I.

On s'étonnera peut-être que la question puisse être posée.

Nous sommes, en effet, habitués à regarder comme anormal tout ce qui est

immoral. Si donc, comme nous l'avons établi, le suicide froisse la

conscience morale, il semble impossible de n'y pas voir un phénomène de

pathologie sociale. Mais nous avons fait voir ailleurs[371] que même la

forme éminente de l'immoralité, à savoir le crime, ne devait pas être

nécessairement classée au rang des manifestations morbides. Cette

affirmation a, il est vrai, déconcerté certains esprits et il a pu

paraître à un examen superficiel qu'elle ébranlait les fondements de la

morale. Elle n'a, pourtant, rien de subversif. Il suffit, pour s'en

convaincre, de se reporter à l'argumentation sur laquelle elle repose et

qui peut se résumer ainsi.

Ou bien le mot de maladie ne signifie rien, ou bien il désigne quelque

chose d'évitable. Sans doute, tout ce qui est évitable n'est pas

morbide, mais tout ce qui est morbide peut être évité, au moins par la

généralité des sujets. Si l'on ne veut pas renoncer à toute distinction

dans les idées comme dans les termes, il est impossible d'appeler ainsi

un état ou un caractère que les êtres d'une espèce ne peuvent pas ne pas

avoir, qui est impliqué nécessairement dans leur constitution. D'un

autre côté, nous n'avons qu'un signe objectif, empiriquement

déterminable et susceptible d'être contrôlé par autrui, auquel nous

puissions reconnaître l'existence de cette nécessité; c'est

l'universalité. Quand, toujours et partout, deux faits se sont

rencontrés en connexion, sans qu'une seule exception soit citée, il est

contraire à toute méthode de supposer qu'ils puissent être séparés. Ce

n'est pas que l'un soit toujours la cause de l'autre. Le lien qui est

entre eux peut être médiat[372], mais il ne laisse pas d'être et d'être

nécessaire.

Or, il n'y a pas de société connue où, sous des formes différentes, ne

s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de

peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Nous devons donc

dire que le crime est nécessaire, qu'il ne peut pas ne pas être, que les

conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont

connues, l'impliquent logiquement. Par suite, il est normal. Il est vain

d'invoquer ici les imperfections inévitables de la nature humaine et de

soutenir que le mal, quoiqu'il ne puisse pas être empêché, ne cesse pas

d'être le mal; c'est langage de prédicateur, non de savant. Une

imperfection nécessaire n'est pas une maladie; autrement, il faudrait

mettre la maladie partout, parce que l'imperfection est partout. Il

n'est pas de fonction de l'organisme, pas de forme anatomique à propos

desquelles on ne puisse rêver quelque perfectionnement. On a dit parfois

qu'un opticien rougirait d'avoir fabriqué un instrument de vision aussi

grossier que l'œil humain. Mais on n'en a pas conclu et on ne pouvait

pas en conclure que la structure de cet organe est anormale. Il y a

plus; il est impossible que ce qui est nécessaire n'ait pas en soi

quelque perfection, pour employer le langage un peu théologique de nos

adversaires. _Ce qui est condition indispensable de la vie ne peut pas

n'être pas utile, à moins que la vie ne soit pas utile._ On ne sortira

pas de là. Et en effet, nous avons montré comment le crime peut servir.

Seulement, il ne sert que s'il est réprouvé et réprimé. On a cru à tort

que le seul fait de le cataloguer parmi les phénomènes de sociologie

normale en impliquait l'absolution. S'il est normal qu'il y ait des

crimes, il est normal qu'ils soient punis. La peine et le crime sont les

deux termes d'un couple inséparable. L'un ne peut pas plus faire défaut

que l'autre. Tout relâchement anormal du système répressif a pour effet

de stimuler la criminalité et de lui donner un degré d'intensité

anormal.

Appliquons ces idées au suicide.

