La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle
constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie
partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un
délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un
d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le
monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par
exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou
de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi
qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18].
Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire
rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes
d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler,
c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez
le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief
exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations,
une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et
lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient
maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont
comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie
apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés
sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son
énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même
croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par
lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des
autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer
un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le
suicide a été mis au rang des vésanies.
Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans
discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait
démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un
corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées
qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il
semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la
maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté
et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de
la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux
formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la
lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
sur une idée isolée.
Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée.
Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation
qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas
citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu
atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable
isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont
en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces
lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations.
«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées
religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde
une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle,
mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme
les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous
trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une
tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer
la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi
s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons
qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses,
vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées
d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées
religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute,
tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un
même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie,
on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées.
Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a
toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie
mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes
ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou
une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de
coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et
cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit
pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout
entier.
D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des
monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la
science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de
défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité
consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent
leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions
solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette
lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime
dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les
fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient.
Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien
de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les
différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est
donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible
qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la
vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et
les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment
l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état
général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment.
Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet
état soit lui-même vicié.
Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent
toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies,
mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie
distincte.