Il n'est pas douteux que l'idée du suicide ne se communique
contagieusement. Nous avons déjà parlé de ce couloir où quinze invalides
vinrent successivement se pendre et de cette fameuse guérite du camp de
Boulogne qui fut, en peu de temps, le théâtre de plusieurs suicides. Des
faits de ce genre ont été très fréquemment observés dans l'armée: dans
le 4e chasseurs à Provins en 1862, dans le 15e de ligne en 1864, au 41e
d'abord à Montpellier, puis à Nîmes, en 1868, etc. En 1813, dans le
petit village de Saint-Pierre-Monjau, une femme se pend à un arbre,
plusieurs autres viennent s'y pendre à courte distance. Pinel raconte
qu'un prêtre se pendit dans le voisinage d'Etampes; quelques jours
après, deux autres se tuaient et plusieurs laïques les imitaient[112].
Quand Lord Castlereagh se jeta dans le Vésuve, plusieurs de ses
compagnons suivirent son exemple. L'arbre de Timon le Misanthrope est
resté historique. La fréquence de ces cas de contagion dans les
établissements de détention est également affirmée par de nombreux
observateurs[113].
Toutefois, il est d'usage de rapporter à ce sujet et d'attribuer à
l'imitation un certain nombre de faits qui nous paraissent avoir une
autre origine. C'est le cas notamment de ce qu'on a parfois appelé les
suicides obsidionaux. Dans son _Histoire de la guerre des Juifs contre
les Romains_[114], Josèphe raconte que, pendant l'assaut de Jérusalem,
un certain nombre d'assiégés se tuèrent de leurs propres mains. En
particulier, quarante Juifs, réfugiés dans un souterrain, décidèrent de
se donner la mort et ils s'entretuèrent. Les Xanthiens, rapporte
Montaigne, assiégés par Brutus «se précipitèrent pêle-mêle, hommes,
femmes et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne faict rien
pour fuir la mort que ceuls-ci ne fassent pour fuir la vie: de manière
qu'à peine Brutus peut en sauver un bien petit nombre[115]». Il ne
semble pas que ces _suicides en masse_ aient pour origine un ou deux cas
individuels dont ils ne seraient que la répétition. Ils paraissent
résulter d'une résolution collective, d'un véritable _consensus_ social
plutôt que d'une simple propagation contagieuse. L'idée ne naît pas chez
un sujet en particulier pour se répandre de là chez les autres; mais
elle est élaborée par l'ensemble du groupe qui, placé tout entier dans
une situation désespérée, se dévoue collectivement à la mort. Les choses
ne se passent pas autrement toutes les fois qu'un corps social, quel
qu'il soit, réagit en commun sous l'action d'une même circonstance.
L'entente ne change pas de nature parce qu'elle s'établit dans un élan
de passion: elle ne serait pas essentiellement autre, si elle était plus
méthodique et plus réfléchie. Il y a donc impropriété à parler
d'imitation.
Nous pourrions en dire autant de plusieurs autres faits du même genre.
Tel celui que rapporte Esquirol: «Les historiens, dit-il, assurent que
les Péruviens et les Mexicains, désespérés de la, destruction de leur
culte..., se tuèrent en si grand nombre qu'il en périt plus de leurs
propres mains que par le fer et le feu de leurs barbares conquérants».
Plus généralement, pour pouvoir incriminer l'imitation, il ne suffit pas
de constater que des suicides assez nombreux se produisent au même
moment dans un même lieu. Car ils peuvent être dus à un état général du
milieu social, d'où résulte une disposition collective du groupe qui se
traduit sous forme de suicides multiples. En définitive, il y aurait
peut-être intérêt, pour préciser la terminologie, à distinguer les
épidémies morales des contagions morales; ces deux mots qui sont
indifféremment employés l'un pour l'autre désignent en réalité deux
sortes de choses très différentes. L'épidémie est un fait social,
produit de causes sociales; la contagion ne consiste jamais qu'en
ricochets, plus ou moins répétés, de faits individuels[116].
Cette distinction, une fois admise, aurait certainement pour effet de
diminuer la liste des suicides imputables à l'imitation; néanmoins, il
est incontestable qu'ils sont très nombreux. Il n'y a peut-être pas de
phénomène qui soit plus facilement contagieux. L'impulsion homicide
elle-même n'a pas autant d'aptitude à se répandre. Les cas où elle se
propage automatiquement sont moins fréquents et, surtout, le rôle de
l'imitation y est, en général, moins prépondérant; on dirait que,
contrairement à l'opinion commune, l'instinct de conservation est moins
fortement enraciné dans les consciences que les sentiments fondamentaux
de la moralité, puisqu'il résiste moins bien à l'action des mêmes
causes. Mais, ces faits reconnus, la question que nous nous sommes posée
au début de ce chapitre reste entière. De ce que le suicide peut se
communiquer d'individu à individu, il ne suit pas _a priori_ que cette
contagiosité produise des effets sociaux, c'est-à-dire affecte le taux
social des suicides, seul phénomène que nous étudions. Si incontestable
qu'elle soit, il peut très bien se faire qu'elle n'ait que des
conséquences individuelles et sporadiques. Les observations qui
précèdent ne résolvent donc pas le problème; mais elles en montrent
mieux la portée. Si, en effet, l'imitation est, comme on l'a dit, une
source originale et particulièrement féconde de phénomènes sociaux,
c'est surtout à propos du suicide qu'elle doit témoigner de son pouvoir,
puisqu'il n'est pas de fait sur lequel elle ait plus d'empire. Ainsi, le
suicide va nous offrir un moyen de vérifier par une expérience décisive
la réalité de cette vertu merveilleuse que l'on prête à l'imitation.