I.

Il est une première forme de suicide que l'antiquité a certainement

connue, mais qui s'est surtout développée de nos jours; le Raphaël de

Lamartine nous en offre le type idéal. Ce qui la caractérise, c'est un

état de langueur mélancolique qui détend les ressorts de l'action. Les

affaires, les fonctions publiques, le travail utile, même les devoirs

domestiques n'inspirent au sujet qu'indifférence et qu'éloignement. Il

répugne à sortir de lui-même. En revanche, la pensée et la vie

intérieure gagnent tout ce que perd l'activité. En se détournant de ce

qui l'entoure, la conscience se replie sur elle-même, se prend elle-même

comme son propre et unique objet et se donne pour principale tâche de

s'observer et de s'analyser. Mais, par cette extrême concentration, elle

ne fait que rendre plus profond le fossé qui la sépare du reste de

l'univers. Du moment que l'individu s'éprend à ce point de soi-même, il

ne peut que se détacher davantage de tout ce qui n'est pas lui et

consacrer, en le renforçant, l'isolement dans lequel il vit. Ce n'est

pas en ne regardant que soi, qu'on peut trouver des raisons de

s'attacher à autre chose que soi. Tout mouvement, en un sens, est

altruiste, car il est centrifuge et répand l'être hors de lui-même. La

réflexion, au contraire, a quelque chose de personnel et d'égoïste; car

elle n'est possible que dans la mesure où le sujet se dégage de l'objet

et s'en éloigne pour revenir sur soi-même, et elle est d'autant plus

intense que ce retour sur soi est plus complet. On ne peut agir qu'en se

mêlant au monde; pour le penser, au contraire, il faut cesser d'être

confondu avec lui, de manière à pouvoir le contempler du dehors; à plus

forte raison, est-ce nécessaire pour se penser soi-même. Celui donc dont

toute l'activité se tourne en pensée intérieure, devient insensible à

tout ce qui l'entoure. S'il aime; ce n'est pas pour se donner, pour

s'unir, dans une union féconde, à un autre être que lui; c'est pour

méditer sur son amour. Ses passions ne sont qu'apparentes; car elles

sont stériles. Elles se dissipent en vaines combinaisons d'images, sans

rien produire qui leur soit extérieur.

Mais d'un autre côté, toute vie intérieure tire du dehors sa matière

première. Nous ne pouvons penser que des objets ou la manière dont nous

les pensons. Nous ne pouvons pas réfléchir notre conscience dans un état

d'indétermination pure; sous cette forme, elle est impensable. Or, elle

ne se détermine qu'affectée par autre chose qu'elle-même. Si donc elle

s'individualise au delà d'un certain point, si elle se sépare trop

radicalement des autres êtres, hommes ou choses, elle se trouve ne plus

communiquer avec les sources mêmes auxquelles elle devrait normalement

s'alimenter et n'a plus rien à quoi elle puisse s'appliquer. En faisant

le vide autour d'elle, elle a fait le vide en elle et il ne lui reste

plus rien à réfléchir que sa propre misère. Elle n'a plus pour objet de

méditation que le néant qui est en elle et la tristesse qui en est la

conséquence. Elle s'y complaît, s'y abandonne avec une sorte de joie

maladive que Lamartine, qui la connaissait, a merveilleusement décrite

par la bouche de son héros: «La langueur de toutes choses autour de moi

était, dit-il, une merveilleuse consonance avec ma propre langueur. Elle

l'accroissait en la charmant. Je me plongeais dans des abîmes de

tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine de pensées,

d'impressions, de communications avec l'infini, de clair-obscur dans mon

âme pour que je ne désirasse pas m'y soustraire. Maladie de l'homme,

mais maladie dont le sentiment même est un attrait au lieu d'être une

douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans

l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais tout entier, à me

séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à

m'envelopper de silence, de solitude et de froideur, au milieu du monde

que je rencontrerais là; mon isolement d'esprit était un linceul à

travers lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la

nature et Dieu[276]».

Mais on ne peut rester ainsi en contemplation devant le vide, sans y

être progressivement attiré. On a beau le décorer du nom d'infini, il ne

change pas pour cela de nature. Quand on éprouve tant de plaisir à

n'être pas, on ne peut satisfaire complètement son penchant qu'en

renonçant complètement à être. Voilà ce qu'il y a d'exact dans le

parallélisme que Hartmann croit observer entre le développement de la

conscience et l'affaiblissement du vouloir vivre. C'est que l'idée et le

mouvement sont, en effet, deux forces antagonistes qui progressent en

sens inverse l'une de l'autre, et que le mouvement, c'est la vie.

