/*
+---------+-----------------+----------------------+-----------------+
| |FRANCE (1866-70) | ITALIE (1883-88) |PRUSSE (1876-78, |
| | | | 80-82, 85-89) |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
| | | Combien | | Combien | | Combien |
| | | de | | de | | de |
| | Temp. |suicides | Temp. | suicides| Temp. | suicides|
| |moyenne| chaque | moyenne | chaque |moyenne| chaque |
| | |mois sur | | mois sur|(1848 | mois sur|
| | | 1.000 |Rome |Naples| 1.000 |- 1877)| 1.000 |
| | |suicides | | suicides| | suicides|
| | |annuels. | | annuels.| | annuels.|
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Janvier | 2°,4 | 68 | 6°,8| 8°,4 | 69 | 0°,28 | 61 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Février | 4° | 80 | 8°,2| 9°,3 | 80 | 0°,73 | 67 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mars | 6°,4 | 86 |10°,4|10°,7 | 81 | 2°,74 | 78 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Avril | 10°,1 | 102 |13°,5|14°, | 98 | 6°,79 | 99 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Mai | 14°,2 | 105 |18°,0|17°,9 | 103 |10°,47 | 104 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juin | 17°,2 | 107 |21°,9|21°,5 | 105 |14°,05 | 105 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Juillet | 18°,9 | 100 |24°,9|24°,3 | 102 |15°,22 | 99 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Août | 18°,5 | 82 |24°,3|24°,2 | 93 |14°,60 | 90 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Septembre| 15°,7 | 74 |21°,2|21°,05| 73 |11°,60 | 83 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Octobre | 11°,3 | 70 |16°,3|17°,1 | 65 | 7°,79 | 78 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Novembre | 6°,5 | 66 |10°,9|12°,2 | 63 | 2°,93 | 70 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
|Décembre | 3°,7 | 61 | 7°,9| 9°,5 | 61 | 0°,60 | 61 |
+---------+-------+---------+------------+---------+-------+---------+
*/
Dans un même pays, des mois dont la température est sensiblement la même
produisent un nombre proportionnel de suicides très différent (par
exemple, mai et septembre, avril et octobre en France, juin et
septembre, en Italie, etc.). L'inverse n'est pas moins fréquent; janvier
et octobre, février et août, en France, comptent autant de suicides
malgré des différences énormes de température, et il en est de même
d'avril et de juillet en Italie et en Prusse. De plus, les chiffres
proportionnels sont presque rigoureusement les mêmes pour chaque mois
dans ces différents pays, quoique la température mensuelle soit très
inégale d'un pays à l'autre. Ainsi, mai dont la température est de
10°,47 en Prusse, de 14°,2 en France et de 18° en Italie, donne dans la
première 104 suicides, 105 dans la seconde et 103 dans la troisième[90].
On peut faire la même remarque pour presque tous les autres mois. Le cas
de décembre est particulièrement significatif. Sa part dans le total
annuel des suicides est rigoureusement la même pour les trois sociétés
comparées (61 suicides pour mille); et pourtant le thermomètre à cette
époque de l'année, marque en moyenne 7°,9 à Rome, 9°,5 à Naples, tandis
qu'en Prusse il ne s'élève pas au-dessus de 0°,67. Non seulement les
températures mensuelles ne sont pas les mêmes, mais elles évoluent
suivant des lois différentes dans les différentes contrées; ainsi, en
France, le thermomètre monte plus de janvier à avril que d'avril à juin,
tandis que c'est l'inverse en Italie. Les variations thermométriques et
celles du suicide sont donc sans aucun rapport.
Si, d'ailleurs, la température avait l'influence qu'on suppose, celle-ci
devrait se faire sentir également dans la distribution géographique des
suicides. Les pays les plus chauds devraient être les plus éprouvés. La
déduction s'impose avec une telle évidence que l'école italienne y
recourt elle-même, quand elle entreprend de démontrer que la tendance
homicide, elle aussi, s'accroît avec la chaleur. Lombroso, Ferri, se
sont attachés à établir que, comme les meurtres sont plus fréquents en
été qu'en hiver, ils sont aussi plus nombreux au Sud qu'au Nord.
Malheureusement, quand il s'agit du suicide, la preuve se retourne
contre les criminologistes italiens: car c'est dans les pays méridionaux
de l'Europe qu'il est le moins développé. L'Italie en compte cinq fois
moins que la France; l'Espagne et le Portugal sont presque indemnes. Sur
la carte française des suicides, la seule tache blanche qui ait quelque
étendue est formée par les départements situés au sud de la Loire. Sans
doute, nous n'entendons pas dire que cette situation soit réellement un
effet de la température; mais, quelle qu'en soit la raison, elle
constitue un fait inconciliable avec la théorie qui fait de la chaleur
un stimulant du suicide[91].
