_Suicides pour 1 million de sujets de chaque profession._
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+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
| |COMMERCE|TRANSPORTS|INDUSTRIE|AGRICULTURE|CARRIÈRES |
| | | | | |libérales |
| | | | | |[255]. |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|France | 440 | | 340 | 240 | 300 |
|(1878-87)[256].| | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Suisse (1876). | 664 | 1514 | 577 | 304 | 558 |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Italie | 277 | 152,6 | 80,4 | 26,7 | 618[257] |
|(1866-76). | | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Prusse | 754 | | 456 | 315 | 832 |
|(1883-90). | | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Bavière | 465 | | 369 | 153 | 454 |
|(1884-91). | | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Belgique | 421 | | 160 | 160 | 100 |
|(1886-90). | | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Wurtemberg | 273 | | 190 | 206 | |
|(1873-78). | | | | | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
|Saxe (1878). | 341,59 | 71,17 | |
+---------------+--------+----------+---------+-----------+----------+
*/
Et cependant, ces dispositions sont tellement invétérées que la société
s'y est faite et s'est accoutumée à les regarder comme normales. On
répète sans cesse qu'il est dans la nature de l'homme d'être un éternel
mécontent, d'aller toujours en avant sans trêve et sans repos, vers une
fin indéterminée. La passion de l'infini est journellement présentée
comme une marque de distinction morale, alors qu'elle ne peut se
produire qu'au sein de consciences déréglées et qui érigent en règle le
dérèglement dont elles souffrent. La doctrine du progrès quand même et
le plus rapide possible est devenue un article de foi. Mais aussi,
parallèlement à ces théories qui célèbrent les bienfaits de
l'instabilité, on en voit apparaître d'autres qui, généralisant la
situation d'où elles dérivent, déclarent la vie mauvaise, l'accusent
d'être plus fertile en douleurs qu'en plaisirs et de ne séduire l'homme
que par des attraits trompeurs. Et comme c'est dans le monde économique
que ce désarroi est à son apogée, c'est là aussi qu'il fait le plus de
victimes.
Les fonctions industrielles et commerciales sont, en effet, parmi les
professions qui fournissent le plus au suicide (V. Tableau XXIV,
ci-dessus). Elles sont presque au niveau des carrières libérales,
parfois même elles le dépassent; surtout, elles sont sensiblement plus
éprouvées que l'agriculture. C'est que l'industrie agricole est celle où
les anciens pouvoirs régulateurs font encore le mieux sentir leur
influence et où la fièvre des affaires a le moins pénétré. C'est elle
qui rappelle le mieux ce qu'était autrefois la constitution générale de
l'ordre économique. Et encore l'écart serait-il plus marqué si, parmi
les suicidés de l'industrie, on distinguait les patrons des ouvriers,
car ce sont probablement les premiers qui sont le plus atteints par
l'état d'_anomie_. Le taux énorme de la population rentière (720 pour un
million) montre assez que ce sont les plus fortunés qui souffrent le
plus. C'est que tout ce qui oblige à la subordination atténue les effets
de cet état. Les classes inférieures ont du moins leur horizon limité
par celles qui leur sont superposées et, par cela même, leurs désirs
sont plus définis. Mais ceux qui n'ont plus que le vide au-dessus d'eux,
sont presque nécessités à s'y perdre, s'il n'est pas de force qui les
retienne en arrière.
L'anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et
spécifique de suicides; elle est une des sources auxquelles s'alimente
le contingent annuel. Nous sommes, par conséquent, en présence d'un
nouveau type qui doit être distingué des autres. Il en diffère en ce
qu'il dépend, non de la manière dont les individus sont attachés à la
société, mais de la façon dont elle les réglemente. Le suicide égoïste
vient de ce que les hommes n'aperçoivent plus de raison d'être à la vie;
le suicide altruiste de ce que cette raison leur paraît être en dehors
de la vie elle-même; la troisième sorte de suicide, dont nous venons de
constater l'existence, de ce que leur activité est déréglée et de ce
qu'ils en souffrent. En raison de son origine, nous donnerons à cette
dernière espèce le nom de _suicide anomique_.
Assurément, ce suicide et le suicide égoïste ne sont pas sans rapports
de parenté. L'un et l'autre viennent de ce que la société n'est pas
suffisamment présente aux individus. Mais la sphère d'où elle est
absente n'est pas la même dans les deux cas. Dans le suicide égoïste,
c'est à l'activité proprement collective qu'elle fait défaut, la
laissant ainsi dépourvue d'objet et de signification. Dans le suicide
anomique, c'est aux passions proprement individuelles qu'elle manque,
les laissant ainsi sans frein qui les règle. Il en résulte que, malgré
leurs relations, ces deux types restent indépendants l'un de l'autre.
Nous pouvons rapporter à la société tout ce qu'il y a de social en nous,
et ne pas savoir borner nos désirs; sans être un égoïste, on peut vivre
à l'état d'anomie, et inversement. Aussi n'est-ce pas dans les mêmes
milieux sociaux que ces deux sortes de suicides recrutent leur
principale clientèle; l'un a pour terrain d'élection les carrières
intellectuelles, le monde où l'on pense, l'autre le monde industriel ou
commercial.