_Part proportionnelle de chaque sexe aux suicides de chaque catégorie
d'état civil dans différents pays d'Europe._
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| | | | EXCÉDENT |
| | | | moyen, par pays |
| | | | de la part des |
| | | +----------+-----------+
| | SUR 100 SUICIDES | SUR 100 SUICIDES | Épouses | Filles |
| | de célibataires, | de mariés, |sur celle |sur celle |
| | il y a | il y a |des filles|des épouses|
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Italie | 87 garçons | 79 époux | | |
| 1871 | 13 filles | 21 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | |
|Italie | 82 garçons | 78 époux | | |
| 1872 | 18 filles | 22 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ 6,2 | |
|Italie | 86 garçons | 79 époux | | |
| 1873 | 14 filles | 21 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | |
|Italie | 85 garçons | 79 époux | | |
|1884-88| 15 filles | 21 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|France | 84 garçons | 78 époux | | |
|1863-66| 16 filles | 22 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | |
|France | 84 garçons | 79 époux | 3,6 | |
|1867-71| 16 filles | 21 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | |
|France | 81 garçons | 81 époux | | |
|1888-91| 19 filles | 19 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
|1869-73| 16 filles | 15 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | 1 |
|Bade | 84 garçons | 85 époux | | |
|1885-93| 16 filles | 15 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Prusse | 78 garçons | 83 époux | | |
|1873-75| 22 filles | 17 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | 5 |
|Prusse | 77 garçons | 83 époux | | |
|1887-89| 23 filles | 17 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
|Saxe | 77 garçons | 84 époux | | |
|1866-70| 23 filles | 16 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+ | 7 |
|Saxe | 80 garçons | 86 époux | | |
|1879-90| 22 filles | 14 épouses | | |
+-------+------------------+------------------+----------+-----------+
*/
Malgré cette concordance des preuves, soumettons cette loi à une
dernière vérification. Au lieu de comparer l'immunité des époux à celle
des épouses, cherchons de quelle manière, différente selon les pays, le
mariage modifie la situation respective des sexes quant au suicide.
C'est cette comparaison qui fait l'objet du tableau XXIX. On y voit que,
dans les pays où le divorce n'existe pas ou n'est établi que depuis peu,
la femme participe en plus forte proportion aux suicides des mariés
qu'aux suicides des célibataires. C'est dire que le mariage y favorise
l'époux plus que l'épouse, et la situation défavorable de cette dernière
est plus accusée en Italie qu'en France. L'excédent moyen de la part
proportionnelle des femmes mariées sur celle des filles est, en effet,
deux fois plus élevé dans le premier de ces deux pays que dans le
second. Dès qu'on passe aux peuples où l'institution du divorce
fonctionne largement, le phénomène inverse se produit. C'est la femme
qui gagne du terrain par le fait du mariage et l'homme qui en perd; et
le profit qu'elle en tire est plus considérable en Prusse qu'à Bade et
en Saxe qu'en Prusse. Il atteint son maximum dans le pays où les
divorces, de leur côté, ont leur fréquence maxima.
On peut donc considérer comme au-dessus de toute contestation la loi
suivante: _Le mariage favorise d'autant plus la femme au point de vue du
suicide que le divorce est plus pratiqué, et inversement._
De cette proposition sortent deux conséquences.
La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du
taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces
sont fréquents, les épouses, au contraire, s'y tuant moins qu'ailleurs.
Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de
la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais
état de la société domestique de nature à aggraver le penchant au
suicide; car cette aggravation devrait se produire chez la femme comme
chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir
des effets aussi opposés sur les deux sexes: il ne peut pas favoriser la
mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans
l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se
trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très
possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la
femme. Car si, en tant que parents, ils ont le même objectif, en tant
que conjoints, leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes.
Il peut donc très bien se faire que, dans certaines sociétés, telle
particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à
l'autre. Tout ce qui précède tend à prouver que c'est précisément le cas
du divorce.
En second lieu, la même raison nous oblige à rejeter l'hypothèse d'après
laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont
solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des
discussions domestiques; car, pas plus que le relâchement du lien
familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître
l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est
usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse
devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de
nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est
d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est
demandé par la femme contre le mari (en France, 60 % pour les divorces
et 83 % pour les séparations de corps[265]). C'est donc que les troubles
du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme.
Mais alors il serait inintelligible que, dans les pays où l'on divorce
beaucoup, l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme,
et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait
souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des
dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces[266].
Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut
que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le
mariage, détermine au suicide.
Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une réglementation des rapports
des sexes, qui s'étend non seulement aux instincts physiques que ce
commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la
civilisation a peu à peu greffés sur la base des appétits matériels. Car
l'amour est, chez nous, un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce
que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la
satisfaction du désir génésique. Si ce penchant naturel a été le germe
de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de
sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus
aujourd'hui que le moindre élément du _processus_ total et touffu auquel
il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est
lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce
sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations
physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique
qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tout
temps l'éveiller: il est de toutes les saisons. Mais précisément parce
que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas
directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une
réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans
l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la
société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie
passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre.
Car, en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours
la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini, et
ferme l'horizon.
C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont
bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs,
chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises,
il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle il est soumis
lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela
même, lui en fournit les moyens. D'ailleurs, si sa passion est tenue de
ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui
manquer: car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont
définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette
mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Comme il peut
légitimement s'attacher à ce qui lui plaît, il aspire à tout et rien ne
le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle,
peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que
toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a
décrite[267]. Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait
s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on
en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près
parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif
de ce qui n'est pas[268]. Comment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle
pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne
à ce point, il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini
les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du
célibataire vulgaire suffit pour cela. Ce sont sans cesse des espérances
nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles
une impression de fatigue et de désenchantement. Comment, d'ailleurs, le
désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pas sûr de pouvoir garder ce
qui l'attire; car l'anomie est double. De même que le sujet ne se donne
pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude
de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une
perpétuelle mobilité. De tout cela résulte un état de trouble,
d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances
de suicide.
Or, le divorce implique un affaiblissement de la réglementation
matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les mœurs
en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme
affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariage. Il ne saurait donc, au
même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir
n'a plus la même fixité; pouvant, être plus aisément ébranlée et
déplacée, elle contient moins énergiquement la passion et celle-ci, par
suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins
aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité
morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait
place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche l'homme de
se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à
s'attacher au présent, que la jouissance ne lui en est pas complètement
assurée: l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement
retenu par un lien qui peut être, à chaque instant, brisé soit d'un côté
soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du
point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour
ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le
divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus
faible. Comme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne
peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le
nombre total des suicides s'élève[269].
Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint
pas l'épouse. En effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère
moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est
moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les
exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y
trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un
être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix, elle
n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite
que celle du mariage et, surtout, du mariage monogamique ne lui est donc
pas nécessaire. Or une telle discipline, là même où elle est utile, ne
va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale,
elle empêche d'en sortir quoiqu'il puisse arriver. En bornant l'horizon,
elle ferme les issues et interdit toutes les espérances, même légitimes.
L'homme lui-même n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le
mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire
d'autre part. D'ailleurs, les mœurs lui accordent certains privilèges
qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du
régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni
atténuation. Pour elle, la monogamie est d'obligation stricte, sans
tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est
pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs qui sont
naturellement bornés et lui apprendre à se contenter de son sort; mais
il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle est donc
pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui
l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse.
Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt
volontiers.
C'est donc l'état d'anomie conjugale, produit par l'institution du
divorce, qui explique le développement parallèle des divorces et des
suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il
y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires,
constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce
que, dans ces, sociétés, il y a plus de mauvais époux ou plus de
mauvaises femmes, partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent,
d'une constitution morale _sui generis_ qui a elle-même pour cause, un
affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette
constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit
l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du
reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit
créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce
n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des mœurs qui lui était
antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger
que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur
n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie
matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite
dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris
une forme légale, qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant
que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à
contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le
goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve.
C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables
que là où elle est devenue une institution juridique.
En même temps que cette explication rend compte et du parallélisme
observé entre les divorces et les suicides[270] et des variations
inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle
est confirmée par plusieurs autres faits:
1° C'est seulement sous le régime du divorce qu'il peut y avoir une
véritable instabilité matrimoniale; car seul il rompt complètement le
mariage tandis que la séparation de corps ne fait qu'en suspendre
partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si
donc cette anomie spéciale aggrave réellement le penchant au suicide,
les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des
séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous
connaissions sur ce point. D'après un calcul de Legoyt[271], en Saxe,
pendant la période 1847-1856, un million de divorcés aurait donné en
moyenne par an 1.400 suicides et un million de séparés 176 seulement. Ce
dernier taux est même inférieur à celui des époux(318).
