Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant
les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que
nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une
affection individuelle[12].
C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant
Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations
mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le
délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il
concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni
par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où
il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit
à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans
tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir
ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale
qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus
d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le
docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore,
soutenu la même opinion.
Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes.
Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité
morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une
espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs
sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au
contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception.
«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est
pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes
diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce
phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du
suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions
générales démenties par l'expérience[17]».
De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la
seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est
impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les
cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une
généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne
seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais
l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si
l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses
caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée;
tout suicidé est un fou.
Mais existe-t-il une folie-suicide?