'est pas moins impropre à cette fonction. Ce

n'est pas, sans doute, qu'elle n'ait pu, dans des conditions données,

exercer une bienfaisante influence; mais c'est que les conditions

nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données. En

effet, elle ne préserve du suicide que si elle est assez puissamment

constituée pour enserrer étroitement l'individu. C'est parce que la

religion catholique impose à ses fidèles un vaste système de dogmes et

de pratiques et pénètre ainsi tous les détails de leur existence même

temporelle, qu'elle les y attache avec plus de force que ne fait le

protestantisme. Le catholique est beaucoup moins exposé à perdre de vue

les liens qui l'unissent au groupe confessionnel dont il fait partie,

parce que ce groupe se rappelle à chaque instant à lui sous la forme de

préceptes impératifs qui s'appliquent aux différentes circonstances de

la vie. Il n'a pas à se demander anxieusement où tendent ses démarches;

il les rapporte toutes à Dieu parce qu'elles sont, pour la plupart,

réglées par Dieu, c'est-à-dire par l'Église qui en est le corps visible.

Mais aussi, parce que ces commandements sont censés émaner d'une

autorité surhumaine, la réflexion humaine n'a pas le droit de s'y

appliquer. Il y aurait une véritable contradiction à leur attribuer une

semblable origine et à en permettre la libre critique. La religion ne

modère donc le penchant au suicide que dans la mesure où elle empêche

l'homme de penser librement. Or, cette main-mise sur l'intelligence

individuelle est, dès à présent, difficile et elle le deviendra toujours

davantage. Elle froisse nos sentiments les plus chers. Nous nous

refusons de plus en plus à admettre qu'on puisse marquer des limites à

la raison et lui dire: Tu n'iras pas plus loin. Et ce mouvement ne date

pas d'hier; l'histoire de l'esprit humain, c'est l'histoire même des

progrès de la libre-pensée. Il est donc puéril de vouloir enrayer un

courant que tout prouve irrésistible. À moins que les grandes sociétés

actuelles ne se décomposent irrémédiablement et que nous ne revenions

aux petits groupements sociaux d'autrefois[383], c'est-à-dire, à moins

que l'humanité ne retourne à son point de départ, les religions ne

pourront plus exercer d'empire très étendu ni très profond sur les

consciences. Ce n'est pas à dire qu'il ne s'en fondera pas de nouvelles.

Mais les seules viables seront celles qui feront au droit d'examen, à

l'initiative individuelle, plus de place encore que les sectes même les

plus libérales du protestantisme. Elles ne sauraient donc avoir sur

leurs membres la forte action qui serait indispensable pour mettre

obstacle au suicide.

Si d'assez nombreux écrivains ont vu dans la religion l'unique remède au

mal, c'est qu'ils se sont mépris sur les origines de son pouvoir. Ils la

font tenir presque tout entière dans un certain nombre de hautes pensées

et de nobles maximes dont le rationalisme, en somme, pourrait

s'accommoder et qu'il suffirait, pensent-ils, de fixer dans le cœur et

dans l'esprit des hommes pour prévenir les défaillances. Mais c'est se

tromper et sur ce qui fait l'essence de la religion et surtout sur les

causes de l'immunité qu'elle a parfois conférée contre le suicide. Ce

privilège, en effet, ne lui venait pas de ce qu'elle entretenait chez

l'homme je ne sais quel vague sentiment d'un au delà plus ou moins

mystérieux, mais de la forte et minutieuse discipline à laquelle elle

soumettait la conduite et la pensée. Quand elle n'est plus qu'un

idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais,

discutable et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il

est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence. Un Dieu que sa

majesté relègue hors de l'univers et de tout ce qui est temporel, ne

saurait servir de but à notre activité temporelle qui se trouve ainsi

sans objectif. Il y a dès lors trop de choses qui sont sans rapports

avec lui, pour qu'il suffise à donner un sens à la vie. En nous

abandonnant le monde, comme indigne de lui, il nous laisse, du même

coup, abandonnés à nous-* mêmes pour tout ce qui regarde la vie du

monde. Ce n'est pas avec des méditations sur les mystères qui nous

entourent, ce n'est même pas avec la croyance en un être tout-puissant,

mais infiniment éloigné de nous et auquel nous n'aurons de comptes à

rendre que dans un avenir indéterminé, qu'on peut empêcher les hommes de

se déprendre de l'existence. En un mot, nous ne sommes préservés du

suicide égoïste que dans la mesure où nous sommes socialisés; mais les

religions ne peuvent nous socialiser que dans la mesure où elles nous

retirent le droit au libre examen. Or, elles n'ont plus et, selon toute

vraisemblance, n'auront plus jamais sur nous assez d'autorité pour

obtenir de nous un tel sacrifice. Ce n'est donc pas sur elles que l'on

peut compter pour endiguer le suicide. Si, d'ailleurs, ceux qui voient

dans une restauration religieuse l'unique moyen de nous guérir étaient

conséquents avec eux-mêmes, c'est des religions les plus archaïques

qu'ils devraient réclamer le rétablissement. Car le judaïsme préserve

mieux du suicide que le catholicisme et le catholicisme que le

protestantisme. Et pourtant, c'est la religion protestante qui est la

plus dégagée des pratiques matérielles, la plus idéaliste par

conséquent. Le judaïsme, au contraire, malgré son grand rôle historique,

tient encore par bien des côtés aux formes religieuses les plus

primitives. Tant il est vrai que la supériorité morale et intellectuelle

du dogme n'est pour rien dans l'action qu'il peut avoir sur le suicide!

