I.

Mais, avant d'examiner les faits, il convient de fixer le sens du mot.

Les sociologues sont tellement habitués à employer les termes sans les

définir, c'est-à-dire à ne pas déterminer ni circonscrire méthodiquement

l'ordre de choses dont ils entendent parler, qu'il leur arrive sans

cesse de laisser une même expression s'étendre, à leur insu, du concept

qu'elle visait primitivement ou paraissait viser, à d'autres notions

plus ou moins voisines. Dans ces conditions, l'idée finit par devenir

d'une ambiguïté qui défie la discussion. Car, n'ayant pas de contours

définis, elle peut se transformer presque à volonté selon les besoins de

la cause et sans qu'il soit possible à la critique de prévoir par avance

tous les aspects divers qu'elle est susceptible de prendre. C'est

notamment le cas de ce qu'on a appelé l'instinct d'imitation.

Ce mot est couramment employé pour désigner à la fois les trois groupes

de faits qui suivent:

1° Il arrive que, au sein d'un même groupe social dont tous les éléments

sont soumis à l'action d'une même cause ou d'un faisceau de causes

semblables, il se produit entre les différentes consciences une sorte de

nivellement, en vertu duquel tout le monde pense ou sent à l'unisson.

Or, on a très souvent donné le nom d'imitation à l'ensemble d'opérations

d'où résulte cet accord. Le mot désigne alors la propriété qu'ont les

états de conscience, éprouvés simultanément par un certain nombre de

sujets différents, d'agir les uns sur les autres et de se combiner entre

eux de manière à donner naissance à un état nouveau. En employant le mot

dans ce sens, on entend dire que cette combinaison est due à une

imitation réciproque de chacun par tous et de tous par chacun[103].

C'est, a-t-on dit, «dans les assemblées tumultueuses de nos villes, dans

les grandes scènes de nos révolutions[104]» que l'imitation ainsi conçue

manifesterait le mieux sa nature. C'est là qu'on verrait le mieux

comment des hommes réunis peuvent, par l'action qu'ils exercent les uns

sur les autres, se transformer mutuellement.

2° On a donné le même nom au besoin qui nous pousse à nous mettre en

harmonie avec la société dont nous faisons partie et, dans ce but, à

adopter les manières de penser ou de faire qui sont générales autour de

nous. C'est ainsi que nous suivons les modes, les usages, et, comme les

pratiques juridiques et morales ne sont que des usages précisés et

particulièrement invétérés, c'est ainsi que nous agissons le plus

souvent quand nous agissons moralement. Toutes les fois que nous ne

voyons pas les raisons de la maxime morale à laquelle nous obéissons,

nous nous y conformons uniquement parce qu'elle a pour elle l'autorité

sociale. Dans ce sens, on a distingué l'imitation des modes de celle des

coutumes, selon que nous prenons pour modèles nos ancêtres ou nos

contemporains.

3° Enfin, il peut se faire que nous reproduisions un acte qui s'est

passé devant nous ou à notre connaissance, uniquement parce qu'il s'est

passé devant nous ou que nous en avons entendu parler. En lui-même, il

n'a pas de caractère intrinsèque qui soit pour nous une raison de le

rééditer. Nous ne le copions ni parce que nous le jugeons utile, ni pour

nous mettre d'accord avec notre modèle, mais simplement pour le copier.

La représentation que nous nous en faisons détermine automatiquement les

mouvements qui le réalisent à nouveau. C'est ainsi que nous bâillons,

que nous rions, que nous pleurons, parce que nous voyons quelqu'un

bâiller, rire, pleurer. C'est ainsi encore que l'idée homicide passe

d'une conscience dans l'autre. C'est la singerie pour elle-même.

Or, ces trois sortes de faits sont très différentes les unes des autres.

Et d'abord, _la première ne saurait être confondue avec les suivantes,

car elle ne comprend aucun fait de reproduction proprement dite_, mais

des synthèses _sui generis_ d'états différents ou, tout au moins,

d'origines différentes. Le mot d'imitation ne saurait donc servir à la

désignera moins de perdre toute acception distincte.

Analysons, en effet, le phénomène. Un certain nombre d'hommes assemblés

sont affectés de la même manière par une même circonstance et ils

s'aperçoivent de cette unanimité, au moins partielle, à l'identité des

signes par lesquels se manifeste chaque sentiment particulier.

Qu'arrive-t-il alors? Chacun se représente confusément l'état dans

lequel on se trouve autour de lui. Des images qui expriment les

différentes manifestations émanées des divers points de la foule avec

leurs nuances diverses se forment dans les esprits. Jusqu'ici, il ne

s'est encore rien produit qui puisse être appelé du nom d'imitation; il

y a eu simplement impressions sensibles, puis sensations, identiques de

tous points à celles que déterminent en nous les corps extérieurs[105].

Que se passe-t-il ensuite? Une fois éveillées dans ma conscience, ces

représentations variées viennent s'y combiner les unes avec les autres

et avec celle qui constitue mon sentiment propre. Ainsi se forme un état

nouveau qui n'est plus mien au même degré que le précédent, qui est

moins entaché de particularisme et qu'une série d'élaborations répétées,

mais analogues à la précédente, va de plus en plus débarrasser de ce

qu'il peut encore avoir de trop particulier. De telles combinaisons ne

sauraient être davantage qualifiées faits d'imitation, à moins qu'on ne

convienne d'appeler ainsi toute opération intellectuelle par laquelle

deux ou plusieurs états de conscience similaires s'appellent les uns les

autres par suite de leurs ressemblances, puis fusionnent et se

confondent en une résultante qui les absorbe et qui en diffère. Sans

doute, toutes les définitions de mots sont permises. Mais il faut

reconnaître que celle-là serait particulièrement arbitraire et, par

suite, ne pourrait être qu'une source de confusion, car elle ne laisse

au mot rien de son acception usuelle. Au lieu d'imitation, c'est bien

plutôt création qu'il faudrait dire, puisque de cette composition de

forces résulte quelque chose de nouveau. Ce procédé est même le seul par

lequel l'esprit ait le pouvoir de créer.

On dira peut-être que cette création se réduit à accroître l'intensité

de l'état initial. Mais d'abord, un changement quantitatif ne laisse pas

d'être une nouveauté. De plus, la quantité des choses ne peut changer

sans que la qualité en soit altérée; un sentiment, en devenant deux ou

trois fois plus violent, change complètement de nature. En fait, il est

constant que la manière dont les hommes assemblés s'affectent

mutuellement peut transformer une réunion de bourgeois inoffensifs en un

monstre redoutable. Singulière imitation que celle qui produit de

semblables métamorphoses! Si l'on a pu se servir d'un terme aussi

impropre pour désigner ce phénomène, c'est, sans doute, qu'on a

vaguement imaginé chaque sentiment individuel comme se modelant sur ceux

d'autrui. Mais, en réalité, il n'y a là ni modèles ni copies. Il y a

pénétration, fusion d'un certain nombre d'états au sein d'un autre qui

s'en distingue: c'est l'état collectif.

Il n'y aurait, il est vrai, aucune impropriété à appeler imitation la

cause d'où cet état résulte, si l'on admettait que, toujours, il a été

inspiré à la foule par un meneur. Mais, outre que cette assertion n'a

jamais reçu même un commencement de preuve et se trouve contredite par

une multitude de faits où le chef est manifestement le produit de la

foule au lieu d'en être la cause informatrice, en tout cas, dans la

mesure où cette action directrice est réelle, elle n'a aucun rapport

avec ce qu'on a appelé l'imitation réciproque, puisqu'elle est

unilatérale; par conséquent, nous n'avons pas à en parler pour

l'instant. Il faut, avant tout, nous garder avec soin des confusions qui

ont tant obscurci la question. De même, si l'on disait qu'il y a

toujours dans une assemblée des individus qui adhèrent à l'opinion

commune, non d'un mouvement spontané, mais parce qu'elle s'impose à eux,

on énoncerait une incontestable vérité. Nous croyons même qu'il n'y a

jamais, en pareil cas, de conscience individuelle qui ne subisse plus ou

moins cette contrainte. Mais, puisque celle-ci a pour origine la force

_sui generis_ dont sont investies les pratiques ou les croyances

communes quand elles sont constituées, elle ressortit à la seconde des

catégories de faits que nous avons distinguées. Examinons donc cette

dernière et voyons dans quel sens elle mérite d'être appelée du nom

d'imitation.

