IV

Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses

petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre

son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais

chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au

village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,

pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de

l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours

moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,

un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et

qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies

dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela

avec toujours le même:

--Bôjou Maïchette!

--Bonjour Macloune!

Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord

du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,

quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de

femme se faisait entendre de la maison.

--Marichette! oh! Marichette!

C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au

lit.

Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant

fixement, les yeux dans les yeux et:

--Bôsoi Maïchette!

--Bonsoir Macloune!

Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.

Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir

Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.

--Bôjou Maïchette!

--Bonjour Macloune!

Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton

blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de

la jeune fille.

--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!

--Oui, Macloune! quand tu voudras.

Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste

pour sceller leurs fiançailles.

Et ce fut tout.

Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à

mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il

était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux

époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la

pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de

séparation ou de communauté de biens.

Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses

habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le

curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son

bréviaire.

--Bonjour Maxime!

Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.

--Bôjou mosieur curé!

--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.

--Oui! mosieur curé.

--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!

--Oui! mosieur curé.

--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens

de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle

sans toi pour lui donner du pain!

Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections

à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un

chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans

comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.

--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,

maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.

Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait

pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put

comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans

l'impossibilité de prononcer une seule parole.

Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser

Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme

fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait

ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le

frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il

suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des

villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa

mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota

ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put

que répondre:

--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!

Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta

de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait

la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son

Macloune d'épouser celle qu'il aimait.

V

Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas

du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se

dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la

Petite-Misère pour y voir Marichette.

Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était

froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la

pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou

fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il

l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans

son canot, il disparut dans la nuit sombre.

Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité

l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle

s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:

--Bonjour Macloune!

--Bôjou Maïchette!

Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment

contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,

entrecoupées de sanglots déchirants:

--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to

pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour

marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.

Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les

frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux

Macloune.

Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la

pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui

gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.

Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le

fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues

déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds

des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations

plaintives en se tenant embrassés.

Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils

oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence

de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les

envahissait.

Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du

jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils

grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les

couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui

soufflait toujours en tempête.

Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se

dirent:

--Adieu, Macloune!

--Adieu, Maïchette!

Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des

dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son

absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se

dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute

son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans

les vagues.

Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant

d'atteindre la rive opposée.

Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude

mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure

enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie

Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.

Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il

souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le

prêtre au plus tôt.

Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le

délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune

reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira

en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable

désespérance et en murmurant le nom de Marichette.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 18 / 24 题