En résumé, de même que le suicide ne vient pas des difficultés que
l'homme peut avoir à vivre, le moyen d'en arrêter les progrès n'est pas
de rendre la lutte moins rude et la vie plus aisée. Si l'on se tue
aujourd'hui plus qu'autrefois, ce n'est pas qu'il nous faille faire,
pour nous maintenir, de plus douloureux efforts ni que nos besoins
légitimes soient moins satisfaits; mais c'est que nous ne savons plus où
s'arrêtent les besoins légitimes et que nous n'apercevons plus le sens
de nos efforts. Sans doute, la concurrence devient tous les jours plus
vive parce que la facilité plus grande des communications met aux prises
un nombre de concurrents qui va toujours croissant. Mais, d'un autre
côté, une division du travail plus perfectionnée et la coopération plus
complexe qui l'accompagne, en multipliant et en variant à l'infini les
emplois où l'homme peut se rendre utile aux hommes, multiplient les
moyens d'existence et les mettent à la portée d'une plus grande variété
de sujets. Même les aptitudes les plus inférieures peuvent y trouver une
place. En même temps, la production plus intense qui résulte de cette
coopération plus savante, en augmentant le capital de ressources dont
dispose l'humanité, assure à chaque travailleur une rémunération plus
riche et maintient ainsi l'équilibre entre l'usure plus grande des
forces vitales et leur réparation. Il est certain, en effet, que, à tous
les degrés de la hiérarchie sociale, le bien-être moyen s'est accru,
quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu selon les
proportions les plus équitables. Le malaise dont nous souffrons ne vient
donc pas de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en
nombre ou en intensité; il atteste, non pas une plus grande misère
économique, mais une alarmante misère morale.
Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot. Quand on dit
d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on
entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais
ne peut être guérie qu'à l'aide d'exhortations répétées, d'objurgations
méthodiques, en un mot, par une action verbale. On raisonne comme si un
système d'idées ne tenait pas au reste de l'univers, comme si, par
suite, pour le défaire ou pour le refaire, il suffisait de prononcer
d'une certaine manière des formules déterminées. On ne voit pas que
c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que
le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à
l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en
un autre, nous admettons implicitement, sans apercevoir la grossièreté
de la conception, qu'avec des mots appropriés on peut transformer les
intelligences et les caractères. Comme le sauvage qui, en affirmant
énergiquement sa volonté de voir se produire tel phénomène cosmique,
s'imagine en déterminer la réalisation par les vertus de la magie
sympathique, nous pensons que, si nous énonçons avec chaleur notre désir
de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera
spontanément. Mais, en réalité, le système mental d'un peuple est un
système de forces définies qu'on ne peut ni déranger ni réarranger par
voie de simples injonctions. Il tient, en effet, à la manière dont les
éléments sociaux sont groupés et organisés. Étant donné un peuple, formé
d'un certain nombre d'individus disposés d'une certaine façon, il en
résulte un ensemble déterminé d'idées et de pratiques collectives, qui
restent constantes tant que les conditions dont elles dépendent sont
elles-mêmes identiques. En effet, selon que les parties dont il est
composé sont plus ou moins nombreuses et ordonnées d'après tel ou tel
plan, la nature de l'être collectif varie nécessairement et, par suite,
ses manières de penser et d'agir; mais on ne peut changer ces dernières
qu'en le changeant lui-même et on ne peut le changer sans modifier sa
constitution anatomique. Il s'en faut donc qu'en qualifiant de moral le
mal dont le progrès anormal des suicides est le symptôme, nous voulions
le réduire à je ne sais quelle affection superficielle que l'on pourrait
endormir avec de bonnes paroles. Tout au contraire, l'altération du
tempérament moral qui nous est ainsi révélée atteste une altération
profonde de notre structure sociale. Pour guérir l'une, il est donc
nécessaire de réformer l'autre.
Nous avons dit en quoi, selon nous, doit consister cette réforme. Mais
ce qui achève d'en démontrer l'urgence, c'est qu'elle est rendue
nécessaire, non pas seulement par l'état actuel du suicide, mais par
tout l'ensemble de notre développement historique.
En effet, ce qu'il a de caractéristique, c'est qu'il a successivement
fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les uns après les
autres, ils ont été emportés soit par l'usure lente du temps, soit par
de grandes commotions, mais sans que rien les ait remplacés. À
l'origine, la société est organisée sur la base de la famille; elle est
formée par la réunion d'un certain nombre de sociétés plus petites, les
clans, dont tous les membres sont ou se considèrent comme parents. Cette
organisation ne paraît pas être restée très longtemps à l'état de
pureté. Assez tôt, la famille cesse d'être une division politique pour
devenir le centre de la vie privée. À l'ancien groupement domestique se
substitue alors le groupement territorial. Les individus qui occupent un
même territoire se font à la longue, indépendamment de toute
consanguinité, des idées et des mœurs qui leur sont communes, mais qui
ne sont pas, au même degré, celles de leurs voisins plus éloignés. Il se
constitue ainsi de petits agrégats qui n'ont pas d'autre base matérielle
que le voisinage et les relations qui en résultent, mais dont chacun a
sa physionomie distincte; c'est le village et, mieux encore, la cité
avec ses dépendances. Sans doute, il leur arrive le plus généralement,
de ne pas s'enfermer dans un isolement sauvage. Ils se confédèrent entre
eux, se combinent sous des formes variées et forment ainsi des sociétés
plus complexes, mais où ils n'entrent qu'en gardant leur personnalité.
