Un vivant quelconque ne peut être heureux et même ne peut vivre que si
ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Autrement,
s'ils exigent plus qu'il ne peut leur être accordé ou simplement autre
chose, ils seront froissés sans cesse et ne pourront fonctionner sans
douleur. Or, un mouvement qui ne peut se produire sans souffrance tend à
ne pas se reproduire. Des tendances qui ne sont pas satisfaites
s'atrophient et, comme la tendance à vivre n'est que la résultante de
toutes les autres, elle ne peut pas ne pas s'affaiblir si les autres se
relâchent.
Chez l'animal, du moins à l'état normal, cet équilibre s'établit avec
une spontanéité automatique parce qu'il dépend de conditions purement
matérielles. Tout ce que réclame l'organisme, c'est que les quantités de
substance et d'énergie, employées sans cesse à vivre, soient
périodiquement remplacées par des quantités équivalentes; c'est que la
réparation soit égale à l'usure. Quand le vide que la vie a creusé dans
ses propres ressources est comblé, l'animal est satisfait et ne demande
rien de plus. Sa réflexion n'est pas assez développée pour imaginer
d'autres fins que celles qui sont impliquées dans sa nature physique.
D'un autre côté, comme le travail exigé de chaque organe dépend lui-même
de l'état général des forces vitales et des nécessités de l'équilibre
organique, l'usure, à son tour, se règle sur la réparation et la balance
se réalise d'elle-même. Les limites de l'une sont aussi celles de
l'autre; elles sont également inscrites dans la constitution même du
vivant qui n'a pas le moyen de les dépasser.
Mais il n'en est pas de même de l'homme, parce que la plupart de ses
besoins ne sont pas, ou ne sont pas au même degré, sous la dépendance du
corps. À la rigueur, on peut encore considérer comme déterminable la
quantité d'aliments matériels nécessaires à l'entretien physique d'une
vie humaine, quoique la détermination soit déjà moins étroite que dans
le cas précédent et la marge plus largement ouverte aux libres
combinaisons du désir; car, au delà du minimum indispensable, dont la
nature est prête à se contenter quand elle procède instinctivement, la
réflexion, plus éveillée, fait entrevoir des conditions meilleures, qui
apparaissent comme des fins désirables et qui sollicitent l'activité.
Néanmoins, on peut admettre que les appétits de ce genre rencontrent tôt
ou tard une borne qu'ils ne peuvent franchir. Mais comment fixer la
quantité de bien-être, de confortable, de luxe que peut légitimement
rechercher un être humain? Ni dans la constitution organique, ni dans la
constitution psychologique de l'homme, on ne trouve rien qui marque un
terme à de semblables penchants. Le fonctionnement de la vie
individuelle n'exige pas qu'ils s'arrêtent ici plutôt que là; la preuve,
c'est qu'ils n'ont fait que se développer depuis le commencement de
l'histoire, que des satisfactions toujours plus complètes leur ont été
apportées et que, pourtant, la santé moyenne n'est pas allée en
s'affaiblissant. Surtout, comment établir la manière dont ils doivent
varier selon les conditions, les professions, l'importance relative des
services, etc.? Il n'est pas de société où ils soient également
satisfaits aux différents degrés de la hiérarchie sociale. Cependant,
dans ses traits essentiels, la nature humaine est sensiblement la même
chez tous les citoyens. Ce n'est donc pas elle qui peut assigner aux
besoins cette limite variable qui leur serait nécessaire. Par
conséquent, en tant qu'ils dépendent de l'individu seul, ils sont
illimités. Par elle-même, abstraction faite de tout pouvoir extérieur
qui la règle, notre sensibilité est un abîme sans fond que rien ne peut
combler.