Penser, a-t-on dit, c'est se retenir d'agir; c'est donc, dans la même

mesure, se retenir de vivre. C'est pourquoi le règne absolu de l'idée ne

peut s'établir ni surtout se maintenir: car c'est la mort. Mais ce n'est

pas à dire que, comme le croit Hartmann, la réalité soit, par elle-même,

intolérable, à moins d'être voilée par l'illusion. La tristesse n'est

pas inhérente aux choses; elle ne nous vient pas du monde et par cela

seul que nous le pensons. Elle est un produit de notre propre pensée.

C'est nous qui la créons de toutes pièces; mais il faut pour cela que

notre pensée soit anormale. Si la conscience fait parfois le malheur de

l'homme, c'est seulement quand elle atteint un développement maladif,

quand, s'insurgeant contre sa propre nature, elle se pose comme un

absolu et cherche en elle-même sa propre fin. Il s'agit si peu d'une

découverte tardive, de la conquête ultime de la science, que nous

aurions pu tout aussi bien emprunter à l'état d'esprit stoïcien les

principaux éléments de notre description. Le stoïcisme lui aussi

enseigne que l'homme doit se détacher de tout ce qui lui est extérieur

pour vivre de lui-même et par lui-même. Seulement, comme la vie se

trouve alors sans raison, la doctrine conclut au suicide.

Ces mêmes caractères se retrouvent dans l'acte final qui est la

conséquence logique de cet état moral. Le dénouement n'a rien de violent

ni de précipité. Le patient choisit son heure et médite son plan

longtemps à l'avance. Même les moyens lents ne lui répugnent pas. Une

mélancolie calme et qui, parfois, n'est pas sans douceur, marque ses

derniers moments. Il s'analyse jusqu'au bout. Tel est le cas de ce

négociant, dont parle Falret[277], qui se retire dans une forêt peu

fréquentée et s'y laisse mourir de faim. Pendant une agonie qui avait

duré près de trois semaines, il avait régulièrement tenu de ses

impressions un journal qui nous a été conservé. Un autre s'asphyxie en

soufflant avec la bouche le charbon qui doit lui donner la mort et note

au fur et à mesure ses observations: «Je ne prétends pas, écrit-il,

montrer plus de courage ou de lâcheté; je veux seulement employer le peu

d'instants qui me restent à décrire les sensations qu'on éprouve en

s'asphyxiant et la durée des souffrances[278]». Un autre, avant de se

laisser aller à ce qu'il appelle «l'enivrante perspective du repos»,

construit un appareil compliqué, destiné à consommer sa fin sans que le

sang puisse se répandre sur le plancher[279].

On aperçoit aisément comment ces particularités diverses se rattachent

au suicide égoïste. Il n'est guère douteux qu'elles n'en soient la

conséquence et l'expression individuelle. Cette paresse à l'action, ce

détachement mélancolique résultent de cet état d'individuation exagérée

par lequel nous avons défini ce type de suicide. Si l'individu s'isole,

c'est que les liens qui l'unissaient aux autres êtres sont détendus ou

brisés, c'est que la société, sur les points où il est en contact avec

elle, n'est pas assez fortement intégrée. Ces vides qui séparent les

consciences et les rendent étrangères les unes aux autres viennent

précisément du relâchement du tissu social. Enfin, le caractère

intellectuel et méditatif de ces sortes de suicides s'explique sans

peine, si l'on se rappelle que le suicide égoïste a pour accompagnement

nécessaire un grand développement de la science et de l'intelligence

réfléchie. Il est évident, en effet, que, dans une société où la

conscience est normalement nécessitée à étendre son champ d'action, elle

est aussi beaucoup plus exposée à excéder ces limites normales qu'elle

ne peut dépasser sans se détruire elle-même. Une pensée qui met tout en

question, si elle n'est pas assez ferme pour porter le poids de son

ignorance, risque de se mettre elle-même en question et de s'abîmer dans

le doute. Car, si elle ne parvient pas à découvrir les titres que

peuvent avoir à l'existence les choses sur lesquelles elle

s'interroge,--et ce serait merveille si elle trouvait moyen de percer si

vite tant de mystères--elle leur déniera toute réalité, même le seul

fait qu'elle se pose le problème implique déjà qu'elle penche aux

solutions négatives. Mais, du même coup, elle se videra de tout contenu

positif et, ne trouvant plus rien devant elle qui lui résiste, ne pourra

plus que se perdre dans le vide des rêveries intérieures.