Ils restent le segment élémentaire dont la société totale n'est que la
reproduction agrandie. Mais, peu à peu, à mesure que ces confédérations
deviennent plus étroites, les circonscriptions territoriales se
confondent les unes dans les autres et perdent leur ancienne
individualité morale. D'une ville à l'autre, d'un district à l'autre les
différences vont en diminuant[387]. Le grand changement qu'a accompli la
Révolution française a été précisément de porter ce nivellement à un
point qui n'était pas connu jusqu'alors. Ce n'est pas qu'elle l'ait
improvisé; il avait été longuement préparé par cette centralisation
progressive à laquelle avait procédé l'ancien régime. Mais la
suppression légale des anciennes provinces, la création de nouvelles
divisions, purement artificielles et nominales, l'a consacré
définitivement. Depuis, le développement des voies de communication, en
mélangeant les populations, a effacé presque jusqu'aux dernières traces
de l'ancien état de choses. Et comme, au même moment, ce qui existait de
l'organisation professionnelle fut violemment détruit, tous les organes
secondaires de la vie sociale se trouvèrent anéantis.
Une seule force collective survécut à la tourmente: c'est l'État. Il
tendit donc, par la force des choses, à absorber en lui toutes les
formes d'activité qui pouvaient présenter un caractère social, et il n'y
eut plus en face de lui qu'une poussière inconsistante d'individus. Mais
alors, il fut par cela même nécessité à se surcharger de fonctions
auxquelles il était impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter
utilement. Car c'est une remarque souvent faite qu'il est aussi
envahissant qu'impuissant. Il fait un effort maladif pour s'étendre à
toutes sortes de choses qui lui échappent ou dont il ne se saisit qu'en
les violentant. De là ce gaspillage de forces qu'on lui reproche et qui
est, en effet, sans rapport avec les résultats obtenus. D'un autre côté,
les particuliers ne sont plus soumis à d'autre action collective que la
sienne, puisqu'il est la seule collectivité organisée. C'est seulement
par son intermédiaire qu'ils sentent la société et la dépendance où ils
sont vis-à-vis d'elle. Mais, comme l'État est loin d'eux, il ne peut
avoir sur eux qu'une action lointaine et discontinue; c'est pourquoi ce
sentiment ne leur est présent ni avec la suite ni avec l'énergie
nécessaires. Pendant la plus grande partie de leur existence, il n'y a
rien autour d'eux qui les tire hors d'eux-mêmes et leur impose un frein.
Dans ces conditions, il est inévitable qu'ils sombrent dans l'égoïsme ou
dans le dérèglement. L'homme ne peut s'attacher à des fins qui lui
soient supérieures et se soumettre à une règle, s'il n'aperçoit
au-dessus de lui rien dont il soit solidaire. Le libérer de toute
pression sociale, c'est l'abandonner à lui-même et le démoraliser. Tels
sont, en effet, les deux caractéristiques de notre situation morale.
Tandis que l'État s'enfle et s'hypertrophie pour arriver à enserrer
assez fortement les individus, mais sans y parvenir, ceux-ci, sans
liens entre eux, roulent les uns sur les autres comme autant de
molécules liquides, sans rencontrer aucun centre de forces qui les
retienne, les fixe et les organise.
De temps en temps, pour remédier au mal, on propose de restituer aux
groupements locaux quelque chose de leur ancienne autonomie; c'est ce
qu'on appelle décentraliser. Mais la seule décentralisation vraiment
utile est celle qui produirait en même temps une plus grande
concentration des forces sociales. Il faut, sans détendre les liens qui
rattachent chaque partie de la société à l'État, créer des pouvoirs
moraux qui aient sur la multitude des individus une action que l'État ne
peut avoir. Or, aujourd'hui, ni la commune, ni le département, ni la
province n'ont assez d'ascendant sur nous pour pouvoir exercer cette
influence; nous n'y voyons plus que des étiquettes conventionnelles,
dépourvues de toute signification. Sans doute, toutes choses égales, on
aime généralement mieux vivre dans les lieux où l'on est né et où l'on a
été élevé. Mais il n'y a plus de patries locales et il ne peut plus y en
avoir. La vie générale du pays, définitivement unifiée, est réfractaire
à toute dispersion de ce genre. On peut regretter ce qui n'est plus;
mais ces regrets sont vains. Il est impossible de ressusciter
artificiellement un esprit particulariste qui n'a plus de fondement. Dès
lors, on pourra bien, à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses,
alléger un peu le fonctionnement de la machine gouvernementale; mais ce
n'est pas ainsi qu'on pourra jamais modifier l'assiette morale de la
société. On réussira par ce moyen à décharger les ministères encombrés,
on fournira un peu plus de matière à l'activité des autorités
régionales; mais on ne fera pas pour cela des différentes régions autant
de milieux moraux. Car, outre que des mesures administratives ne
sauraient suffire pour atteindre un tel résultat, pris en lui-même, il
n'est ni possible ni souhaitable.