Mais alors, si rien ne vient la contenir du dehors, elle ne peut être
pour elle-même qu'une source de tourments. Car des désirs illimités sont
insatiables par définition et ce n'est pas sans raison que
l'insatiabilité est regardée comme un signe de morbidité. Puisque rien
ne les borne, ils dépassent toujours et infiniment les moyens dont ils
disposent; rien donc ne saurait les calmer. Une soif inextinguible est
un supplice perpétuellement renouvelé. On a dit, il est vrai, que c'est
le propre de l'activité humaine de se déployer sans terme assignable et
de se proposer des fins qu'elle ne peut pas atteindre. Mais il est
impossible d'apercevoir comment un tel état d'indétermination se
concilie plutôt avec les conditions de la vie mentale qu'avec les
exigences de la vie physique. Quelque plaisir que l'homme éprouve à
agir, à se mouvoir, à faire effort, encore faut-il qu'il sente que ses
efforts ne sont pas vains et qu'en marchant il avance. Or, on n'avance
pas quand on ne marche vers aucun but ou, ce qui revient au même, quand
le but vers lequel on marche est à l'infini. La distance à laquelle on
en reste éloigné étant toujours la même quelque chemin qu'on ait fait,
tout se passe comme si l'on s'était stérilement agité sur place. Même
les regards jetés derrière soi et le sentiment de fierté que l'on peut
éprouver en apercevant l'espace déjà parcouru ne sauraient causer qu'une
bien illusoire satisfaction, puisque l'espace à parcourir n'est pas
diminué pour autant. Poursuivre une fin inaccessible par hypothèse,
c'est donc se condamner à un perpétuel état de mécontentement. Sans
doute, il arrive à l'homme d'espérer contre toute raison et, même
déraisonnable, l'espérance a ses joies. Il peut donc se faire qu'elle le
soutienne quelque temps; mais elle ne saurait survivre indéfiniment aux
déceptions répétées de l'expérience. Or, qu'est-ce que l'avenir peut
donner de plus que le passé, puisqu'il est à jamais impossible de
parvenir à un état où l'on puisse se tenir et qu'on ne peut même se
rapprocher de l'idéal entrevu? Ainsi, plus on aura et plus on voudra
avoir, les satisfactions reçues ne faisant que stimuler les besoins au
lieu de les apaiser. Dira-t-on que, par elle-même, l'action est
agréable? Mais d'abord, c'est à condition qu'on s'aveugle assez pour
n'en pas sentir l'inutilité. Puis, pour que ce plaisir soit ressenti et
vienne tempérer et voiler à demi l'inquiétude douloureuse qu'il
accompagne, il faut tout au moins que ce mouvement sans fin se déploie
toujours à l'aise et sans être gêné par rien. Mais qu'il vienne à être
entravé, et l'inquiétude reste seule avec le malaise qu'elle apporte
avec elle. Or ce serait un miracle s'il ne surgissait jamais quelque
infranchissable obstacle. Dans ces conditions, on ne tient à la vie que
par un fil bien ténu et qui, à chaque instant, peut être rompu.
Pour qu'il en soit autrement, il faut donc avant tout que les passions
soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie
avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu'il n'y a rien
dans l'individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit
nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l'individu. Il
faut qu'une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même
rôle que l'organisme pour les besoins physiques. C'est dire que cette
puissance ne peut être que morale. C'est réveil de la conscience qui est
venu rompre l'état d'équilibre dans lequel sommeillait l'animal; seule
donc la conscience peut fournir les moyens de le rétablir. La contrainte
matérielle serait ici sans effet; ce n'est pas avec des forces
physico-chimiques qu'on peut modifier les cœurs. Dans la mesure où les
appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes
physiologiques, ils ne peuvent s'arrêter que devant une limite qu'ils
reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner
leurs désirs s'ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est
assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter
à eux-mêmes pour les raisons que nous avons dites. Ils doivent donc la
recevoir d'une autorité qu'ils respectent et devant laquelle ils
s'inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans
son ensemble, soit par l'intermédiaire d'un de ses organes, est en état
de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral
supérieur à l'individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule,
elle a l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions
le point au delà duquel elles ne doivent pas aller. Seule aussi, elle
peut apprécier quelle prime doit être offerte en perspective à chaque
ordre de fonctionnaires, au mieux de l'intérêt commun.