Mais cette forme élevée du suicide égoïste n'est pas la seule; il en est

une autre, plus vulgaire. Le sujet, au lieu de méditer tristement sur

son état, en prend allégrement son parti. Il a conscience de son égoïsme

et des conséquences qui en découlent logiquement; mais il les accepte

par avance et entreprend de vivre comme l'enfant ou l'animal, avec cette

seule différence qu'il se rend compte de ce qu'il fait. Il se donne donc

comme tâche unique de satisfaire ses besoins personnels, les simplifiant

même pour en rendre la satisfaction plus assurée. Sachant qu'il ne peut

rien espérer d'autre, il ne demande rien de plus, tout disposé, s'il est

empêché d'atteindre cette unique fin, à se défaire d'une existence

désormais sans raison. C'est le suicide épicurien. Car Épicure

n'ordonnait pas à ses disciples de hâter la mort, il leur conseillait,

au contraire, de vivre tant qu'ils y trouvaient quelque intérêt.

Seulement, comme il sentait bien que, si l'on n'a pas d'autre but, on

est à chaque instant exposé à n'en plus avoir aucun, et que le plaisir

sensible est un lien bien fragile pour rattacher l'homme à la vie, il

les exhortait à se tenir toujours prêts à en sortir, au moindre appel

des circonstances. Ici donc, la mélancolie philosophique et rêveuse est

remplacée par un sang-froid sceptique et désabusé qui est

particulièrement sensible à l'heure du dénouement. Le patient se frappe

sans haine, sans colère, mais aussi sans cette satisfaction morbide avec

laquelle l'intellectuel savoure son suicide. Il est, encore plus que ce

dernier, sans passion. Il n'est pas surpris de l'issue à laquelle il

aboutit; c'est un événement qu'il prévoyait comme plus ou moins

prochain. Aussi ne s'ingénie-t-il pas en de longs préparatifs; d'accord

avec sa vie antérieure, il cherche seulement à diminuer la douleur. Tel

est notamment le cas de ces viveurs qui, quand le moment inévitable est

arrivé où ils ne peuvent plus continuer leur existence facile, se tuent

avec une tranquillité ironique et une sorte de simplicité[280].

* * * * *

Quand nous avons constitué le suicide altruiste, nous avons assez

multiplié les exemples pour n'avoir pas besoin de décrire longuement les

formes psychologiques qui le caractérisent. Elles s'opposent à celles

que revêt le suicide égoïste, comme l'altruisme lui-même à son

contraire. Ce qui distingue l'égoïste qui se tue, c'est une dépression

générale qui se manifeste soit par une langueur mélancolique, soit par

l'indifférence épicurienne. Au contraire, le suicide altruiste, parce

qu'il a pour origine un sentiment violent, ne va pas sans un certain

déploiement d'énergie. Dans le cas du suicide obligatoire, cette énergie

est mise au service de la raison et de la volonté. Le sujet se tue parce

que sa conscience le lui ordonne; il se soumet à un impératif. Aussi son

acte a-t-il pour note dominante cette fermeté sereine que donne le

sentiment du devoir accompli; la mort de Caton, celle du commandant

Beaurepaire en sont les types historiques. Ailleurs, quand l'altruisme

est à l'état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de

plus irréfléchi. C'est un élan de foi et d'enthousiasme qui précipite

l'homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et

tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s'unir à

une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à

apaiser une puissance redoutable et qu'on croit hostile. La ferveur

religieuse du fanatique qui se fait écraser avec béatitude sous le char

de son idole ne ressemble pas à celle du moine atteint d'_acedia_ ou aux

remords du criminel qui met fin à ses jours pour expier son forfait.

Mais, sous ces nuances diverses, les traits essentiels du phénomène

restent les mêmes. C'est un suicide actif, qui contraste, par

conséquent, avec le suicide déprimé dont il a été plus haut question.

