CHAPITRE VI

Formes individuelles des différents types de suicides.

Un résultat se dégage dès à présent de notre recherche: c'est qu'il n'y

a pas un suicide, mais des suicides. Sans doute, le suicide est toujours

le fait d'un homme qui préfère la mort à la vie. Mais les causes qui le

déterminent ne sont pas de même nature dans tous les cas: elles sont

même, parfois, opposées entre elles. Or, il est impossible que la

différence des causes ne se retrouve pas dans les effets. On peut donc

être certain qu'il y a plusieurs sortes de suicides qualitativement

distinctes les unes des autres. Mais ce n'est pas assez d'avoir démontré

que ces différences doivent exister; on voudrait pouvoir les saisir

directement par l'observation et savoir en quoi elles consistent. On

voudrait voir les caractères des suicides particuliers se grouper

eux-mêmes en classes distinctes, correspondant aux types qui viennent

d'être distingués. De cette façon, on suivrait la diversité des courants

suicidogènes depuis leurs origines sociales jusqu'à leurs manifestations

individuelles.

Cette classification morphologique, qui n'était guère possible au début

de cette étude, peut être tentée maintenant qu'une classification

étiologique en fournit la base. Nous n'avons, en effet, qu'à prendre

pour points de repère les trois sortes de facteurs que nous venons

d'assigner au suicide et à chercher si les propriétés distinctives qu'il

revêt en se réalisant chez les individus peuvent en être dérivées et de

quelle manière. Sans doute, on ne peut déduire ainsi toutes les

particularités qu'il est susceptible de présenter; car il doit y en

avoir qui dépendent de la nature propre du sujet. Chaque suicidé donne à

son acte une empreinte personnelle qui exprime son tempérament, les

conditions spéciales où il se trouve et qui, par conséquent, ne peut

être expliquée par les causes sociales et générales du phénomène. Mais

celles-ci, à leur tour, doivent imprimer aux suicides qu'elles

déterminent une tonalité _sui generis_, une marque spéciale qui les

exprime. C'est cette marque collective qu'il s'agit de retrouver.

Il est certain, d'ailleurs, que cette opération ne peut être faite

qu'avec une exactitude approximative. Nous ne sommes pas en état de

faire une description méthodique de tous les suicides qui sont

journellement accomplis par les hommes ou qui ont été commis au cours de

l'histoire. Nous ne pouvons que relever les caractères les plus généraux

et les plus frappants sans que nous ayons même de critère objectif pour

effectuer cette sélection. De plus, pour les rattacher aux causes

respectives dont ils paraissent dériver, nous ne pourrons procéder que

déductivement. Tout ce qui nous sera possible, ce sera de montrer qu'ils

y sont logiquement impliqués, sans que le raisonnement puisse toujours

recevoir une confirmation expérimentale. Or nous ne nous dissimulons pas

qu'une déduction est toujours suspecte quand aucune expérience ne la

contrôle. Cependant, même sous ces réserves, cette recherche est loin

d'être sans utilité. Quand même on n'y verrait qu'un moyen d'illustrer

par des exemples les résultats qui précèdent, elle aurait encore

l'avantage de leur donner un caractère plus concret, en les reliant plus

étroitement aux données de l'observation sensible et aux détails de

l'expérience journalière. De plus, elle permettra d'introduire un peu de

distinction dans cette masse de faits que l'on confond d'ordinaire comme

s'ils n'étaient séparés que par des nuances, alors qu'il existe entre

eux des différences tranchées. Il en est du suicide comme de

l'aliénation mentale. Celle-ci consiste pour le vulgaire dans un état

unique, toujours le même, susceptible seulement de se diversifier

extérieurement selon les circonstances. Pour l'aliéniste, le mot

désigne, au contraire, une pluralité de types nosologiques. De même, on

se représente d'ordinaire tout suicidé comme un mélancolique à qui

l'existence est à charge. En réalité, les actes par lesquels un homme

renonce à la vie, se rangent en espèces différentes dont la

signification morale et sociale n'est pas du tout la même.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 97 / 163 题