_Les Applications de la physique_, par M. Am. Guillemin.--La librairie
Hachette, à laquelle on doit déjà les beaux volumes de science illustrés
qu'elle a édités depuis plusieurs années avec un véritable dévouement
scientifique: le _Ciel, l'Atmosphère et les grands phénomènes de la
nature, les Voyages aériens, la Terre, le Monde souterrain, les
Phénomènes de la physique_, vient de publier un nouvel ouvrage de M.
Guillemin, qui certainement n'aura pas moins de succès que ses
prédécesseurs.
Après avoir raconté les phénomènes de la physique, l'auteur vient
aujourd'hui nous en exposer les applications, dans le triple domaine de
l'art, de l'industrie et de la science elle-même. Quel sujet serait plus
fécond que celui-ci? Le monde n'est-il pas véritablement transformé
depuis la découverte des agents qui régissent l'univers? Neuf jours
suffisent aujourd'hui pour traverser l'Atlantique et passer de notre
vieux continent dans le continent découvert, il n'y a pas encore quatre
siècles, par Colomb! Quelques jours suffisent pour traverser l'Europe
entière et parcourir l'Asie! En quelques secondes nous envoyons une
dépêche d'Europe en Amérique et en recevons la réponse! Merveille plus
surprenante encore: Nous écrivons de notre, main un billet de Paris à
Marseille, et 1e fac-similé de notre l'écriture se transporte lui-même
et se reproduit à 864 kilomètres de distance! La lune est à 96,000
lieues d'ici; nous la rapprochons à 48 lieues pour en étudier les
paysages, et l'on s'occupe actuellement de réaliser en Amérique le
projet de construire le gigantesque télescope qui doit la rapprocher à 3
lieues.
Le soleil est éblouissant; après l'avoir pesé et mesuré, on l'éclipse à
volonté pour analyser les gaz qui brûlent autour de lui avec des flammes
de 30,000 lieues de hauteur.
A la surface de la terre, le microscope nous a révélé l'existence d'un
monde invisible, incomparablement plus peuplé que tout ce que nous
voyons de nos yeux autour de nous. Les nuages s'élèvent des mers et sont
amenés par le veut au-dessus de nos têtes; l'aérostat glorieux les
traverse et nous emporte, palpitants d'émotion et de bonheur, dans le
ciel toujours pur illuminé par le soleil, au-dessus des agitations et
des tourmentes d'ici-bas! Jamais, non jamais, les procès de sorcellerie
du moyen âge ni les routes féeriques de l'Orient enchanté, n'ont rien
imaginé de comparable à la situation scientifique du XIXe siècle, dont
les savants nous gratifient, malgré toutes les sottises politiques, tous
les errements religieux, tous les troubles internationaux qui,
semble-t-il, devraient arrêter la marche du progrès.
En décrivant les applications de la physique, et en les expliquant par
de nombreux dessins, M. Guilledin a mis en évidence cette situation
scientifique, si éminemment digne de notre attention. Je répéterai ici
les lignes que j'écrivais en souhaitant la bienvenue, il y a neuf ans,
au _Ciel_, du même auteur: «Un vulgarisateur doit être à la fois
littéraire, éloquent et familier pour ceux qui l'écoutent, savant et
fidèle interprète de la science; ceux qui, comme l'auteur de ce livre,
réunissent ces facultés ont droit à l'estime et à la reconnaissance des
amis du progrès.»
Camille Flammarion.
Nous nous bornerons à annoncer aujourd'hui les excellents livres de la
Bibliothèque d'éducation et de récréation de la librairie Hetzel; nous
reviendrons à loisir dans notre prochain numéro sur l'ensemble de cette
collection, si justement appréciée des familles.--Quatorze nouveaux
ouvrages signés par _MM. Jules Verne, Viollet-le-Duc, P. J. Stahl,
Lucien Biart, Mayne Reid_, et par M. le capitaine de frégate _Louis du
Temple_, illustrés par nos meilleurs artistes, enrichissent aujourd'hui
le trésor littéraire de l'enfance et de la jeunesse, avec les deux
volumes de l'année 1872 du Magasin d'éducation et de récréation de M. J.