Ce caractère se retrouve même dans ces suicides plus simples du primitif

ou du soldat qui se tuent soit parce qu'une légère offense a terni leur

honneur, soit pour prouver leur courage. La facilité avec laquelle ils

sont accomplis ne doit pas être confondue avec le sang-froid désabusé de

l'épicurien. La disposition à faire le sacrifice de sa vie ne laisse pas

d'être une tendance active, alors même qu'elle est assez profondément

enracinée pour agir avec l'aisance et la spontanéité de l'instinct. Un

cas, qui peut être regardé comme le modèle de ce genre, nous est

rapporté par Leroy. Il s'agit d'un officier qui, après avoir, une

première fois et sans succès, tenté de se pendre, se prépare à

recommencer, mais prend soin, au préalable, de consigner par écrit ses

dernières impressions: «Étrange destinée que la mienne, dit-il! Je viens

de me pendre, j'avais perdu connaissance, la corde a cassé, je suis

tombé sur le bras gauche... Les nouveaux préparatifs sont terminés, je

vais bientôt recommencer, mais je vais fumer encore une dernière pipe;

ce sera la dernière, j'espère. Je n'ai pas fait de difficultés la

première fois, ça s'est assez bien passé; j'espère que la seconde ira de

même. Je suis aussi calme que si je prenais une goutte le matin. C'est

assez extraordinaire, j'en conviens, mais c'est pourtant comme cela.

Tout est vrai. Je vais mourir une seconde fois avec une conscience

tranquille[281]». Il n'y a sous cette tranquillité ni ironie, ni

scepticisme, ni cette espèce de crispation involontaire que le viveur

qui se tue ne réussit jamais à dissimuler complètement. Le calme est

parfait; aucune trace d'efforts, l'acte coule de source parce que tous

les penchants actifs du sujet lui préparaient les voies.

Enfin, il est une troisième sorte de suicidés qui s'opposent et aux

premiers en ce que leur acte est essentiellement passionnel, et aux

seconds en ce que la passion qui les inspire et qui domine la scène

finale est d'une tout autre nature. Ce n'est pas l'enthousiasme, la foi

religieuse, morale ou politique, ni aucune des vertus militaires; c'est

la colère et tout ce qui d'ordinaire accompagne la déception. Brierre de

Boismont, qui a analysé les écrits laissés par 1.507 suicidés, a

constaté qu'un très grand nombre exprimaient avant tout un état

d'irritation et de lassitude exaspérée. Ce sont tantôt des blasphèmes,

des récriminations violentes contre la vie en général, et tantôt des

menaces et des plaintes contre une personne en particulier à laquelle le

sujet impute la responsabilité de ses malheurs. À ce même groupe se

rattachent évidemment les suicides qui sont comme le complément d'un

homicide préalable: l'homme se tue après avoir tué celui qu'il accuse

d'avoir empoisonné sa vie. Nulle part, l'exaspération du suicidé n'est

plus manifeste puisqu'elle s'affirme, non seulement par des paroles,

mais par des actes. L'égoïste qui se tue ne se laisse jamais aller à de

pareilles violences. Sans doute, il arrive que lui aussi se plaint de

la vie, mais d'une manière dolente. Elle l'oppresse, mais ne l'irrite

pas par des froissements aigus. Il la trouve vide plutôt que

douloureuse. Elle ne l'intéresse pas, mais elle ne lui inflige pas de

souffrances positives. L'état de dépression où il se trouve ne lui

permet même pas les emportements. Quant à ceux de l'altruiste, ils ont

un tout autre sens. Par définition, en quelque sorte, c'est de lui qu'il

fait le sacrifice, non de ses semblables. Nous sommes donc en présence

d'une forme psychologique distincte des précédentes.

Or elle paraît bien être impliquée dans la nature du suicide anomique.

