LE PÈRE LOUISON

I

C'était un grand vieux sec, droit comme une flèche, comme on dit au

pays, au teint basané, et la tête et la figure couvertes d'une

épaisse chevelure et d'une longue barbe poivre et sel.

Tous les villageois connaissaient le père Louison, et sa réputation

s'étendait même aux paroisses voisines; son métier de canotier et de

passeur le mettait en relations avec tous les étrangers qui voulaient

traverser le Saint-Laurent, large en cet endroit d'une bonne petite

lieue.

On l'avait surnommé le _Grand Tronc_, et c'était généralement par

ce sobriquet cocasse qu'on le désignait lorsqu'on glosait sur son

compte. Pourquoi le _Grand Tronc?_ Mystère! car le père Louison

n'avait rien pour rappeler cette voie ferrée qui provoquait de si

acrimonieuses discussions dans les réunions politiques de l'époque.

Quelques-uns disaient que le nom provenait de la longueur de son

canot creusé tout d'une pièce dans un tronc d'arbre gigantesque.

Si tout le monde au village connaissait le _Grand Tronc_, personne

ne pouvait en dire autant de son histoire.

Il était arrivé à L...., il y avait bien longtemps--les anciens

disaient qu'il y avait au moins vingt-cinq ans--sans tambour ni

trompette. Il avait acheté sur les bords du Saint-Laurent, tout près

de la grève et à quelques arpents de l'église, un petit coin de terre

grand comme la main, où il avait construit une misérable cahute sur

les ruines d'une cabine de bateau qu'il avait trouvée, un beau matin,

échouée sur une batture voisine.

Il gagnait péniblement sa vie à traverser les voyageurs d'une rive à

l'autre du Saint-Laurent et à faire la pêche depuis la débâcle des

glaces jusqu'aux derniers jours d'automne. Il était certain de

prendre la première anguille, le premier doré, le premier achigan

et la première alose de la saison. Il faisait aussi la chasse à

l'outarde, au canard, au pluvier, à l'alouette et à la bécasse avec

un long fusil à pierre qui paraissait dater du régime français.

On ne le rencontrait jamais sans qu'il eût, soit son aviron, soit son

fusil, soit sa canne à pêche sur l'épaule et il allait tranquillement

son chemin, répondant amicalement d'un signe de tête aux salutations

amicales de la plupart et aux timides coups de chapeaux des enfants

qui le considéraient bien tous comme un croquemitaine qu'il fallait

craindre et éviter.

Si l'on ignorait sa véritable histoire, on ne s'en était pas moins

fait un devoir religieux de lui en broder une, plutôt mauvaise que

bonne, car le père Louison aimait et pratiquait trop la solitude

pour être devenu populaire parmi les villageois. Il se contentait

généralement d'aller offrir sa pêche ou sa chasse à ses clients

ordinaires: le curé, le docteur, le notaire et le marchand du

village, et si le poisson ou le gibier était exceptionnellement

abondant, il allait écouler le surplus sur les marchés de Joliette,

de Sorel et de Berthier.

Si on se permettait parfois de gloser sur son compte, on ne pouvait

cependant pas l'accuser d'aucun méfait, car sa réputation d'intégrité

était connue à dix lieues à la ronde. Il avait même risqué sa vie à

plusieurs reprises pour sauver des imprudents ou des malheureux qui

avaient failli périr sur les eaux du Saint-Laurent et il s'était

notamment conduit avec la plus grande bravoure pendant une tempête

de serouet qui avait jeté un grand nombre de bateaux à la côte, en

volant à la rescousse des naufragés avec son grand canot.

M. le curé affirmait que le père Louison était un brave homme, qui

s'acquittait avec la plus grande ponctualité de ses devoirs

religieux. Toujours prêt à rendre un service qu'on lui demandait, il

se faisait toutefois un devoir de ne jamais rien demander lui-même et

c'était là probablement ce qu'on ne lui pardonnait pas. Le monde est

si drôlement et si capricieusement égoïste.

Chaque soir, à la brunante des longs jours d'été, le vieillard allait

mouiller son canot à deux ou trois encâblures de la rive, dans un

endroit où il tendait son _varveau_ ou ses lignes dormantes. Assis

au milieu de son embarcation, il restait là dans la plus parfaite

immobilité jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sa silhouette se

découpait d'abord, nette et précise sur le miroir du fleuve endormi,

mais prenait bientôt des lignes indécises d'un tableau de Millet,

dans l'obscurité, alors que l'on n'entendait plus que le murmure des

petites vagues paresseuses qui venaient caresser le sable argenté de

la grève.

La frayeur involontaire qu'inspirait le père Louison n'existait pas

seulement chez les enfants, mais plus d'une fillette superstitieuse,

en causant avec son amoureux, sous les grands peupliers qui bordent

la côte, avait serré convulsivement le bras de son cavalier en voyant

au large s'estomper le canot du vieux pêcheur dans les dernières

lueurs crépusculaires.

Bref, le pauvre vieux était plutôt craint qu'aimé au village, et les

gamins trottinaient involontairement lorsqu'ils apercevaient au loin

sa figure taciturne.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 20 / 24 题