Formes individuelles des différents types de suicides.
Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y
a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours
le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le
déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont
même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la
différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc
être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement
distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré
que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir
directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On
voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper
eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent
d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants
suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations
individuelles.
Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début
de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification
étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre
pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons
d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il
revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de
quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les
particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en
avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à
son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les
conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut
être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais
celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles
déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les
exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.
Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite
qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de
faire une description méthodique de tous les suicides qui sont
journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de
l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux
et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour
effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes
respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que
déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils
y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours
recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas
qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la
contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin
d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer
par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore
l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus
étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de
l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de
distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme
s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre
eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de
l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état
unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier
extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot
désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on
se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui
l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme
renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la
signification morale et sociale n'est pas du tout la même.