Nous n'avons pas, il est vrai, d'informations suffisantes pour pouvoir

assurer qu'il n'y a pas de société où le suicide ne se rencontre. Il n'y

a qu'un petit nombre de peuples pour lesquels la statistique nous

renseigne sur ce point. Quant aux autres, l'existence d'un suicide

chronique ne peut être attestée que par les traces qu'il laisse dans la

législation. Or nous ne savons pas avec certitude si le suicide a été

partout l'objet d'une réglementation juridique. Mais on peut affirmer

que c'est le cas le plus général. Tantôt il est prescrit, tantôt il est

réprouvé; tantôt l'interdiction dont il est frappé est formelle, tantôt

elle comporte des réserves et des exceptions. Mais toutes les analogies

permettent de croire qu'il n'a jamais dû rester indifférent au droit et

à la morale; c'est-à-dire qu'il a toujours eu assez d'importance pour

attirer sur lui le regard de la conscience publique. En tout cas, il est

certain que des courants suicidogènes, plus ou moins intenses selon les

époques, ont existé de tout temps chez les peuples européens; la

statistique nous en fournit la preuve dès le siècle dernier et les

monuments juridiques pour les époques antérieures. Le suicide est donc

un élément de leur constitution normale et même, vraisemblablement, de

toute constitution sociale.

Il n'est, d'ailleurs, pas impossible d'apercevoir comment il y est lié.

C'est surtout évident du suicide altruiste par rapport aux sociétés

inférieures. Précisément parce que l'étroite subordination de l'individu

au groupe est le principe sur lequel elles reposent, le suicide

altruiste y est, pour ainsi dire, un procédé indispensable de la

discipline collective. Si l'homme n'estimait pas alors sa vie pour peu

de chose, il ne serait pas ce qu'il doit être et, du moment qu'il en

fait peu de cas, il est inévitable que tout lui devienne prétexte pour

s'en débarrasser. Il y a donc un lien étroit entre la pratique de ce

suicide et l'organisation morale de ces sociétés. Il en est de même

aujourd'hui dans ces milieux particuliers où l'abnégation et

l'impersonnalité sont de rigueur. Maintenant encore, l'esprit militaire

ne peut être fort que si l'individu est détaché de lui-même, et un tel

détachement ouvre nécessairement la voie au suicide.

Pour des raisons contraires, dans les sociétés et dans les milieux où la

dignité de la personne est la fin suprême de la conduite, où l'homme est

un Dieu pour l'homme, l'individu est facilement enclin à prendre pour

Dieu l'homme qui est en lui, à s'ériger lui-même en objet de son propre

culte. Quand la morale s'attache avant tout à lui donner de lui-même une

très haute idée, il suffit de certaines combinaisons de circonstances

pour qu'il devienne incapable de rien apercevoir qui soit au-dessus de

lui. L'individualisme, sans doute, n'est pas nécessairement l'égoïsme,

mais il en rapproche; on ne peut stimuler l'un sans répandre davantage

l'autre. Ainsi se produit le suicide égoïste. Enfin, chez les peuples où

le progrès est et doit être rapide, les règles qui contiennent les

individus doivent être suffisamment flexibles et malléables; si elles

gardaient la rigidité immuable qu'elles ont dans les sociétés

primitives, l'évolution entravée ne pourrait pas se faire assez

promptement. Mais alors il est inévitable que les désirs et les

ambitions, étant moins fortement contenus, débordent sur certains points

tumultueusement. Du moment qu'on inculque aux hommes ce précepte, que

c'est pour eux un devoir de progresser, il est plus difficile d'en faire

des résignés; par suite, le nombre des mécontents et des inquiets ne

peut manquer d'augmenter. Toute morale de progrès et de perfectionnement

est donc inséparable d'un certain degré d'anomie. Ainsi, une

constitution morale déterminée correspond à chaque type de suicide et en

est solidaire. L'une ne peut être sans l'autre; car le suicide est

simplement la forme que prend nécessairement chacune d'elles dans de

certaines conditions particulières, mais qui ne peuvent pas ne pas se

produire.