Elle diffère tout au moins de la précédente en ce qu'elle implique une

reproduction. Quand on suit une mode ou qu'on observe une coutume, on

fait ce que d'autres ont fait et font tous les jours. Seulement, il suit

de la définition même que cette répétition n'est pas due à ce qu'on a

appelé l'instinct d'imitation, mais, d'une part, à la sympathie qui nous

pousse à ne pas froisser le sentiment de nos compagnons pour pouvoir

mieux jouir de leur commerce, de l'autre, au respect que nous inspirent

les manières d'agir ou de penser collectives et à la pression directe ou

indirecte que la collectivité exerce sur nous pour prévenir les

dissidences et entretenir en nous ce sentiment de respect. L'acte n'est

pas reproduit parce qu'il a eu lieu en notre présence ou à notre

connaissance et que nous aimons la reproduction en elle-même et pour

elle-même, mais parce qu'il nous apparaît comme obligatoire et, dans une

certaine mesure, comme utile. Nous l'accomplissons, non parce qu'il a

été accompli purement et simplement, mais parce qu'il porte l'estampille

sociale et que nous avons pour celle-ci une déférence à laquelle,

d'ailleurs, nous ne pouvons manquer sans de sérieux inconvénients. En un

mot, _agir par respect ou par crainte de l'opinion, ce n'est pas agir

par imitation_. De tels actes ne se distinguent pas essentiellement de

ceux que nous concertons toutes les fois que nous innovons. Ils ont

lieu, en effet, en vertu d'un caractère qui leur est inhérent et qui

nous les fait considérer comme devant être faits. Mais quand nous nous

insurgeons contre les usages au lieu de les suivre, nous ne sommes pas

déterminés d'une autre manière; si nous adoptons une idée neuve, une

pratique originale, c'est qu'elle a des qualités intrinsèques qui nous

la font apparaître comme devant être adoptée. Assurément, les motifs qui

nous déterminent ne sont pas de même nature dans les deux cas; mais le

mécanisme psychologique est identiquement le même. De part et d'autre,

entre la représentation de l'acte et l'exécution s'intercale une

opération intellectuelle qui consiste dans une appréhension, claire ou

confuse, rapide ou lente, du caractère déterminant, quel qu'il soit. La

manière dont nous nous conformons aux mœurs ou aux modes de notre pays

n'a donc rien de commun[106] avec la singerie machinale qui nous fait

reproduire les mouvements dont nous sommes les témoins. Il y a entre ces

deux façons d'agir toute la distance qui sépare la conduite raisonnable

et délibérée du réflexe automatique. La première a ses raisons alors

même qu'elles ne sont pas exprimées sous forme de jugements explicites.

La seconde n'en a pas; elle résulte immédiatement de la seule vue de

l'acte, sans aucun autre intermédiaire mental.

On conçoit dès lors à quelles erreurs on s'expose quand on réunit sous

un seul et même nom deux ordres de faits aussi différents. Qu'on y

prenne garde, en effet; quand on parle d'imitation, on sous-entend

phénomène de contagion et l'on passe, non sans raison d'ailleurs, de la

première de ces idées à la seconde avec la plus extrême facilité. Mais

qu'y a-t-il de contagieux dans le fait d'accomplir un précepte de

morale, de déférer à l'autorité de la tradition ou de l'opinion

publique? Il se trouve ainsi que, au moment où l'on croit avoir réduit

deux réalités l'une à l'autre, on n'a fait que confondre des notions

très distinctes. On dit en pathologie biologique qu'une maladie est

contagieuse, quand elle est due tout entière ou à peu près au

développement d'un germe qui s'est, du dehors, introduit dans

l'organisme. Mais inversement, dans la mesure où ce germe n'a pu se

développer que grâce au concours actif du terrain sur lequel il s'est

fixé, le mot de contagion devient impropre. De même, pour qu'un acte

puisse être attribué à une contagion morale, il ne suffit pas que l'idée

nous en ait été inspirée par un acte similaire. Il faut, de plus, qu'une

fois entrée dans l'esprit elle, se soit d'elle-même et automatiquement

transformée en mouvement. Alors il y a réellement contagion, puisque

c'est l'acte extérieur qui, pénétrant en nous sous forme de

représentation, se reproduit de lui-même. Il y a également imitation,

puisque l'acte nouveau est tout ce qu'il est par la vertu du modèle dont

il est la copie. Mais si l'impression que ce dernier suscite en nous ne

peut produire ses effets que grâce à notre consentement et avec notre

participation, il ne peut plus être question de contagion que par

figure, et la figure est inexacte. Car ce sont les raisons qui nous ont

fait consentir qui sont les causes déterminantes de notre action, non

l'exemple que nous avons eu sous les yeux. C'est nous qui en sommes les

auteurs, alors même que nous ne l'avons pas inventée[107]. Par suite,

toutes ces expressions, tant de fois répétées, de propagation imitative,

d'expansion contagieuse ne sont pas de mise et doivent être rejetées.