En effet, des mouvements qui ne sont pas réglés ne sont ajustés ni les

uns aux autres ni aux conditions auxquelles ils doivent répondre; ils ne

peuvent donc manquer de s'entrechoquer douloureusement. Qu'elle soit

progressive ou régressive, l'anomie, en affranchissant les besoins de la

mesure qui convient, ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux

déceptions. Un homme qui est brusquement rejeté au-dessous de la

condition à laquelle il était accoutumé, ne peut pas ne pas s'exaspérer

en sentant lui échapper une situation dont il se croyait maître, et son

exaspération se tourne naturellement contre la cause, quelle qu'elle

soit, réelle ou imaginaire, à laquelle il attribue sa ruine. S'il se

reconnaît lui-même comme l'auteur responsable de la catastrophe, c'est à

lui qu'il en voudra; sinon ce sera à autrui. Dans le premier cas, il n'y

aura que suicide; dans le second, le suicide pourra être précédé d'un

homicide ou de quelque autre manifestation violente. Mais le sentiment

est le même dans les deux cas; seul le point d'application varie. C'est

toujours dans un accès de colère que le sujet se frappe, qu'il ait ou

non frappé antérieurement quelqu'un de ses semblables. Ce bouleversement

de toutes ses habitudes produit chez lui un état de surexcitation aiguë

qui tend nécessairement à se soulager par des actes destructifs. L'objet

sur lequel se déchargent les forces passionnelles qui sont ainsi

soulevées est, en somme, secondaire. C'est le hasard des circonstances

qui détermine le sens dans lequel elles se dirigent.

Il n'en est pas autrement toutes les fois que, loin de déchoir

au-dessous de lui-même, l'individu est entraîné, au contraire, mais sans

règle et sans mesure, à se dépasser perpétuellement soi-même. Tantôt, en

effet, il manque le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui,

en réalité, excédait ses forces; c'est le suicide des incompris, si

fréquent aux époques où il n'y a plus de classement reconnu. Tantôt,

après avoir réussi pendant un temps à satisfaire tous ses désirs et son

goût du changement, il vient se heurter tout à coup à une résistance

qu'il ne peut vaincre, et il se défait avec impatience d'une existence

où il se trouve désormais à l'étroit. C'est le cas de Werther, ce cœur

turbulent, comme il s'appelle lui-même, épris d'infini, qui se tue pour

un amour contrarié, et de tous ces artistes qui, après avoir été comblés

de succès, se suicident pour un coup de sifflet entendu, pour une

critique un peu sévère, ou parce que leur vogue cesse de

s'accroître[282].

Il en est d'autres encore qui, sans avoir à se plaindre des hommes ni

des circonstances, en viennent d'eux-mêmes à se lasser d'une poursuite

sans issue possible, où leurs désirs s'irritent au lieu de s'apaiser.

Ils s'en prennent alors à la vie en général et l'accusent de les avoir

trompés. Seulement, la vaine agitation à laquelle ils se sont livrés

laisse derrière elle une sorte d'épuisement qui empêche les passions

déçues de se manifester avec la même violence que dans les cas

précédents: Elles se sont comme fatiguées à la longue et sont ainsi

devenues moins capables de réagir avec énergie. Le sujet tombe donc dans

une sorte de mélancolie qui, par certains côtés, rappelle celle de

l'égoïste intellectuel, mais n'en a pas le charme langoureux. Ce qui y

domine, c'est un dégoût plus ou moins irrité de l'existence. C'est déjà

cet état d'âme que Sénèque observait chez ses contemporains en même

temps que le suicide qui en résulte. «Le mal qui nous travaille, dit-il,

n'est pas dans les lieux où nous sommes, il est en nous. Nous sommes

sans forces pour supporter quoi que ce soit, incapables de souffrir la

douleur, impuissants à jouir du plaisir, impatients de tout. Combien de

gens appellent la mort, lorsqu'après avoir essayé de tous les

changements, ils se trouvent revenir aux mêmes sensations, sans pouvoir

rien éprouver de nouveau[283]». De nos jours, un des types où s'est

peut-être le mieux incarné ce genre d'esprit, c'est le René de

Chateaubriand. Tandis que Raphaël est un méditatif qui s'abîme en

lui-même, René est un inassouvi. «On m'accuse, s'écrie-t-il

douloureusement, d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir

longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se

hâte d'arriver au fond de mes plaisirs comme si elle était accablée de

leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre:

hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit.

_Est-ce ma faute si je trouve partout les bornes, si ce qui est fini n'a

pour moi aucune valeur_[284]?»