Reste la famille dont la vertu prophylactique n'est pas douteuse. Mais

ce serait une illusion de croire qu'il suffira de diminuer le nombre des

célibataires pour arrêter le développement du suicide. Car, si les époux

ont une moindre tendance à se tuer, cette tendance elle-même va en

augmentant avec la même régularité et selon les mêmes proportions que

celle des célibataires. De 1880 à 1887, les suicides d'époux ont crû de

35 % (3.706 cas au lieu de 2.735); les suicides de célibataires de 13 %

seulement (2.894 cas au lieu de 2.554). En 1863-68, d'après les calculs

de Bertillon, le taux des premiers était de 154 pour un million; il

était de 242 en 1887, avec une augmentation de 57 %. Pendant le même

temps, le taux des célibataires ne s'élevait pas beaucoup plus; il

passait de 173 à 289, avec un accroissement de 67 %. _L'aggravation qui

s'est produite au cours du siècle est donc indépendante de l'état

civil._

C'est que, en effet, il s'est produit dans la constitution de la famille

des changements qui ne lui permettent plus d'avoir la même influence

préservatrice qu'autrefois. Tandis que, jadis, elle maintenait la

plupart de ses membres dans son orbite depuis leur naissance jusqu'à

leur mort et formait une masse compacte, indivisible, douée d'une sorte

de pérennité, elle n'a plus aujourd'hui qu'une durée éphémère. À peine

est-elle constituée qu'elle se disperse. Dès que les enfants sont

matériellement élevés, ils vont très souvent poursuivre leur éducation

au dehors; surtout, dès qu'ils sont adultes, c'est presque une règle

qu'ils s'établissent loin de leurs parents, et le foyer reste vide. On

peut donc dire que, pendant la majeure partie du temps, la famille se

réduit maintenant au seul couple conjugal et nous savons qu'il agit

faiblement sur le suicide. Par suite, tenant moins de place dans la vie,

elle ne lui suffit plus comme but. Ce n'est certainement pas que nous

chérissions moins nos enfants; mais c'est qu'ils sont mêlés d'une

manière moins étroite et moins continue à notre existence qui, par

conséquent, a besoin de quelque autre raison d'être. Parce qu'il nous

faut vivre sans eux, il nous faut bien aussi attacher nos pensées et nos

actions à d'autres objets.

Mais surtout, c'est la famille comme être collectif que cette dispersion

périodique réduit à rien. Autrefois, la société domestique n'était pas

seulement un assemblage d'individus, unis entre eux par des liens

d'affection mutuelle; mais c'était aussi le groupe lui-même, dans son

unité abstraite et impersonnelle. C'était le nom héréditaire avec tous

les souvenirs qu'il rappelait, la maison familiale, le champ des aïeux,

la situation et la réputation traditionnelles, etc. Tout cela tend à

disparaître. Une société qui se dissout à chaque instant pour se

reformer sur d'autres points, mais dans des conditions toutes nouvelles

et avec de tout autres éléments, n'a pas assez de continuité pour se

faire une physionomie personnelle, une histoire qui lui soit propre et à

laquelle puissent s'attacher ses membres. Si donc les hommes ne

remplacent pas cet ancien objectif de leur activité à mesure qu'il se

dérobe à eux, il est impossible qu'il ne se produise pas un grand vide

dans l'existence.

Cette cause ne multiplie pas seulement les suicides d'époux, mais aussi

ceux des célibataires. Car cet état de la famille oblige les jeunes gens

à quitter leur famille natale avant qu'ils ne soient en état d'en fonder

une; c'est en partie pour cette raison que les ménages d'une seule

personne deviennent toujours plus nombreux et nous avons vu que cet

isolement renforce la tendance au suicide. Et pourtant, rien ne saurait

arrêter ce mouvement. Autrefois, quand chaque milieu local était plus ou

moins fermé aux autres par les usages, les traditions, par la rareté

des voies de communication, chaque génération était forcément retenue

dans son lieu d'origine ou, tout au moins, ne pouvait pas s'en éloigner

beaucoup. Mais, à mesure que ces barrières s'abaissent, que ces milieux

particuliers se nivellent et se perdent les uns dans les autres, il est

inévitable que les individus se répandent, au gré de leurs ambitions et

au mieux de leurs intérêts, dans les espaces plus vastes qui leur sont

ouverts. Aucun artifice ne saurait donc mettre obstacle à cet essaimage

nécessaire et rendre à la famille l'indivisibilité qui faisait sa force.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 119 / 163 题