Elles dénaturent les faits au lieu d'en rendre compte; elles voilent la

question au lieu de l'élucider.

En résumé, si l'on tient à s'entendre soi-même, on ne peut pas désigner

par un même nom le _processus_ en vertu duquel, au sein d'une réunion

d'hommes, un sentiment collectif s'élabore, celui d'où résulte notre

adhésion aux règles communes ou traditionnelles de la conduite, enfin

celui qui détermine les moutons de Panurge à se jeter à l'eau parce que

l'un d'eux a commencé. Autre chose est sentir en commun, autre chose

s'incliner devant l'autorité de l'opinion, autre chose, enfin, répéter

automatiquement ce que d'autres ont fait. Du premier ordre de faits,

toute reproduction est absente; dans le second, elle n'est que la

conséquence d'opérations logiques[108], de jugements et de

raisonnements, implicites ou formels, qui sont l'élément essentiel du

phénomène; elle ne peut donc servir à le définir. Elle n'en devient le

tout que dans le troisième cas. Là, elle tient toute la place: l'acte

nouveau n'est que l'écho de l'acte initial. Non seulement il le réédite,

mais cette réédition n'a pas de raison d'être en dehors d'elle-même, ni

d'autre cause que l'ensemble de propriétés qui fait de nous, dans

certaines circonstances, des êtres imitatifs. C'est donc aux faits de

cette catégorie qu'il faut exclusivement réserver le nom d'imitation, si

l'on veut qu'il ait une signification définie, et nous dirons: _Il y a

imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation

d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre

cette représentation et l'exécution, n'intercale aucune opération

intellectuelle, explicite ou implicite, portant sur les caractères

intrinsèques de l'acte reproduit._

Quand donc on se demande quelle est l'influence de l'imitation sur le

taux des suicides, c'est dans cette acception qu'il faut employer le

mot[109]. Si l'on n'en détermine pas ainsi le sens, on s'expose à

prendre une expression purement verbale pour une explication. En effet,

quand on dit d'une manière d'agir ou de penser qu'elle est un fait

d'imitation, on entend que l'imitation en rend compte, et c'est pourquoi

l'on croit avoir tout dit quand on a prononcé ce mot prestigieux. Or, il

n'a cette propriété que dans les cas de reproduction automatique. Là, il

peut constituer par lui-même une explication satisfaisante[110], car

tout ce qui s'y passe est un produit de la contagion imitative. Mais

quand nous suivons une coutume, quand nous nous conformons à une

pratique morale, c'est dans la nature de cette pratique, dans les

caractères propres de cette coutume, dans les sentiments qu'elles nous

inspirent que se trouvent les raisons de notre docilité. Quand donc, à

propos de cette sorte d'actes, on parle d'imitation, on ne nous fait, en

réalité, rien comprendre; on nous apprend seulement que le fait

reproduit par nous n'est pas nouveau, c'est-à-dire qu'il est reproduit,

mais sans nous expliquer aucunement pourquoi il s'est produit ni

pourquoi nous le reproduisons. Encore bien moins ce mot peut-il

remplacer l'analyse du _processus_ si complexe d'où résultent les

sentiments collectifs et dont nous n'avons pu donner plus haut qu'une

description conjecturale et approximative[111]. Voilà comment l'emploi

impropre de ce terme peut faire croire qu'on a résolu ou avancé les

questions, alors qu'on a seulement réussi à se les dissimuler à

soi-même.

C'est aussi à condition de définir ainsi l'imitation qu'on aura

éventuellement le droit de la considérer comme un facteur psychologique

du suicide. En effet, ce qu'on a appelé l'imitation réciproque est un

phénomène éminemment social: car c'est l'élaboration en commun d'un

sentiment commun. De même, la reproduction des usages, des traditions,

est un effet de causes sociales, car elle est due au caractère

obligatoire, au prestige spécial dont sont investies les croyances et

les pratiques collectives par cela seul qu'elles sont collectives. Par

conséquent, dans la mesure où l'on pourrait admettre que le suicide se

répand par l'une ou l'autre de ces voies, c'est de causes sociales et

non de conditions individuelles qu'il se trouverait dépendre.

Les termes du problème étant ainsi définis, examinons les faits.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 49 / 163 题