III.

Si, comme dans les cas précédents, l'anomie ne se produisait jamais que

par accès intermittents et sous forme de crises aiguës, elle pourrait

bien faire de temps en temps varier le taux social des suicides; elle

n'en serait pas un facteur régulier et constant. Mais il y a une sphère

de la vie sociale où elle est actuellement à l'état chronique, c'est le

monde du commerce et de l'industrie.

Depuis un siècle, en effet, le progrès économique a principalement

consisté à affranchir les relations industrielles de toute

réglementation. Jusqu'à des temps récents, tout un système de pouvoirs

moraux avait pour fonction de les discipliner. Il y avait d'abord la

religion dont l'influence se faisait sentir également sur les ouvriers

et sur les maîtres, sur les pauvres et sur les riches. Elle consolait

les premiers et leur apprenait à se contenter de leur sort en leur

enseignant que l'ordre social est providentiel, que la pari de chaque

classe a été fixée par Dieu lui-même, et en leur faisant espérer d'un

monde à venir de justes compensations aux inégalités de celui-ci. Elle

modérait les seconds en leur rappelant que les intérêts terrestres ne

sont pas le tout de l'homme, qu'ils doivent être subordonnés à d'autres,

plus élevés, et, par conséquent, qu'ils ne méritent pas d'être

poursuivis sans règle ni sans mesure. Le pouvoir temporel, de son côté,

par la suprématie qu'il exerçait sur les fonctions économiques, par

l'état relativement subalterne où il les maintenait, en contenait

l'essor. Enfin, au sein même du monde des affaires, les corps de

métiers, en réglementant les salaires, le prix des produits et la

production elle-même, fixaient indirectement le niveau moyen des revenus

sur lequel, par la force des choses, se règlent en partie les besoins.

En décrivant cette organisation, nous, n'entendons pas, au reste, la

proposer comme un modèle. Il est clair que, sans de profondes

transformations, elle ne saurait convenir aux sociétés actuelles. Tout

ce que nous constatons, c'est qu'elle existait, qu'elle avait des effets

utiles et qu'aujourd'hui rien n'en tient lieu.

En effet, la religion a perdu la plus grande partie de son empire. Le

pouvoir gouvernemental, au lieu d'être le régulateur de la vie

économique, en est devenu l'instrument et le serviteur. Les écoles les

plus contraires, économistes orthodoxes et socialistes extrêmes,

s'entendent pour le réduire au rôle d'intermédiaire, plus ou moins

passif, entre les différentes fonctions sociales. Les uns veulent en

faire simplement le gardien des contrats individuels; les autres lui

laissent pour tâche le soin de tenir la comptabilité collective,

c'est-à-dire d'enregistrer les demandes des consommateurs, de les

transmettre aux producteurs, d'inventorier le revenu total et de le

répartir d'après une formule établie. Mais les uns et les autres lui

refusent toute qualité pour se subordonner le reste des organes sociaux

et les faire converger vers un but qui les domine. De part et d'autre,

on déclare que les nations doivent avoir pour seul ou principal objectif

de prospérer industriellement; c'est ce qu'implique le dogme du

matérialisme économique qui sert également de base à ces systèmes, en

apparence opposés. Et comme ces théories ne font qu'exprimer l'état de

l'opinion, l'industrie, au lieu de continuer à être regardée comme un

moyen en vue d'une fin qui la dépasse, est devenue la fin suprême des

individus et des sociétés. Mais alors il est arrivé que les appétits

qu'elle met en jeu se sont trouvés affranchis de toute autorité qui les

limitât. Cette apothéose du bien-être, en les sanctifiant, pour ainsi

dire, les a mis au-dessus de toute loi humaine. Il semble qu'il y ait

une sorte de sacrilège à les endiguer. C'est pourquoi, même la

réglementation purement utilitaire que le monde industriel lui-même

exerçait sur eux, par l'intermédiaire des corporations, n'a pas réussi à

se maintenir. Enfin, ce déchaînement des désirs a encore été aggravé par

le développement même de l'industrie et l'extension presque indéfinie du

marché. Tant que le producteur ne pouvait écouler ses produits que dans

le voisinage immédiat, la modicité du gain possible ne pouvait pas

surexciter beaucoup l'ambition. Mais maintenant qu'il peut presque

prétendre à avoir pour client le monde entier, comment, devant ces

perspectives sans bornes, les passions accepteraient-elles encore qu'on

les bornât comme autrefois?

Voilà d'où vient l'effervescence qui règne dans cette partie de la

société, mais qui, de là, s'est étendue au reste. C'est que l'état de

crise et d'anomie y est constant et, pour ainsi dire, normal. Du haut en

bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées sans qu'elles sachent

où se poser définitivement. Rien ne saurait les calmer, puisque le but

où elles tendent est infiniment au delà de tout ce qu'elles peuvent

atteindre. Le réel paraît sans valeur au prix de ce qu'entrevoient comme

possible les imaginations enfiévrées; on s'en détache donc, mais pour se

détacher ensuite du possible quand, à son tour, il devient réel. On a

soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations

innommées, mais qui perdent toute leur saveur dès qu'elles sont connues.

Dès lors, que le moindre revers survienne et l'on est sans forces pour

le supporter. Toute cette fièvre tombe et l'on s'aperçoit combien ce

tumulte était stérile et que toutes ces sensations nouvelles,

indéfiniment accumulées, n'ont pas réussi à constituer un solide capital

de bonheur sur lequel on pût vivre aux jours d'épreuves. Le sage, qui

sait jouir des résultats acquis sans éprouver perpétuellement le besoin

de les remplacer par d'autres, y trouve de quoi se retenir à la vie

quand l'heure des contrariétés a sonné. Mais l'homme qui a toujours tout

attendu de l'avenir, qui a vécu les yeux fixés sur le futur, n'a rien

dans son passé qui le réconforte contre les amertumes du présent; car le

passé n'a été pour lui qu'une série d'étapes impatiemment traversées. Ce

qui lui permettait de s'aveugler sur lui-même, c'est qu'il comptait

toujours trouver plus loin le bonheur qu'il n'avait pas encore rencontré

jusque-là. Mais voici qu'il est arrêté dans sa marche; dès lors, il n'a

plus rien ni derrière lui ni devant lui sur quoi il puisse reposer son

regard. La fatigue, du reste, suffit, à elle seule, pour produire le

désenchantement, car il est difficile de ne pas sentir, à la longue,

l'inutilité d'une poursuite sans terme.

On peut même se demander si ce n'est pas surtout cet état moral qui rend

aujourd'hui si fécondes en suicides les catastrophes économiques. Dans

les sociétés où il est soumis à une saine discipline, l'homme se soumet

aussi plus facilement aux coups du sort. Habitué à se gêner et à se

contenir, l'effort nécessaire pour s'imposer un peu plus de gêne lui

coûte relativement peu. Mais quand, par elle-même, toute limite est

odieuse, comment une limitation plus étroite ne paraîtrait-elle pas

insupportable? L'impatience fiévreuse dans laquelle on vit n'incline

guère à la résignation. Quand on n'a pas d'autre but que de dépasser

sans cesse le point où l'on est parvenu, combien il est douloureux

d'être rejeté en arrière! Or, cette même inorganisation qui caractérise

notre état économique ouvre la porte à toutes les aventures. Comme les

imaginations sont avides de nouveautés et que rien ne les règle, elles

tâtonnent au hasard. Nécessairement, les échecs croissent avec les

risques et, ainsi, les crises se multiplient au moment même où elles

deviennent plus meurtrières.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 89 / 163 题