Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par
lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la
vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome
épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence
qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice
certain d'aliénation mentale?
La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il
en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la
folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a
pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux
catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des
suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation
mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;
car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi
générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient
des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et
qui, pourtant, sont les plus nombreux.
La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après
leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de
constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de
chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans
l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
affecte.
Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les
suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types
suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits
essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau
de Tours[20].
I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des
conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à
une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu
d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il
dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les
plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans
l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état
de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de
même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,
disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à
coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire
apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,
la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,
s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à
chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,
soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne
paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].
II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême
dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus
sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont
douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent
sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents
sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en
éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce
moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la
solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle
reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la
terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute
un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la
rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne
puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte
qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.
Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des
hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au
suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui
hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par
des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par
son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette
catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient
même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une
astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la
perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.
III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun
motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort
qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit
du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache
parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas
d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent
au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette
raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide
anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre
de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une
maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment
provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de
m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette
impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,
elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu
d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le
malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se
tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir
maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.
IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le
précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans
l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée
fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion
brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit
toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus
haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du
sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses
effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun
antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et
l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas
conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec
ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans
l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».
«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était
l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me
donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion
naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux
l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.
En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou
sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des
mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous
venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement
discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se
tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout
comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence
essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas
sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides
vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les
identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la
santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de
celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent
jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques
anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme
une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement
un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.
Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie
qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point
homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des
sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose
à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,
pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite
l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de
considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin
étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont
inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous
savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le
suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le
distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent
d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance
des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le
but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en
des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer
que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces
distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins
problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe
de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles
que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de
continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.
Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
donner aux secondes la même qualification.
Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et
que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas
purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème
de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne
nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous
sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à
l'observation les différentes sortes de morts volontaires.