III

La rencontre de cette fille fut toute une révélation dans l'existence

du pauvre Macloune. Pour la première fois il avait osé lever les yeux

sur une femme et il en devint éperdument amoureux.

La jeune fille, qui s'appelait Marie Joyelle, n'était ni riche ni

belle. C'était une pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le

travail, qu'un oncle avait recueillie par charité et que l'on faisait

travailler comme une esclave en échange d'une maigre pitance et de

vêtements de rebut qui suffisaient à peine pour la couvrir décemment.

La pauvrette n'avait jamais porté de chaussures de sa vie et un petit

châle noir à carreaux rouges servait à lui couvrir la tête et les

épaules.

Le premier témoignage d'affection que lui donna Macloune fut l'achat

d'une paire de souliers et d'une robe d'indienne à ramages, qu'il

apporta un jour de Montréal et qu'il offrit timidement à la pauvre

fille, en lui disant, dans son langage particulier:

--Robe, mam'selle, souliers, mam'selle. Macloune achète ça pour vous.

Vous prendre, hein?

Et Marie Joyelle avait accepté simplement devant le regard

d'inexprimable affection dont l'avait enveloppée Macloune en lui

offrant son cadeau.

C'était la première fois que la pauvre Marichette, comme on

l'appelait toujours, se voyait l'objet d'une offrande qui ne

provenait pas d'un sentiment de pitié. Elle avait compris Macloune,

et sans s'occuper de sa laideur et de son baragouinage, son coeur

avait été profondément touché.

Et à dater de ce jour Macloune et Marichette s'aimèrent, comme on

s'aime lorsqu'on a dix-huit ans, oubliant que la nature avait fait

d'eux des êtres à part qu'il ne fallait même pas penser à unir par le

mariage.

Macloune dans sa franchise et dans sa simplicité raconta à sa mère ce

qui s'était passé, et la vieille Marie Gallien trouva tout naturel

que son fils eût choisi une bonne amie et qu'il pensât au mariage.

Tout le village fut bientôt dans le secret, car le dimanche suivant

Macloune était parti de bonne heure dans son canot pour se rendre à

la Petite-Misère dans le but de prier Marichette de l'accompagner à

la grand'messe à Lanoraie. Et celle-ci avait accepté sans se faire

prier, trouvant la demande absolument naturelle, puisqu'elle avait

accepté Macloune comme son cavalier en recevant ses cadeaux.

Marichette se fit belle pour l'occasion. Elle mit sa robe à ramages

et ses souliers français; il ne lui manquait plus qu'un chapeau à

plumes comme en portaient les filles de Lanoraie, pour en faire une

demoiselle à la mode. Son oncle, qui l'avait recueillie, était un

pauvre diable qui se trouvait à la tête d'une nombreuse famille et

qui ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser en la mariant au

premier venu; et autant, pour lui, valait Macloune qu'un autre.

Il faut avouer qu'il se produisit une certaine sensation, dans le

village, lorsque sur le troisième coup de la grand'messe Macloune

apparut donnant le bras à Marichette. Tout le monde avait trop

d'affection pour le pauvre garçon pour se moquer de lui ouvertement,

mais on se détourna la tête pour cacher des sourires qu'on ne pouvait

supprimer entièrement.

Les deux amoureux entrèrent dans l'église sans paraître s'occuper de

ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la

tête de la grande allée centrale, sur des bancs de bois réservés aux

pauvres de la paroisse.

Et là, sans tourner la tête une seule fois, et sans s'occuper de

l'effet qu'ils produisaient, ils entendirent la messe avec la plus

grande piété.

Ils sortirent de même qu'ils étaient entrés, comme s'ils eussent été

seuls au monde et ils se rendirent tranquillement à pas mesurés, chez

Marie Gallien où les attendait le dîner du dimanche.

--Macloune a fait une "blonde"! Macloune va se marier!

--Macloune qui fréquente la Marichette!

Et les commentaires d'aller leur train parmi la foule qui se réunit

toujours à la fin de la grand'messe, devant l'église paroissiale,

pour causer des événements de la semaine.

--C'est un brave et honnête garçon, disait un peu tout le monde, mais

il n'y avait pas de bon sens pour un singe comme lui, de penser au

mariage.

C'était là le verdict populaire!

Le médecin qui était célibataire et qui dînait chez le curé tous les

dimanches, lui souffla un mot de la chose pendant le repas, et il fut

convenu entre eux qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. Ils

pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune malade,

infirme, rachitique et difforme comme il l'était, de devenir le

père d'une progéniture qui serait vouée d'avance à une condition

d'infériorité intellectuelle et de décrépitude physique. Rien ne

pressait cependant et il serait toujours temps d'arrêter le mariage

lorsqu'on viendrait mettre les bans à l'église.

Et puis! ce mariage; était-ce bien sérieux, après tout?

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 17 / 24 题