Et en effet, à chaque moment de l'histoire, il y a dans la conscience
morale des sociétés un sentiment obscur de ce que valent respectivement
les différents services sociaux, de la rémunération relative qui est due
à chacun d'eux et, par conséquent, de la mesure de confortable qui
convient à la moyenne des travailleurs de chaque profession. Les
différentes fonctions sont comme hiérarchisées dans l'opinion et un
certain coefficient de bien-être est attribué à chacune selon la place
qu'elle occupe dans la hiérarchie. D'après les idées reçues, il y a, par
exemple, une certaine manière de vivre qui est regardée comme la limite
supérieure que puisse se proposer l'ouvrier dans les efforts qu'il fait
pour améliorer son existence, et une limite inférieure au-dessous de
laquelle on tolère difficilement qu'il descende, s'il n'a pas gravement
démérité. L'une et l'autre sont différentes pour l'ouvrier de la ville
et celui de la campagne, pour le domestique et pour le journalier, pour
l'employé de commerce et pour le fonctionnaire, etc., etc. De même
encore, on blâme le riche qui vit en pauvre, mais on le blâme aussi s'il
recherche avec excès les raffinements du luxe. En vain les économistes
protestent; ce sera toujours un scandale pour le sentiment public qu'un
particulier puisse employer en consommations absolument superflues une
trop grande quantité de richesses et il semble même que cette
intolérance ne se relâche qu'aux époques de perturbation morale[254]. Il
y a donc une véritable réglementation qui, pour n'avoir pas toujours une
forme juridique, ne laisse pas de fixer, avec une précision relative, le
maximum d'aisance que chaque classe de la société peut légitimement
chercher à atteindre. Du reste, l'échelle ainsi dressée, n'a rien
d'immuable. Elle change, selon que le revenu collectif croît ou décroît
et selon les changements qui se font dans les idées morales de la
société. C'est ainsi que ce qui a le caractère du luxe pour une époque,
ne l'a plus pour une autre; que le bien-être, qui, pendant longtemps,
n'était octroyé à une classe qu'à titre exceptionnel et surérogatoire,
finit par apparaître comme rigoureusement nécessaire et de stricte
équité.
Sous cette pression, chacun, dans sa sphère, se rend vaguement compte du
point extrême jusqu'où peuvent aller ses ambitions et n'aspire à rien au
delà. Si, du moins, il est respectueux de la règle et docile à
l'autorité collective, c'est-à-dire s'il a une saine constitution
morale, il sent qu'il n'est pas bien d'exiger davantage. Un but et un
terme sont ainsi marqués aux passions. Sans doute, cette détermination
n'a rien de rigide ni d'absolu. L'idéal économique assigné à chaque
catégorie de citoyens, est compris lui-même entre de certaines limites à
l'intérieur desquelles les désirs peuvent se mouvoir avec liberté. Mais
il n'est pas illimité. C'est cette limitation relative et la modération
qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les
stimulant avec mesure à le rendre meilleur; et c'est ce contentement
moyen qui donne naissance à ce sentiment de joie calme et active, à ce
plaisir d'être et de vivre qui, pour les sociétés comme pour les
individus, est la caractéristique de la santé. Chacun, du moins en
général, est alors en harmonie avec sa condition et ne désire que ce
qu'il peut légitimement espérer comme prix normal de son activité.
D'ailleurs, l'homme n'est pas pour cela condamné à une sorte
d'immobilité. Il peut chercher à embellir son existence; mais les
tentatives qu'il fait dans ce sens peuvent ne pas réussir sans le
laisser désespéré. Car, comme il aime ce qu'il a et ne met pas toute sa
passion à rechercher ce qu'il n'a pas, les nouveautés auxquelles il lui
arrive d'aspirer peuvent manquer à ses désirs et à ses espérances sans
que tout lui manque à la fois. L'essentiel lui reste. L'équilibre de son
bonheur est stable parce qu'il est défini et il ne suffit pas de
quelques mécomptes pour le bouleverser.
Toutefois, il ne servirait à rien que chacun considérât comme juste la
hiérarchie des fonctions telle qu'elle est dressée par l'opinion, si, en
même temps, on ne considérait comme également juste la façon dont ces
fonctions se recrutent. Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa
situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il
doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne
saurait le satisfaire. Il ne suffit donc pas que le niveau moyen des
besoins soit, pour chaque condition, réglé par le sentiment public, il
faut encore qu'une autre réglementation, plus précise, fixe la manière
dont les différentes conditions doivent être ouvertes aux particuliers.
Et en effet, il n'est pas de société où cette réglementation n'existe.