Macé, Stahl et Jules Verne.--Nous renvoyons nos lecteurs et nos
lectrices à l'extrait du catalogne de la Bibliothèque d'éducation et de
récréation que nous donnons à la fin de ce numéro.
L'_Essai loyal en Espagne_, par MM. Louis Teste et Francis Magnard. (1
vol. E. Vatou.)--Le 11 février 1873, les Cortès espagnoles ont proclamé
la République. Cette forme de gouvernement s'imposait à la nation, après
l'abdication et le départ du roi Amédée. Quelqu'un avait dit en parlant
de ce règne du prince italien: «La royauté sera un expédient jusqu'à _la
majorité de la République_.» Majeure ou non, en février 1873, la
République était née et elle fut proclamée. D'honnêtes gens, de bons
citoyens, se mirent à l'oeuvre pour fonder le régime nouveau, et nul
d'entre eux, je gage, ne se dissimulait les difficultés de son oeuvre.
Mais ce n'est pas au moment de la tempête qu'on discute la forme du
bateau de sauvetage. Le brave et probe Emilio Castelar essaya de lutter,
et, jusqu'ici, par quelque dures épreuves qu'ait passé l'Espagne, il
faut reconnaître que M. Castelar a fait mieux que des discours. Il a
affirmé sa foi par des actes et risqué un peu sa vie chaque jour, ce qui
constitue déjà un certain avoir. Sans nul doute la République, _l'Essai
loyal_, comme disent les auteurs du présent livre, a vu, en Espagne, de
terribles, d'affreux épisodes; mais, sans compter les anecdotes qu'on
pourrait porter au compte de la monarchie, il faut reconnaître que la
République avait accepté et non créé la situation présente.
La République n'a pas craint de faiblir devant la tâche qu'Amédée a
refusée. Le hideux spectacle donné par un Santa-Cruz ou par les
_intransigeants_ de Carthagène doit-il faire maudire la République, ce
_génie fatal_, disent les auteurs, et donner raison au mot d'O'Donnell:
«L'Espagne est un bagne en liberté?» Nous estimons que non. J'ajoute que
O'Donnell est sujet à caution.
Toujours est-il que MM. Teste et Francis Magnard ont voulu
spirituellement railler l'_Essai loyal_ en Espagne, et il faut bien
reconnaître qu'ils y ont réussi. En dehors de toute affaire de parti, la
situation de l'Espagne, on doit l'avouer, est tout à la fois tragique et
comédie. Le drame tourne souvent à l'opérette et l'opérette à la
boucherie, sur cette terre détrempée de sang. Pauvre pays, jadis si
grand et je dirai toujours si grand, car si les mains armées y sont
promptes, les coeurs y sont toujours fiers et les fronts y demeurent
hauts.
M. Teste, qui avait déjà publié un livre remarquable sur l'Espagne
contemporaine, et M. Bagnard, qui s'était si bien imprégné, dans un
voyage, de la couleur du pays, ont présenté un tableau de l'Espagne
républicaine qui n'est pas sans rapport avec la _Grèce contemporaine_ de
M. About. C'est un pamphlet spirituel, mordant, railleur, où l'_oreiller
de don Nicolas Salmeron_ est mis en scène comme les massacres d'Alcoy,
et,--en faisant la part des tendances du livre,--on ne saurait mieux
peindre et mieux conter. M. Bagnard, dont la plume vive et mordante
aborde avec talent le roman, a donné là à l'histoire le ton de la
chronique armée en guerre. On se plaît au style alors même qu'on se
cabre devant l'opinion politique. Livre à lire, donc, et à garder, car
il est plein d'idées qui appellent la discussion, et de faits, hélas!
qui amènent la réflexion. Que la France jamais ne devienne l'Espagne!