Cette description achève de montrer les rapports et les différences du

suicide égoïste et du suicide anomique, que notre analyse sociologique

nous avait déjà permis d'apercevoir[285]. Les suicidés de l'un et de

l'autre type souffrent de ce qu'on a appelé le mal de l'infini. Mais ce

mal ne prend pas la même forme dans les deux cas. Là, c'est

l'intelligence réfléchie qui est atteinte et qui s'hypertrophie outre

mesure; ici, c'est la sensibilité qui se surexcite et se dérègle. Chez

l'un, la pensée, à force de se replier sur elle-même, n'a plus d'objet;

chez l'autre, la passion, ne reconnaissant plus de bornes, n'a plus de

but. Le premier se perd dans l'infini du rêve, le second, dans l'infini

du désir.

* * * * *

Ainsi, même la formule psychologique du suicidé n'a pas la simplicité

qu'on croit vulgairement. On ne l'a pas défini quand on a dit de lui

qu'il est lassé de l'existence, dégoûté de la vie, etc. En réalité, il y

a des sortes très différentes de suicidés et ces différences sont

sensibles dans la manière dont le suicide s'accomplit. On peut ainsi

classer actes et agents en un certain nombre d'espèces: or ces espèces

correspondent, dans leurs traits essentiels, aux types de suicides que

nous avons antérieurement constitués d'après la nature des causes

sociales dont ils dépendent. Elles en sont comme le prolongement à

l'intérieur des individus.

Il convient toutefois d'ajouter qu'elles ne se présentent pas toujours

dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté. Mais il arrive très

souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance

à des espèces composées; des caractères appartenant à plusieurs d'entre

elles se retrouvent conjointement dans un même suicide. La raison en est

que les différentes causes sociales du suicide peuvent elles-mêmes agir

simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets. C'est

ainsi que des malades sont en proie à des délires de nature différente,

qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, mais qui, convergeant tous

dans un même sens malgré la diversité de leurs origines, tendent à

déterminer un même acte. Ils se renforcent mutuellement. De même encore,

on voit des fièvres très diverses coexister chez un même sujet et

contribuer, chacune pour sa part et à sa façon, à élever la température

du corps.

Il est notamment deux facteurs du suicide qui ont l'un pour l'autre une

affinité spéciale, c'est l'égoïsme et l'anomie. Nous savons, en effet,

qu'ils ne sont généralement que deux aspects différents d'un même état

social; il n'est donc pas étonnant qu'ils se rencontrent chez un même

individu. Il est même presque inévitable que l'égoïste ait quelque

aptitude au dérèglement; car, comme il est détaché de la société, elle

n'a pas assez de prise sur lui pour le régler. Si, néanmoins, ses désirs

ne s'exaspèrent pas d'ordinaire, c'est que la vie passionnelle est, chez

lui, languissante, parce qu'il est tout entier tourné sur lui-même et

que le monde extérieur ne l'attire pas. Mais il peut se faire qu'il ne

soit ni un égoïste complet ni un pur agité. On le voit alors jouer

concurremment les deux personnages. Pour combler le vide qu'il sent en

lui, il recherche des sensations nouvelles; il y met, il est vrai, moins

de fougue que le passionné proprement dit, mais aussi il se lasse plus

vite et cette lassitude le rejette à nouveau sur lui-même et renforce sa

mélancolie première. Inversement, le dérèglement ne va pas sans un germe

d'égoïsme; car on ne serait pas rebelle à tout frein social, si l'on

était fortement socialisé. Seulement, là où l'action de l'anomie est

prépondérante, ce germe ne peut se développer; car en jetant l'homme

hors de lui, elle l'empêche de s'isoler en lui. Mais, si elle est moins

intense, elle peut laisser l'égoïsme produire quelques-uns de ses

effets. Par exemple, la borne à laquelle vient se heurter l'inassouvi

peut l'amener à se replier sur soi et à chercher dans la vie intérieure

un dérivatif à ses passions déçues. Mais comme il n'y trouve rien à quoi

il puisse s'attacher, la tristesse que lui cause ce spectacle ne peut

que le déterminer à se fuir de nouveau et accroît, par conséquent, son

inquiétude et son mécontentement. Ainsi se produisent des suicides

mixtes où l'abattement alterne avec l'agitation, le rêve avec l'action,

les emportements du désir avec les méditations du mélancolique.