Mais, dira-t-on, ces divers courants ne déterminent le suicide que s'ils

s'exagèrent; serait-il donc impossible qu'ils eussent partout la même

intensité modérée?--C'est vouloir que les conditions de la vie soient

partout les mêmes: ce qui n'est ni possible ni désirable. Dans toute

société, il y a des milieux particuliers où les états collectifs ne

pénètrent qu'en se modifiant; ils y sont, suivant les cas, ou renforcés

ou affaiblis. Pour qu'un courant ait dans l'ensemble du pays une

certaine intensité, il faut donc que, sur certains points, il la dépasse

ou ne l'atteigne pas.

Mais ces excès, soit en plus soit en moins, ne sont pas seulement

nécessaires; ils ont leur utilité. Car, si l'état le plus général est

aussi celui qui convient le mieux dans les circonstances les plus

générales de la vie sociale, il ne peut être en rapport avec les autres;

et pourtant la société doit pouvoir s'adapter aux unes comme aux autres.

Un homme chez qui le goût de l'activité ne dépasserait jamais le niveau

moyen, ne pourrait se maintenir dans les situations qui exigent un

effort exceptionnel. De même, une société où l'individualisme

intellectuel ne pourrait pas s'exagérer, serait incapable de secouer le

joug des traditions et de renouveler ses croyances, alors même que ce

serait nécessaire. Inversement, là où ce même état d'esprit ne pourrait,

à l'occasion, diminuer assez pour permettre au courant contraire de se

développer, que deviendrait-on en temps de guerre, alors que

l'obéissance passive est le premier des devoirs? Mais, pour que ces

formes d'activité puissent se produire quand elles sont utiles, il faut

que la société ne les ait pas totalement désapprises. Il est donc

indispensable qu'elles aient une place dans l'existence commune; qu'il y

ait des sphères où s'entretienne un goût intransigeant de critique et de

libre examen, d'autres, comme l'armée, où se garde à peu près intacte la

vieille religion de l'autorité. Sans doute, il faut que, en temps

ordinaire, l'action de ces foyers spéciaux ne s'étende pas au delà de

certaines limites; comme les sentiments qui s'y élaborent correspondent

à des circonstances particulières, il est essentiel qu'ils ne se

généralisent pas. Mais s'il importe qu'ils restent localisés, il importe

également qu'ils soient. Cette nécessité paraîtra plus évidente encore

si l'on songe que les sociétés, non seulement sont tenues de faire face

à des situations diverses au cours d'une même période, mais encore ne

peuvent se maintenir sans se transformer. Les proportions normales

d'individualisme et d'altruisme, qui conviennent aux peuples modernes,

ne seront plus les mêmes dans un siècle. Or, l'avenir ne serait pas

possible, si les germes n'en étaient donnés dans le présent. Pour qu'une

tendance collective puisse s'affaiblir ou s'intensifier en évoluant,

encore faut-il qu'elle ne se fixe pas une fois pour toutes sous une

forme unique dont elle ne pourrait plus se défaire ensuite; elle ne

saurait varier dans le temps si elle ne présentait aucune variété dans

l'espace[373].

Les différents courants de tristesse collective, qui dérivent de ces

trois états moraux, ne sont pas eux-mêmes sans raisons d'être, pourvu

qu'ils ne soient pas excessifs. C'est, en effet, une erreur de croire

que la joie sans mélange soit l'état normal de la sensibilité. L'homme

ne pourrait pas vivre s'il était entièrement réfractaire à la tristesse.