Le _Repos hebdomadaire_, par M. Julien Hayem. (I vol. in-18, Didier et
Cie.)--Voici, je pense, le premier ouvrage d'un écrivain qui n'est pas
seulement un homme de lettres, mais tut homme d'action, en ce sens que,
non content d'être licencié en droit et licencié ès-lettres, il s'est
fait encore manufacturier, pour suivre le courant du siècle et obéir au
mot d'ordre américain, _Go ahead!_ M. Julien Hayem a mis pour épigraphe
à son livre sur le _Repos hebdomadaire_ une citation de l'_Émile_; «Le
grand secret de l'éducation, dit J. J. Rousseau, est de faire que les
exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement
les uns aux autres.» L'épigraphe donne, en effet, résume l'esprit du
livre. Il faut du repos à l'homme qui travaille, il faut détendre la
corde de l'arc si l'on ne veut point qu'il se brise. Le repos dominical
n'est pas seulement une habitude, c'est un besoin. M. J. Haye l'a
parfaitement fait sentir en parlant du respect merveilleux qui s'attache
à ce repos hebdomadaire et concluant que le passé de cette institution
répond de son avenir. M. Haye a d'ailleurs le bon sens de ne point
demander que cette fête magistrale du dimanche soit rendue obligatoire.
Les moeurs se chargent toutes seules de faire ce que ne feraient
peut-être pas les décrets. «Qu'on se garde donc, dans l'intérêt du repos
hebdomadaire, de substituer,--dit l'auteur de ce livre,--à des
fondements taillés dans le roc de l'histoire et appuyés sur les besoins
les plus légitimes du corps et de l'esprit humain, la base fragile et
périssable de l'obligation et de la contrainte légales.»
On voit quel est l'esprit de cette utile monographie. M. Haye, après
avoir recherché les origines historiques du repos hebdomadaire,--qui
remontent au sabbat des Hébreux,--résume l'histoire de la législation de
ce bienheureux septième jour, depuis le IV siècle jusqu'à la Révolution;
il examine ensuite l'utilité du repos dominical pour les ouvriers, les
enfants, les adultes; il se demande enfin par quelles institutions on
pourrait propager l'habitude du repos hebdomadaire et en utiliser
l'emploi. Et toujours, dans ces divers chapitres, l'auteur voit et dit
juste et apporte de vives lumières sur la question en litige. M. Julien
Haye a obtenu, avec ce livre, le prix qu'avait mis au concours, en
1871, l'Académie des sciences morales et politiques. C'est le plus bel
éloge qu'on puisse faire de ce travail solide, très-curieux sur un sujet
spécial, et écrit avec talent, sans phrase et sans recherche, par un
esprit très-pratique et très-libre.
_Études sur la littérature contemporaine_ (quatre séries), par M. Edmond
Schérer. (4 vol. chez Michel Lévy.)--M. Edmond Schérer s'est fait à la
fois, dans la politique et dans les lettres, une place privilégiée, hors
de discussion et, si je puis dire, en pleine estime. C'est un esprit
net, solide, un peu froid, mais érudit, plein de pensées et ne
sacrifiant rien au faux goût en littérature, à la popularité facile, en
politique. Critique littéraire au journal _le Temps_, il a depuis dix
ans acquis une autorité incontestée dans ce domaine des études
bibliographiques que les rudes événements de ces années dernières ont
fait un peu trop délaisser. M. Schérer a toujours réuni (et il a eu
raison) ses articles de journaux et volumes. On eût regretté de ne point
retrouver, sous une forme plus durable, ces études savantes ou
savoureuses dont on avait fait sa lecture d'un soir. On peut dire de M.
Schérer ce qu'il a écrit de Prévost-Paradol: Il improvise des pages
durables.
Jules Claretie.
[Illustration: THÉÂTRE DE LA GAÎTÉ.--Mlle Lia-Félix dans _Jeanne
d'Arc_.]
L'HISTOIRE DE FRANCE
Racontée à mes petits enfants