L'anomie peut également s'associer à l'altruisme. Une même crise peut

bouleverser l'existence d'un individu, rompre l'équilibre entre lui et

son milieu et, en même temps, mettre ses dispositions altruistes dans un

état qui l'incite au suicide. C'est notamment le cas de ce que nous

avons appelé les suicides obsidionaux. Si les Juifs, par exemple, se

tuèrent en masse au moment de la prise de Jérusalem, c'est à la fois

parce que la victoire des Romains, en faisant d'eux des sujets et des

tributaires de Rome, menaçaient de transformer le genre de vie auquel

ils étaient faits, et parce qu'ils aimaient trop leur ville et leur

culte pour survivre à l'anéantissement probable de l'un et de l'autre.

De même, il arrive souvent qu'un homme ruiné se tue autant parce qu'il

ne veut pas vivre avec une situation amoindrie que pour épargner à son

nom et à sa famille la honte de la faillite. Si officiers et

sous-officiers se suicident facilement au moment où ils sont obligés de

prendre leur retraite, c'est aussi bien à cause du changement soudain

qui va se faire dans leur manière de vivre qu'à cause de leur

prédisposition générale à compter leur vie pour rien. Les deux causes

agissent dans la même direction. Il en résulte des suicides où soit

l'exaltation passionnelle soit la fermeté courageuse du suicide

altruiste s'allient à l'affolement exaspéré que produit l'anomie.

Enfin, l'égoïsme et l'altruisme eux-mêmes, ces deux contraires, peuvent

unir leur action. À certaines époques, où la société désagrégée ne peut

plus servir d'objectif aux activités individuelles, il se rencontre

pourtant des individus ou des groupes d'individus qui, tout en subissant

l'influence de cet état général d'égoïsme, aspirent à autre chose. Mais

sentant bien que c'est un mauvais moyen de se fuir soi-même que d'aller

sans fin de plaisirs égoïstes en plaisirs égoïstes, et que des

jouissances fugitives, même si elles sont incessamment renouvelées, ne

sauraient jamais calmer leur inquiétude, ils cherchent un objet durable

auquel ils puissent s'attacher avec constance et qui donne un sens à

leur vie. Seulement, comme il n'y a rien de réel à quoi ils tiennent,

ils ne peuvent se satisfaire qu'en construisant de toutes pièces une

réalité idéale qui puisse jouer ce rôle. Ils créent donc par la pensée

un être imaginaire dont ils se font les serviteurs et auquel ils se

donnent d'une manière d'autant plus exclusive qu'ils sont dépris de tout

le reste, voire d'eux-mêmes. C'est en lui qu'ils mettent toutes les

raisons d'être qu'ils s'attribuent, puisque rien d'autre n'a de prix à

leurs yeux. Ils vivent ainsi d'une existence double et contradictoire:

individualistes pour tout ce qui regarde le monde réel, ils sont d'un

altruisme immodéré pour tout ce qui concerne cet objet idéal. Or l'une

et l'autre disposition mènent au suicide.

Telles sont les origines et telle est la nature du suicide stoïcien.

Tout à l'heure, nous montrions comment il reproduit certains traits

essentiels du suicide égoïste; mais il peut être considéré sous un tout

autre aspect. Si le stoïcien professe une absolue indifférence pour tout

ce qui dépasse l'enceinte de la personnalité individuelle, s'il exhorte

l'individu à se suffire à lui-même, en même temps, il le place dans un

état d'étroite dépendance vis-à-vis de la raison universelle et le

réduit même à n'être que l'instrument par lequel elle se réalise. Il

combine donc ces deux conceptions antagonistes: l'individualisme moral

le plus radical et un panthéisme intempérant. Aussi, le suicide qu'il

pratique est-il à la fois apathique comme celui de l'égoïste et

accompli comme un devoir ainsi que celui de l'altruiste[286]. On y

retrouve et la mélancolie de l'un et l'énergie active de l'autre;

l'égoïsme s'y mêle au mysticisme. C'est d'ailleurs cet alliage qui

distingue le mysticisme propre aux époques de décadence, si différent,

malgré les apparences, de celui que l'on observe chez les peuples jeunes

et en voie de formation. Celui-ci résulte de l'élan collectif qui

entraîne dans un même sens les volontés particulières, de l'abnégation

avec laquelle les citoyens s'oublient pour collaborer à l'œuvre commune;

l'autre n'est qu'un égoïsme conscient de soi-même et de son néant, qui

s'efforce de se dépasser, mais n'y parvient qu'en apparence et

artificiellement.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 98 / 163 题