Il y avait à L... un mauvais garnement, comme il s'en trouve
dans tous les villages du monde, et ce gamin détestait tout
particulièrement le père Louison dont il avait cependant une peur
terrible. Le vieux pêcheur avait attrapé notre polisson un jour que
celui-ci était e train de battre cruellement un vieux chien barbet
qu'il avait inutilement tenté de noyer. Le vieillard avait tout
simplement tiré les oreilles du gamin en le menaçant d faire
connaître sa conduite à ses parents.
Or, le père du gamin en question était un mauvais coucheur nommé
Rivet, qui cherchait plutôt qu'il n'évitait une querelle, et, un
matin que le père Louison réparait tranquillement ses filets devant
sa cabane, il s'entendit apostropher:
--Eh! dites donc, vous là, le _Grand Tronc_! qui est-ce qui vous a
permis de mettre la main sur mon garçon?
Votre garçon battait cruellement un chien qu'il n'avait pu noyer, et
j'ai cru vous rendre service en l'empêchant de martyriser un pauvre
animal qui ne se défendait même pas.
--Ça n'était pas de vos affaires, répondit Rivet, et je ne sais pas
ce qui me retient de vous faire payer tout de suite les tapes que
vous avez données à mon fils.
Et l'homme élevait la voix d'un ton menaçant, et quelques curieux
s'étaient déjà réunis pour savoir ce dont il s'agissait.
--Pardon, mon ami, répondit le vieillard tranquillement. Ce que j'ai
fait, je l'ai fait pour bien faire, et vous savez de plus que je n'ai
fait aucun mal à votre enfant.
--Ça ne fait rien. Vous n'aviez pas le droit de le toucher, et il
s'avança la main haute sur le vieux pêcheur qui continuait
tranquillement à refaire les mailles de son filet. Le vieillard leva
les yeux, alors qu'il était trop tard pour parer un coup de poing qui
l'atteignit en pleine figure, sans lui faire cependant grand mal.
Il fallut voir la transformation qui s'opéra dans toute la
physionomie du père Louison à cet affront brutal. Il se redressa de
toute sa hauteur, rejeta violemment le filet qu'il tenait des deux
mains, et bondit comme une panthère sur l'audacieux qui venait de le
frapper sans provocation.
Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et avant qu'on eût pu l'en
empêcher, il avait saisi son adversaire par les flancs et, le
soulevant comme il aurait fait d'un enfant au-dessus de sa tête, et à
la longueur de ses longs bras, il le lança avec une violence inouïe
sur le sable de la grève, en poussant un mugissement de bête fauve.
Le pauvre diable, qui avait pensé s'attaquer à un vieillard impotent,
venait de réveiller la colère et la puissance d'un hercule. Il tomba
sans connaissance, incapable de se relever ou de faire le moindre
mouvement.
Le père Louison le considéra pendant un instant, un seul, et, se
précipitant sur lui, le ramassa de nouveau, en s'avançant vers les
eaux du fleuve, le tint un instant suspendu en l'air et le rejeta
avec force sur le sable mouillé et durci par les vagues. La victime
était déjà à demi morte et s'écrasa avec un bruit mat, comme celui
d'un sac de grain qu'on laisse tomber par terre.
Les spectateurs, qui devenaient nombreux, n'osaient pas intervenir et
regardaient timidement cette scène tragique.
Avant même qu'on eût pu faire un pas pour l'arrêter, le vieux pêcheur
s'était encore précipité sur Rivet et, cette fois, le tenant au bout
de ses bras, il était entré dans l'eau, en courant, dans l'intention
évidente de le noyer.
Une clameur s'éleva parmi la foule:
--Il va le noyer! il va le noyer!
Et, en effet, le père Louison avançait toujours dans les eaux qui lui
montaient déjà jusqu'à la taille. Il n'allait plus si vite, mais il
continua toujours jusqu'à ce qu'il en eût jusqu'aux aisselles;
alors, balançant le pauvre Rivet deux ou trois fois au-dessus de sa
tête, il le plongea dans le fleuve, à une profondeur où il aurait
fallu être bon nageur pour pouvoir regagner la rive.
Le vieillard parut ensuite hésiter un instant, comme pour bien
s'assurer que sa victime était disparue sous les eaux, puis il
regagna le rivage à pas mesurés et alla s'enfermer dans sa misérable
cabane, sans qu'aucun des curieux qui se trouvaient sur son passage
eût osé lever la main ou même ouvrir la bouche pour demander grâce
pour la vie du malheureux Rivet.
Dès que le père Louison eut disparu, tous se précipitèrent cependant
vers les canots qui se trouvaient là, pour voler au secours du noyé
qui n'avait pas encore reparu à la surface. Mais l'émotion du moment
empêchait plutôt qu'elle n'accélérait les mouvements de ces hommes de
bonne volonté, et le pauvre Rivet aurait certainement perdu la vie si
des sauveteurs inattendus n'étaient venus à la rescousse.
Une _cage_ descendait au large avec le courant et un canot d'écorce
contenant deux hommes s'en était détaché. Il n'était plus qu'à deux
ou trois arpents du rivage lorsque le père Louison s'était avancé
dans le fleuve pour y précipiter son agresseur. Les deux hommes du
canot avaient suivi toutes les péripéties du drame, et, au moment où
le corps du pauvre Rivet reparaissait sur l'eau après quelques
minutes d'immersion, ils purent le saisir par ses habits et le
déposer dans leur embarcation, aux applaudissements de la foule qui
grossissait toujours sur la rive.
Deux coups d'aviron vigoureusement donnés par les deux voyageurs
firent atterrir le canot et l'on débarqua le corps inanimé du pauvre
Rivet pour le déposer sur la grève en attendant l'arrivée du curé et
du médecin qu'on avait envoyé chercher.
Ce n'était pas trop tôt, car l'asphyxie était presque complète, et il
fallut recourir à tous les moyens que prescrit la science pour les
secours aux noyés afin de ramener un signe de vie chez le malheureux
Rivet dont la femme et les enfants étaient accourus sur les lieux et
remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris de
désespoir.
Le curé avait pris la précaution de donner l'absolution _in
articulo mortis_, mais l'homme de science déclara avant longtemps
qu'il y avait lieu d'espérer et l'on transporta le moribond chez lui,
où il reçut la visite et les soins empressés de toutes les commères
du village.