Il y a bien des douleurs auxquelles on ne peut s'adapter qu'en les

aimant, et le plaisir qu'on y trouve a nécessairement quelque chose de

mélancolique. La mélancolie n'est donc morbide que quand elle tient trop

de place dans la vie; mais il n'est pas moins morbide qu'elle en soit

totalement exclue. Il faut que le goût de l'expansion joyeuse soit

modéré par le goût contraire; c'est à cette seule condition qu'il

gardera la mesure et sera en harmonie avec les choses. Il en est des

sociétés comme des individus. Une morale trop riante est une morale

relâchée; elle ne convient qu'aux peuples en décadence et c'est chez eux

seulement qu'elle se rencontre. La vie est souvent rude, souvent

décevante ou vide. Il faut donc que la sensibilité collective reflète ce

côté de l'existence. C'est pourquoi, à côté du courant optimiste qui

pousse les hommes à envisager le monde avec confiance, il est nécessaire

qu'il y ait un courant opposé, moins intense, sans doute, et moins

général que le précédent, en état toutefois de le contenir

partiellement; car une tendance ne se limite pas elle-même, elle ne peut

jamais être limitée que par une autre tendance. Même il semble, d'après

certains indices, que le penchant à une certaine mélancolie aille plutôt

en se développant à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des types

sociaux. Ainsi que nous l'avons déjà dit dans un autre ouvrage[374],

c'est un fait tout au moins remarquable que les grandes religions des

peuples les plus civilisés soient plus profondément imprégnées de

tristesse que les croyances plus simples des sociétés antérieures. Ce

n'est pas assurément que le courant pessimiste doive définitivement

submerger l'autre, mais c'est une preuve qu'il ne perd pas de terrain et

ne paraît pas destiné à disparaître. Or, pour qu'il puisse exister et se

maintenir, il faut qu'il y ait dans la société un organe spécial qui lui

serve de substrat. Il faut qu'il y ait des groupes d'individus qui

représentent plus spécialement cette disposition de l'humeur collective.

Mais la partie de la population qui joue ce rôle est nécessairement

celle où les idées de suicide germent facilement.

Mais de ce qu'un courant suicidogène d'une certaine intensité doive être

considéré comme un phénomène de sociologie normale, il ne suit pas que

tout courant du même genre ait nécessairement le même caractère. Si

l'esprit de renoncement, l'amour du progrès, le goût de l'individuation

ont leur place dans toute espèce de société et s'ils ne peuvent pas

exister sans devenir, sur certains points, générateurs de suicides,

encore faut-il qu'ils n'aient cette propriété que dans une certaine

mesure, variable selon les peuples. Elle n'est fondée que si elle ne

dépasse pas certaines limites. De même, le penchant collectif à la

tristesse n'est sain qu'à condition de n'être pas prépondérant. Par

conséquent, la question de savoir si l'état présent du suicide chez les

nations civilisées est normal ou non, n'est pas tranchée par ce qui

précède. Il reste à rechercher si l'aggravation énorme qui s'est

produite depuis un siècle n'est pas d'origine pathologique.

On a dit qu'elle était la rançon de la civilisation. Il est certain

qu'elle est générale en Europe et d'autant plus prononcée que les

nations sont parvenues à une plus haute culture. Elle a été, en effet,

de 411 % en Prusse de 1826 à 1890, de 385 % en France de 1826 à 1888, de

318 % dans l'Autriche allemande de 1841-45 à 1877, de 238 % en Saxe de

1841 à 1875, de 212 % en Belgique de 1841 à 4889, de 72 % seulement en

Suède de 1841 à 1871-75, de 35 % en Danemark pendant la même période.

L'Italie, depuis 1870, c'est-à-dire depuis le moment où elle est devenue

l'un des agents de la civilisation européenne, a vu l'effectif de ses

suicides passer de 788 cas à 1.653, soit une augmentation de 109 % en

vingt ans. De plus, partout, c'est dans les régions les plus cultivées

que le suicide est le plus répandu. On a donc pu croire qu'il y avait un

lien entre le progrès des lumières et celui des suicides, que l'un ne

pouvait pas aller sans l'autre[375]; c'est une thèse analogue à celle de

ce criminologiste italien, d'après lequel l'accroissement des délits

aurait pour cause et pour compensation l'accroissement parallèle des

transactions économiques[376]. Si elle était admise, on devrait conclure

que la constitution propre aux sociétés supérieures implique une

stimulation exceptionnelle des courants suicidogènes; par conséquent,

l'extrême violence qu'ils ont actuellement, étant nécessaire, serait

normale, et il n'y aurait pas à prendre contre elle de mesures

spéciales, à moins qu'on n'en prenne en même temps contre la

civilisation[377].