Elle varie selon les temps et les lieux. Jadis elle faisait de la
naissance le principe presque exclusif de la classification sociale;
aujourd'hui, elle ne maintient d'autre inégalité native que celle qui
résulte de la fortune héréditaire et du mérite. Mais, sous ces formes
diverses, elle a partout le même objet. Partout aussi, elle n'est
possible que si elle est imposée aux individus par une autorité qui les
dépasse, c'est-à-dire par l'autorité collective. Car elle ne peut
s'établir sans demander aux uns ou aux autres et, plus généralement aux
uns et aux autres, des sacrifices et des concessions, au nom de
l'intérêt public.
Certains, il est vrai, ont pensé que cette pression morale deviendrait
inutile du jour où la situation économique cesserait d'être transmise
héréditairement. Si, a-t-on dit, l'héritage étant aboli, chacun entre
dans la vie avec les mêmes ressources, si la lutte entre les
compétiteurs s'engage dans des conditions de parfaite égalité, nul n'en
pourra trouver les résultats injustes. Tout le monde sentira
spontanément que les choses sont comme elles doivent être.
Il n'est effectivement pas douteux que, plus on se rapprochera de cette
égalité idéale, moins aussi la contrainte sociale sera nécessaire. Mais
ce n'est qu'une question de degré. Car il y aura toujours une hérédité
qui subsistera, c'est celle des dons naturels. L'intelligence, le goût,
la valeur scientifique, artistique, littéraire, industrielle, le
courage, l'habileté manuelle sont des forces que chacun de nous reçoit
en naissant, comme le propriétaire-né reçoit son capital, comme le
noble, autrefois, recevait son titre et sa fonction. Il faudra donc
encore une discipline morale pour faire accepter de ceux que la nature a
le moins favorisés la moindre situation qu'ils doivent au hasard de leur
naissance. Ira-t-on jusqu'à réclamer que le partage soit égal pour tous
et qu'aucun avantage ne soit fait aux plus utiles et aux plus méritants?
Mais alors, il faudrait une discipline bien autrement énergique pour
faire accepter de ces derniers un traitement simplement égal à celui des
médiocres et des impuissants.
Seulement cette discipline, tout comme la précédente, ne peut être
utile, que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont
soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la
paix et l'harmonie ne subsistent plus qu'en apparence; l'esprit
d'inquiétude et le mécontentement sont latents; les appétits,
superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C'est ce qui
est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles
reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent
ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques
commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état
d'ébranlement est exceptionnel; il n'a lieu que quand la société
traverse quelque crise maladive. Normalement, l'ordre collectif est
reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc
nous disons qu'une autorité est nécessaire pour l'imposer aux
particuliers, nous n'entendons nullement que la violence soit le seul
moyen de l'établir. Parce que cette réglementation est destinée à
contenir les passions individuelles, il faut qu'elle émane d'un pouvoir
qui domine les individus; mais il faut également que ce pouvoir soit
obéi par respect et non par crainte.
Ainsi, il n'est pas vrai que l'activité humaine puisse être affranchie
de tout frein. Il n'est rien au monde qui puisse jouir d'un tel
privilège. Car tout être, étant partie de l'univers, est relatif au
reste de l'univers; sa nature et la manière dont il la manifeste ne
dépendent donc pas seulement de lui-même, mais des autres êtres qui, par
suite, le contiennent et le règlent. À cet égard, il n'y a que des
différences de degrés et de formes entre le minéral et le sujet pensant.
Ce que l'homme a de caractéristique, c'est que le frein auquel il est
soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa
loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une
conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce
que la majeure et la meilleure partie de sa vie dépasse le corps, il
échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société.
Seulement, quand la société est troublée, que ce soit par une crise
douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle
est provisoirement incapable d'exercer cette action; et voilà d'où
viennent ces brusques ascensions de la courbe des suicides dont nous
avons, plus haut, établi l'existence.
En effet, dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un
déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une
situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc
qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins,
qu'ils apprennent à se contenir davantage. Tous les fruits de l'action
sociale sont perdus en ce qui les concerne; leur éducation morale est à
refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à
cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de
contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne
sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective
même leur en est intolérable; de là des souffrances qui les détachent
d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience.