Le sentiment de ces difficultés et de ces contradictions a amené
Lombroso et Ferri à modifier légèrement la doctrine de l'école, mais
sans en abandonner le principe. Suivant Lombroso, dont Morselli
reproduit l'opinion, ce ne serait pas tant l'intensité de la chaleur qui
provoquerait au suicide que l'arrivée des premières chaleurs, que le
contraste entre le froid qui s'en va et la saison chaude qui commence.
Celle-ci surprendrait l'organisme au moment où il n'est pas encore
habitué à cette température nouvelle. Mais il suffit de jeter un coup
d'œil sur le tableau XII pour s'assurer que cette explication est dénuée
de tout fondement. Si elle était exacte, on devrait voir la courbe qui
figure les mouvements mensuels du suicide rester horizontale pendant
l'automne et l'hiver, puis monter tout à coup à l'instant précis où
arrivent ces premières chaleurs, source de tout le mal, pour redescendre
non moins brusquement une fois que l'organisme a eu le temps de s'y
acclimater. Or, tout au contraire, la marche en est parfaitement
régulière: la montée, tant qu'elle dure, est à peu près la même d'un
mois à l'autre. Elle s'élève de décembre à janvier, de janvier à
février, de février à mars, c'est-à-dire pendant les mois où les
premières chaleurs sont encore loin et elle redescend progressivement de
septembre à décembre, alors qu'elles sont depuis si longtemps terminées
qu'on ne saurait attribuer cette décroissance à leur disparition.
D'ailleurs à quel moment se montrent-elles? On s'entend généralement
pour les faire commencer en avril. En effet, de mars à avril, le
thermomètre monte de 6°,4 à 10°,1; l'augmentation est donc de 57 %,
tandis qu'elle n'est plus que de 40 % d'avril à mai, de 21 % de mai à
juin. On devrait donc constater en avril une poussée exceptionnelle de
suicides. En réalité, l'accroissement qui se produit alors n'est pas
supérieur à celui qu'on observe de janvier à février (18 %). Enfin,
comme cet accroissement non seulement se maintient, mais encore se
poursuit, quoiqu'avec plus de lenteur, jusqu'en juin et même jusqu'en
juillet, il paraît bien difficile de l'imputer à l'action du printemps,
à moins de prolonger cette saison jusqu'à la fin de l'été et de n'en
exclure que le seul mois d'août.
D'ailleurs, si les premières chaleurs étaient à ce point funestes, les
premiers froids devraient avoir la même action. Eux aussi surprennent
l'organisme qui en a perdu l'habitude et troublent les fonctions vitales
jusqu'à ce que la réadaptation soit un fait accompli. Cependant, il ne
se produit en automne aucune ascension qui ressemble même de loin à
celle que l'on observe au printemps. Aussi ne comprenons-nous pas
comment Morselli, après avoir reconnu que, d'après sa théorie, le
passage du chaud au froid doit avoir les mêmes effets que la transition
inverse, a pu ajouter: «Cette action des premiers froids peut se
vérifier soit dans nos tableaux statistiques, soit, mieux encore, dans
la seconde élévation que présentent toutes nos courbes en automne, aux
mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire quand le passage de la
saison chaude à la saison froide est le plus vivement ressenti par
l'organisme humain et spécialement par le système nerveux[92]». On n'a
qu'à se reporter au tableau XII pour voir que cette assertion est
absolument contraire aux faits. Des chiffres mêmes donnés par Morselli,
il résulte que, d'octobre à novembre, le nombre des suicides n'augmente
presque dans aucun pays, mais, au contraire, diminue. Il n'y a
d'exceptions que pour le Danemark, l'Irlande, une période de l'Autriche
(1851-54) et l'augmentation est minime dans les trois cas[93]. En
Danemark, ils passent de 68 pour mille à 71, en Irlande de 62 à 66, en
Autriche de 65 à 68. De même, en octobre, il ne se produit
d'accroissement que dans huit cas sur trente et une observations, à
savoir pendant une période de la Norwège, une de la Suède, une de la
Saxe, une de la Bavière, de l'Autriche, du duché de Bade et deux du
Wurtemberg. Toutes les autres fois il y a baisse ou état stationnaire.
En résumé, vingt et une fois sur trente et une, ou 67 fois sur cent, il
y a diminution régulière de septembre à décembre.
La continuité parfaite de la courbe, tant dans sa phase progressive que
dans la phase inverse, prouve donc que les variations mensuelles du
suicide ne peuvent résulter d'une crise passagère de l'organisme, se
produisant une fois ou deux dans l'année, à la suite d'une rupture
d'équilibre brusque et temporaire. Mais elles ne peuvent dépendre que de
causes qui varient, elles aussi, avec la même continuité.