III.

Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par

lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la

vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome

épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence

qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice

certain d'aliénation mentale?

La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il

en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la

folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,

tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a

pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux

catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des

suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation

mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;

car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une

expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi

générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient

des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et

qui, pourtant, sont les plus nombreux.

La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après

leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de

constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de

chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres

nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte

spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans

l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il

affecte.

Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les

suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types

suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits

essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau

de Tours[20].

I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des

conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à

une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu

d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode

d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il

dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son

extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les

plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans

l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état

de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de

même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,

disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à

coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire

apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,

la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins

pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre

motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques

transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,

s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à

chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,

soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son

fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne

paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].

II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême

dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus

sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui

l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en

noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions

sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont

douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent

sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents

sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en

éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce

moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la

solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle

reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la

terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute

un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la

rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne

puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte

qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout

d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les

tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.

Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des

hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au

suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous

observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au

contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui

hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il

ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par

des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par

son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette

catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient

même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une

astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la

perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des

bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il

y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.

III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun

motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort

qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit

du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache

parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un

besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas

d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on

a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du

caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout

le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent

au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette

raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide

anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre

de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une

maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma

profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la

parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment

provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de

m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette

impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,

elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me

donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu

d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me

suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le

malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se

tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,

elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir

maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.

IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le

précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans

l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée

fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne

s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion

brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit

toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement

d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus

haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque

raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du

sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses

effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun

antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord

d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et

l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas

conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec

ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans

l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il

n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».

«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible

de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était

l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me

donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une

telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion

naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux

l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.

En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou

sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre

de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre

catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas

sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des

mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous

venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement

discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,

c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se

tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout

comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence

essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas

sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun

rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides

vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les

hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions

automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux

autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les

identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la

santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de

celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent

jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques

anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme

une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement

un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.

Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie

qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point

homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des

sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose

à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,

pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite

l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de

considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin

étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont

inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances

politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous

savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le

suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le

distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent

d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance

des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le

but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en

des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer

que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces

distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins

problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe

de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la

porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces

morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles

que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de

continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.

Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas

donner aux secondes la même qualification.

Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas

vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et

que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas

purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois

agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème

de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne

nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous

sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à

l'observation les différentes sortes de morts volontaires.

Le Suicide: Etude de Sociologie · 第 19 / 163 题