Mais il n'en est pas autrement si la crise a pour origine un brusque
accroissement de puissance et de fortune. Alors, en effet, comme les
conditions de la vie sont changées, l'échelle d'après laquelle se
réglaient les besoins ne peut plus rester la même; car elle varie avec
les ressources sociales, puisqu'elle détermine en gros la part qui doit
revenir à chaque catégorie de producteurs. La graduation en est
bouleversée; mais d'autre part, une graduation nouvelle ne saurait être
improvisée. Il faut du temps pour qu'hommes et choses soient à nouveau
classés par la conscience publique. Tant que les forces sociales, ainsi
mises en liberté, n'ont pas retrouvé l'équilibre, leur valeur respective
reste indéterminée et, par conséquent, toute réglementation fait défaut
pour un temps. On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est
pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les
revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui
passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende. Pour
peu que cet ébranlement soit profond, il atteint même les principes qui
président à la répartition des citoyens entre les différents emplois.
Car comme les rapports entre les diverses parties de la société sont
nécessairement modifiés, les idées qui expriment ces rapports ne peuvent
plus rester les mêmes. Telle classe, que la crise a plus spécialement
favorisée, n'est plus disposée à la même résignation, et, par
contrecoup, le spectacle de sa fortune plus grande éveille autour et
au-dessous d'elle toute sorte de convoitises. Ainsi, les appétits,
n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où
sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. D'ailleurs, à
ce même moment, ils sont dans un état d'éréthisme naturel par cela seul
que la vitalité générale est plus intense. Parce que la prospérité
s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus riche qui leur est
offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute
règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu de leur
autorité. L'état de dérèglement ou d'_anomie_ est donc encore renforcé
par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment même où
elles auraient besoin d'une plus forte discipline.
Mais alors leurs exigences mêmes font qu'il est impossible de les
satisfaire. Les ambitions surexcitées vont toujours au delà des
résultats obtenus, quels qu'ils soient; car elles ne sont pas averties
qu'elles ne doivent pas aller plus loin. Rien donc ne les contente et
toute cette agitation s'entretient perpétuellement elle-même sans
aboutir à aucun apaisement. Surtout, comme cette course vers un but
insaisissable ne peut procurer d'autre plaisir que celui de la course
elle-même, si toutefois c'en est un, qu'elle vienne à être entravée, et
l'on reste les mains entièrement vides. Or, il se trouve qu'en même
temps la lutte devient plus violente et plus douloureuse, à la fois
parce qu'elle est moins réglée et que les compétitions sont plus
ardentes. Toutes les classes sont aux prises parce qu'il n'y a plus de
classement établi. L'effort est donc plus considérable au moment où il
devient plus improductif. Comment, dans ces conditions, la volonté de
vivre ne faiblirait-elle pas?
Cette explication est confirmée par la singulière immunité dont
jouissent les pays pauvres. Si la pauvreté protège contre le suicide,
c'est que, par elle-même, elle est un frein. Quoiqu'on fasse, les
désirs, dans une certaine mesure, sont obligés de compter avec les
moyens; ce qu'on a sert en partie de point de repère pour déterminer ce
qu'on voudrait avoir. Par conséquent, moins on possède, et moins on est
porté à étendre sans limites le cercle de ses besoins. L'impuissance, en
nous astreignant à la modération, nous y habitue, outre que, là où la
médiocrité est générale, rien ne vient exciter l'envie. La richesse, au
contraire, par les pouvoirs qu'elle confère, nous donne l'illusion que
nous ne relevons que de nous-mêmes. En diminuant la résistance que nous
opposent les choses, elle nous induit à croire qu'elles peuvent être
indéfiniment vaincues. Or, moins on se sent limité, plus toute
limitation paraît insupportable. Ce n'est donc pas sans raison que tant
de religions ont célébré les bienfaits et la valeur morale de la
pauvreté. C'est qu'elle est, en effet, la meilleure des écoles pour
apprendre à l'homme à se contenir. En nous obligeant à exercer sur nous
une constante discipline, elle nous prépare à accepter docilement la
discipline collective, tandis que la richesse, en exaltant l'individu,
risque toujours d'éveiller cet esprit de rébellion qui est la source
même de l'immoralité. Sans doute, ce n'est pas une raison pour empêcher
l'humanité d'améliorer sa condition matérielle. Mais si le danger moral
qu'entraîne tout accroissement de l'aisance n'est pas sans remède,
encore faut-il ne pas le perdre de vue.