III.

En premier lieu, elle implique une conception très contestable du

suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent

psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte

violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au

contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le

suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas

moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est

impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur

l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus

rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets

serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle

exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se

manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de

la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons

doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup

des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation

mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre

entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite

que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les

saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et,

quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à

savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font

monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr

que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou

contribuer à produire ce résultat.

Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la

chaleur, voyons si elle est réelle.

Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop

violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le

nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on

imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les

tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter

brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le

docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de

1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion

irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage

et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans

la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant

mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent

et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en

rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_.

Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible

à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de

leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le

sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements

affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler

sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence

analogue[88].

Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de

même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée,

dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc

invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement,

les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en

automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les

températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le

développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout

genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu

physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des

fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels

l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient.

Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et

anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température

dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à

l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution.

Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous

avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or

il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,

quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:

/*

+---------+-----------------------------+----------------------------+

| | FRANCE | ITALIE |

+---------+----------------+------------+----------------+-----------+

| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | |

| | suicides | Température| suicides |Température|

| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne |

| | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons|

+---------+----------------+------------+----------------+-----------+

|Printemps| 284 | 10°,2 | 297 | 12°,9 |

+---------+----------------+------------+----------------+-----------+

|Automne | 227 | 11°,1 | 196 | 13°,1 |

+---------+----------------+------------+----------------+-----------+

*/

Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en

Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces

pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en

Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°,

1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les

deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence

entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis

qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de

78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est

respectivement de 121 % et de 4 %.

Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible

si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais

par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi

suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de

janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois

en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce

moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur

cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le

minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15

fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les

plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites

pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le

développement du suicide sur un long espace de temps, comme en France,

on le voit croître jusqu'en juin, décroître ensuite jusqu'en janvier et

la distance entre les extrêmes n'est pas inférieure à 90 ou 100 % en

moyenne. Le suicide n'arrive donc pas à son apogée aux mois les plus

chauds qui sont août ou juillet; au contraire, à partir d'août, il

commence à baisser et très sensiblement. De même dans la majeure partie

des cas, il ne descend pas à son point le plus bas en janvier qui est le

mois le plus froid, mais en décembre. Le tableau XII (V. ci-dessous)

montre pour chaque mois que la correspondance entre les mouvements du

thermomètre et ceux du suicide n'a rien de régulier ni de constant.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 41 / 163 题