2° Si la tendance si forte des célibataires tient en partie à l'anomie
sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout
au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que
l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. Et en
effet, de 20 à 45 ans, le taux des suicides de célibataires croît
beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il
quadruple tandis que de 45 ans à l'âge du maximum (après 80 ans) il ne
fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se
retrouve pas; de 20 à 45 ans, le taux des filles ne devient même pas
double, il passe seulement de 106 à 171 (V. Tableau XXI). La période
sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien
ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas
très sensible à cette forme d'anomie.
3° Enfin, plusieurs des faits établis au chapitre III de ce même livre
trouvent une explication dans la théorie qui vient d'être exposée et,
par cela même, peuvent servir à la vérifier.
Nous avons vu alors que, par lui-même et indépendamment de la famille,
le mariage, en France, conférait à l'homme un coefficient de
préservation égal à 1,3. Nous savons maintenant à quoi ce coefficient
correspond. Il représente les avantages que l'homme retire de
l'influence régulatrice qu'exerce sur lui le mariage, de la modération
qu'il impose à ses penchants et du bien-être moral qui en résulte. Mais
nous avons en même temps constaté que, dans ce même pays, la condition
de la femme mariée était, au contraire, aggravée tant que la présence
d'enfants ne venait pas corriger les mauvais effets qu'a, pour elle, le
mariage. Nous venons d'en dire la raison. Ce n'est pas que l'homme soit,
par nature, un être égoïste et méchant dont le rôle dans le ménage
serait de faire souffrir sa compagne. C'est qu'en France où, jusqu'à des
temps récents, le mariage n'était pas affaibli par le divorce, la règle
inflexible qu'il imposait à la femme était pour elle un joug très lourd
et sans profit. Plus généralement, voilà à quelle cause est dû cet
antagonisme des sexes qui fait que le mariage ne peut pas les favoriser
également[272]: c'est que leurs intérêts sont contraires; l'un a besoin
de contrainte et l'autre de liberté.
Il semble bien, d'ailleurs, que l'homme, à un certain moment de sa vie,
soit affecté par le mariage de la même manière que la femme, quoique
pour d'autres raisons. Si, comme nous l'avons montré, les trop jeunes
époux se tuent beaucoup plus que les célibataires du même âge, c'est
sans doute que leurs passions sont alors trop tumultueuses et trop
confiantes en elles-mêmes pour pouvoir se soumettre à une règle aussi
sévère. Celle-ci leur apparaît donc comme un obstacle insupportable
auquel leurs désirs viennent se heurter et se briser. C'est pourquoi il
est probable que le mariage ne produit tous ses effets bienfaisants que
quand l'âge est venu un peu apaiser l'homme et lui faire sentir la
nécessité d'une discipline[273].
Enfin, nous avons vu dans ce même chapitre III que, là où le mariage
favorise l'épouse de préférence à l'époux, l'écart entre les deux sexes
est toujours moindre que là où l'inverse a lieu[274]. C'est la preuve
que, même dans les sociétés où l'état matrimonial est tout à l'avantage
de la femme, il lui rend moins de services qu'il n'en rend à l'homme,
quand c'est ce dernier qui en profite le plus. Elle peut en souffrir
s'il lui est contraire, plus qu'elle ne peut en bénéficier s'il est
conforme à ses intérêts. C'est donc qu'elle en a un moindre besoin. Or
c'est ce que suppose la théorie qui vient d'être exposée. Les résultats
que nous avons précédemment obtenus et ceux qui découlent du présent
chapitre se rejoignent donc et se contrôlent mutuellement.
Nous arrivons ainsi à une conclusion assez éloignée de l'idée qu'on se
fait couramment du mariage et de son rôle. Il passe pour avoir été
institué en vue de l'épouse et pour protéger sa faiblesse contre les
caprices masculins. La monogamie, en particulier, est très souvent
présentée comme un sacrifice que l'homme aurait fait de ses instincts
polygames pour relever et améliorer la condition de la femme dans le
mariage. En réalité, quelles que soient les causes historiques qui l'ont
déterminé à s'imposer cette restriction, c'est à lui qu'elle profite le
plus. La liberté à laquelle il a ainsi renoncé ne pouvait être pour lui
qu'une source de tourments. La femme n'avait pas les mêmes raisons d'en
faire l'abandon et, à cet égard, on peut dire que, en se soumettant à la
même règle, c'est elle qui a fait un sacrifice[275].