La seule décentralisation qui, sans briser l'unité nationale,
permettrait de multiplier les centres de la vie commune, c'est ce qu'on
pourrait appeler _la décentralisation professionnelle_. Car, comme
chacun de ces centres ne serait le foyer que d'une activité spéciale et
restreinte, ils seraient inséparables les uns des autres et l'individu
pourrait, par conséquent, s'y attacher sans devenir moins solidaire du
tout. La vie sociale ne peut se diviser, tout en restant une, que si
chacune de ces divisions représente une fonction. C'est ce qu'ont
compris les écrivains et les hommes d'État, toujours plus nombreux[388],
qui voudraient faire du groupe professionnel la base de notre
organisation politique, c'est-à-dire diviser le collège électoral, non
par circonscriptions territoriales, mais par corporations. Seulement,
pour cela, il faut commencer par organiser la corporation. Il faut
qu'elle soit autre chose qu'un assemblage d'individus qui se rencontrent
au jour du vote sans avoir rien de commun entre eux. Elle ne pourra
remplir le rôle qu'on lui destine que si, au lieu de rester un être de
convention, elle devient une institution définie, une personnalité
collective, ayant ses mœurs et ses traditions, ses droits et ses
devoirs, son unité. La grande difficulté n'est pas de décider par décret
que les représentants seront nommés par profession et combien chacune en
aura, mais de faire en sorte que chaque corporation devienne une
individualité morale. Autrement, on ne fera qu'ajouter un cadre
extérieur et factice à ceux qui existent et que l'on veut remplacer.
Ainsi, une monographie du suicide a une portée qui dépasse l'ordre
particulier de faits qu'elle vise spécialement. Les questions qu'elle
soulève sont solidaires des plus graves problèmes pratiques qui se
posent à l'heure présente. Les progrès anormaux du suicide et le malaise
général dont sont atteintes les sociétés contemporaines dérivent des
mêmes causes. Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts
volontaires, c'est l'état de perturbation profonde dont souffrent les
sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu'il
en donne la mesure. Quand, ces souffrances s'expriment par la bouche
d'un théoricien, on peut croire qu'elles sont exagérées et infidèlement
traduites. Mais ici, dans la statistique des suicides, elles viennent
comme s'enregistrer d'elles-mêmes, sans laisser de place à
l'appréciation personnelle. On ne peut donc enrayer ce courant de
tristesse collective qu'en atténuant, tout au moins, la maladie
collective dont il est la résultante et le signe. Nous avons montré que,
pour atteindre ce but, il n'était nécessaire ni de restaurer
artificiellement des formes sociales surannées et auxquelles on ne
pourrait communiquer qu'une apparence de vie, ni d'inventer de toutes
pièces des formes entièrement neuves et sans analogies dans l'histoire.
Ce qu'il faut, c'est chercher dans le passé des germes de vie nouvelle
qu'il contenait et en presser le développement.
Quant à déterminer avec plus d'exactitude sous quelles formes
particulières ces germes sont appelés à se développer dans l'avenir,
c'est-à-dire ce que devra être, dans le détail, l'organisation
professionnelle dont nous avons besoin, c'est ce que nous ne pouvions
tenter au cours de cet ouvrage. C'est seulement à la suite d'une étude
spéciale sur le régime corporatif et les lois de son évolution, qu'il
serait possible de préciser davantage les conclusions qui précèdent.
Encore ne faut-il pas s'exagérer l'intérêt de ces programmes trop
définis dans lesquels se sont généralement complu les philosophes de la
politique. Ce sont jeux d'imagination, toujours trop éloignés de la
complexité des faits pour pouvoir beaucoup servir à la pratique; la
réalité sociale n'est pas assez simple et elle est encore trop mal
connue pour pouvoir être anticipée dans le détail. Seul, le contact
direct des choses peut donner aux enseignements de la science la
détermination qui leur manque. Une fois qu'on a établi l'existence du
mal, en quoi il consiste et de quoi il dépend, quand on sait, par
conséquent, les caractères généraux du remède et le point auquel il doit
être appliqué, l'essentiel n'est pas d'arrêter par avance un plan qui
prévoie tout; c'est de se mettre résolument à l'œuvre.