Mais un premier fait doit nous mettre en garde contre ce raisonnement. À

Rome, au moment où l'empire atteignit son apogée, on vit également se

produire une véritable hécatombe de morts volontaires. On aurait donc pu

soutenir alors, comme maintenant, que c'était le prix du développement

intellectuel auquel on était parvenu et que c'est une loi des peuples

cultivés de fournir au suicide un plus grand nombre de victimes. Mais la

suite de l'histoire a montré combien une telle induction eût été peu

fondée; car cette épidémie de suicides ne dura qu'un temps, tandis que

la culture romaine a survécu. Non seulement les sociétés chrétiennes

s'en assimilèrent les fruits les meilleurs, mais, dès le XVIe siècle,

après les découvertes de l'imprimerie, après la Renaissance et la

Réforme, elles avaient dépassé, et de beaucoup,, le niveau le plus élevé

auquel fussent jamais arrivées les sociétés anciennes. Et pourtant,

jusqu'au XVIIIe siècle, le suicide ne fut que faiblement développé. Il

n'était donc pas nécessaire que le progrès fît couler tant de sang,

puisque les résultats en ont pu être conservés et même dépassés sans

qu'il continuât à avoir les mêmes effets homicides. Mais alors n'est-il

pas probable qu'il en est de même aujourd'hui, que la marche de notre

civilisation et celle du suicide ne s'impliquent pas logiquement, et que

celle-ci, par conséquent, peut être enrayée sans que l'autre s'arrête du

même coup? Nous avons vu, d'ailleurs, que le suicide se rencontre dès

les premières étapes de l'évolution et que même il y est parfois de la

dernière virulence. Si donc il existe au sein des peuplades les plus

grossières, il n'y a aucune raison de penser qu'il soit lié par un

rapport nécessaire à l'extrême raffinement des mœurs. Sans doute, les

types que l'on observe à ces époques lointaines ont, en partie, disparu;

mais justement, cette disparition devrait alléger un peu notre tribut

annuel et il est d'autant plus surprenant qu'il devienne toujours plus

lourd.

Il y a donc lieu de croire que cette aggravation est due, non à la

nature intrinsèque du progrès, mais aux conditions particulières dans

lesquelles il s'effectue de nos jours, et rien ne nous assure qu'elles

soient normales. Car il ne faut pas se laisser éblouir par le brillant

développement des sciences, des arts et de l'industrie dont nous sommes

les témoins; il est trop certain qu'il s'accomplit au milieu d'une

effervescence maladive dont chacun de nous ressent les contre-coups

douloureux. Il est donc très possible, et même vraisemblable, que le

mouvement ascensionnel des suicides ait pour origine un état

pathologique qui accompagne présentement la marche de la civilisation,

mais sans en être la condition nécessaire.

La rapidité avec laquelle ils se sont accrus ne permet même pas d'autre

hypothèse. En effet, en moins de cinquante ans, ils ont triplé,

quadruplé, quintuplé même selon les pays. D'un autre côté, nous savons

qu'ils tiennent à ce qu'il y a de plus invétéré dans la constitution des

sociétés, puisqu'ils en expriment l'humeur, et que l'humeur des peuples,

comme celle des individus, reflète l'état de l'organisme dans ce qu'il a

de plus fondamental. Il faut donc que notre organisation sociale se soit

profondément altérée dans le cours de ce siècle pour avoir pu déterminer

un tel accroissement dans le taux des suicides. Or, il est impossible

qu'une altération, à la fois aussi grave et aussi rapide, ne soit pas

morbide; car une société ne peut changer de structure avec cette

soudaineté. Ce n'est que par une suite de modifications lentes et

presque insensibles qu'elle arrive à revêtir d'autres caractères. Encore

les transformations qui sont ainsi possibles sont-elles restreintes. Une

fois qu'un type social est fixé, il n'est plus indéfiniment plastique;

