Si cette influence existe, c'est surtout dans la répartition
géographique des suicides qu'elle doit être sensible. On doit voir, dans
certains cas, le taux caractéristique d'un pays ou d'une localité se
communiquer pour ainsi dire aux localités voisines. C'est donc la carte
qu'il faut consulter. Mais il faut l'interroger avec méthode.
Certains auteurs ont cru pouvoir faire intervenir l'imitation toutes les
fois que deux ou plusieurs départements limitrophes manifestent pour le
suicide un penchant de même intensité. Cependant, cette diffusion à
l'intérieur d'une même région peut très bien tenir à ce que certaines
causes, favorables au développement du suicide, y sont, elles aussi,
également répandues, à ce que le milieu social y est partout le même.
Pour pouvoir être assuré qu'une tendance ou une idée se répand par
imitation, il faut qu'on la voie sortir des milieux où elle est née pour
en envahir d'autres qui, par eux-mêmes, n'étaient pas de nature à la
susciter. Car, ainsi que nous l'avons montré, il n'y a propagation
imitative que dans la mesure où le fait imité et lui seul, sans le
concours d'autres facteurs, détermine automatiquement les faits qui le
reproduisent. Il faut donc, pour déterminer la part de l'imitation dans
le phénomène qui nous occupe, un critère moins simple que celui dont on
s'est si souvent contenté.
Avant tout, il ne saurait y avoir imitation s'il n'existe un modèle à
imiter; il n'y a pas de contagion sans un foyer d'où elle émane et où
elle a, par suite, son maximum d'intensité. De même, on ne sera fondé à
admettre que le penchant au suicide se communique d'une partie à l'autre
de la société que si l'observation révèle l'existence de certains
centres de rayonnement. Mais à quels signes les reconnaîtra-t-on?
D'abord, ils doivent se distinguer de tous les points environnants par
une plus grande aptitude au suicide; on doit les voir se détacher sur la
carte par une teinte plus prononcée que les contrées ambiantes. En
effet, comme, naturellement, l'imitation y agit aussi, en même temps que
les causes vraiment productrices du suicide, les cas ne peuvent manquer
d'y être plus nombreux. En second lieu, pour que ces centres puissent
jouer le rôle qu'on leur prête et, par conséquent, pour qu'on soit en
droit de rapporter à leur influence les faits qui se produisent autour
d'eux, il faut que chacun d'eux soit en quelque sorte le point de mire
des pays voisins. Il est clair qu'il ne peut être imité s'il n'est en
vue. Si les regards sont ailleurs, les suicides auront beau y être
nombreux, ils seront comme s'ils n'étaient pas parce qu'ils seront
ignorés; par suite, ils ne se reproduiront pas. Or, les populations ne
peuvent avoir les yeux ainsi fixés que sur un point qui occupe dans la
vie régionale une place importante. Autrement dit, c'est autour des
capitales et des grandes villes que les phénomènes de contagion doivent
être le plus marqués. On peut même d'autant mieux s'attendre à les y
observer que, dans ce cas, l'action propagatrice de l'imitation est
aidée et renforcée par d'autres facteurs, à savoir par l'autorité morale
des grands centres qui communique parfois à leurs manières de faire une
si grande puissance d'expansion. C'est donc là que l'imitation doit
avoir des effets sociaux; si elle en produit quelque part. Enfin, comme,
de l'aveu de tout le monde, l'influence de l'exemple, toutes choses
égales, s'affaiblit avec la distance, les régions limitrophes devront
être d'autant plus épargnées qu'elles seront plus distantes du foyer
principal, et inversement. Telles sont les trois conditions auxquelles
doit au moins satisfaire la carte des suicides pour qu'on puisse
attribuer, même partiellement, la forme qu'elle affecte, à l'imitation.
Encore y aura-t-il toujours lieu de rechercher si cette disposition
géographique n'est pas due à la disposition parallèle des conditions
d'existence dont dépend le suicide.
Ces règles posées, faisons-en l'application.
Les cartes usuelles où, pour ce qui concerne la France, le taux des
suicides n'est exprimé que par départements, ne sauraient suffire pour
cette recherche. En effet, elles ne permettent pas d'observer les effets
possibles de l'imitation là où ils doivent être le plus sensibles, à
savoir entre les différentes parties d'un même département. De plus, la
présence d'un arrondissement très ou très peu productif de suicides peut
élever ou abaisser artificiellement la moyenne départementale et créer
ainsi une discontinuité apparente entre les autres arrondissements et
ceux des départements voisins, ou bien, au contraire, masquer une
discontinuité réelle. Enfin, l'action des grandes villes est ainsi trop
noyée pour pouvoir être facilement aperçue. Nous avons donc construit,
spécialement pour l'étude de cette question, une carte par
arrondissements; elle se rapporte à la période quinquennale 1887-1891.
La lecture nous en a donné les résultats les plus inattendus[117].
Ce qui y frappe tout d'abord, c'est, vers le Nord, l'existence d'une
grande tache dont la partie principale occupe l'emplacement de
l'ancienne Ile-de-France, mais qui entame assez profondément la
Champagne et s'étend jusqu'en Lorraine. Si elle était due à l'imitation,
le foyer en devrait être à Paris qui est le seul centre en vue de toute
cette contrée. En fait, c'est à l'influence de Paris qu'on l'impute
d'ordinaire; Guerry disait même que, si l'on part d'un point quelconque
de la périphérie du pays (Marseille excepté) en se dirigeant vers la
capitale, on voit les suicides se multiplier de plus en plus à mesure
qu'on s'en rapproche. Mais si la carte par départements pouvait donner
une apparence de raison à cette interprétation, la carte par
arrondissements lui ôte tout fondement. Il se trouve, en effet, que la
Seine a un taux de suicides moindre que tous les arrondissements
circonvoisins. Elle en compte seulement 471 par million d'habitants,
tandis que Coulommiers en a 500, Versailles 514, Melun 518, Meaux 525,
Corbeil, 559, Pontoise 561, Provins 562. Même les arrondissements
champenois dépassent de beaucoup ceux qui touchent le plus à la Seine:
Reims a 501 suicides, Epernay 537, Arcis-sur-Aube 548, Château-Thierry
623. Déjà dans son étude sur _Le suicide en Seine-et-Marne_, le docteur
Leroy signalait avec étonnement ce fait que l'arrondissement de Meaux
comptait relativement plus de suicides que la Seine[118]. Voici les
chiffres qu'il nous donne:
/*
+-----------------+-------------------------+------------------------+
| | _Période 1851-63._ | _Période 1865-66._ |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Arrond. de Meaux.| 1 suicide sur 2.418 hab.|1 suicide sur 2.547 hab.|
+-----------------+-------------------------+------------------------+
|Seine. | " ---- sur 2.750 --- |" ---- sur 2.822 --- |
+-----------------+-------------------------+------------------------+
*/
[Illustration: