Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en
représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent
l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement
dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une
série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit
d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de
rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle
important dans la genèse du phénomène qui nous occupe.
C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En
effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de
toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre
degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie
rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle
est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus
en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
desquels varie le taux des suicides.
On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au
suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme
prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une
onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant
les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus
résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers,
la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute
impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact;
l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement
pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système
nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne
parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des
événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de
plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce
qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas
plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes,
les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le
plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute,
quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du
dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop
souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de
descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances
d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection.
Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au
névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système
nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre
instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un
retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant,
bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée.
Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il
faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors
qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions
qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance
et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures
d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut
s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les
résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être
recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette
stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le
milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société,
dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à
condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie.
Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se
trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste.
Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des
formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les
nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations
traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir
contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus
souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un
sujet aussi mobile a de mal à y vivre.
Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir
quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit
aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont
extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du
phénomène?
Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir
comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie.
Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la
folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on
peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des
dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la
considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de
plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale
le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
anomalies mentales de toute sorte.
Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans
les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître
comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce
parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet;
il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse
est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide
sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la
civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques
peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils
varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces
deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de
dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut
les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de
l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de
conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les
désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté,
ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors
même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et
inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les
conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
démontrent que c'est le contraire qui est la règle:
1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés,
la population féminine est légèrement supérieure à la population
masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
hommes:
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| |Années| SUR 100 | |Années| SUR 100 |
| | | ALIÉNÉS | | | ALIÉNÉS |
| | | combien d' | | | combien d' |
| | | | | | |
| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes|
+--------------------------------------------------------------------+
| Silésie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Norwège | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États
différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des
deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres
analogues.