une limite est vite atteinte qui ne saurait être dépassée. Les

changements que suppose la statistique des suicides contemporains ne

peuvent donc pas être normaux. Sans même savoir avec précision en quoi

ils consistent, on peut affirmer par avance qu'ils résultent, non d'une

évolution régulière, mais d'un ébranlement maladif qui a bien pu

déraciner les institutions du passé, mais sans rien mettre à la place;

car ce n'est pas en quelques années que peut se refaire l'œuvre des

siècles. Mais alors, si la cause est anormale, il n'en peut être

autrement de l'effet. Ce qu'atteste, par conséquent, la marée montante

des morts volontaires, ce n'est pas l'éclat croissant de notre

civilisation, mais un état de crise et de perturbation qui ne peut se

prolonger sans danger.

À ces différentes raisons, une dernière peut être ajoutée. S'il est vrai

que, normalement, la tristesse collective ait un rôle à jouer dans la

vie des sociétés, d'ordinaire, elle n'est ni assez générale ni assez

intense pour pénétrer jusqu'aux centres supérieurs du corps social. Elle

reste à l'état de courant sous-jacent, que le sujet collectif sent

obscurément, dont il subit par conséquent l'action, mais sans qu'il s'en

rende clairement compte. Tout au moins, si ces vagues dispositions

arrivent à affecter la conscience commune, ce n'est que par poussées

partielles et intermittentes. Aussi, généralement, ne s'expriment-elles

que sous forme de jugements fragmentaires, de maximes isolées, qui ne se

relient pas les unes aux autres, qui ne visent à exprimer, en dépit de

leur air absolu, qu'un aspect de la réalité, et que des maximes

contraires corrigent et complètent. C'est de là que viennent ces

aphorismes mélancoliques, ces boutades proverbiales contre la vie dans

lesquelles se complaît parfois la sagesse des nations, mais qui ne sont

pas plus nombreuses que les préceptes opposés. Elles traduisent

évidemment des impressions passagères qui n'ont fait que traverser la

conscience sans même l'occuper entièrement. C'est seulement quand ces

sentiments acquièrent une force exceptionnelle qu'ils absorbent assez

l'attention publique pour pouvoir être aperçus dans leur ensemble,

coordonnés et systématisés, et qu'ils deviennent alors la base de

doctrines complètes de la vie. En fait, à Rome et en Grèce, c'est quand

la société se sentit gravement atteinte qu'apparurent les théories

décourageantes d’Épicure et de Zénon. La formation de ces grands

systèmes est donc l'indice que le courant pessimiste est parvenu à un

degré d'intensité anormal, dû à quelque perturbation de l'organisme

social. Or, on sait comme ils se sont multipliés de nos jours. Pour se

faire une juste idée de leur nombre et de leur importance, il ne suffit

pas de considérer les philosophies qui ont officiellement ce caractère,

comme celles de Schopenhauer, de Hartmann, etc. Il faut encore tenir

compte de toutes celles qui, sous des noms différents, procèdent du même

esprit. L'anarchiste, l'esthète, le mystique, le socialiste

révolutionnaire, s'ils ne désespèrent pas de l'avenir, s'entendent du

moins avec le pessimiste dans un même sentiment de haine ou de dégoût

pour ce qui est, dans un même besoin de détruire le réel ou d'y

échapper. La mélancolie collective n'aurait pas à ce point envahi la

conscience si elle n'avait pas pris un développement morbide, et, par

conséquent, le développement du suicide, qui en résulte, est de même

nature[378].

Toutes les preuves se réunissent donc pour nous faire regarder l'énorme

accroissement qui s'est produit depuis un siècle dans le nombre des

morts volontaires comme un phénomène pathologique qui devient tous les

jours plus menaçant. À quels moyens recourir pour le conjurer?

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 118 / 163 题