Macloune, qui ne causait guère que lorsqu'il y était forcé par ses
petites affaires, ignorait tous les complots que l'on tramait contre
son bonheur. Il vaquait à ses occupations, selon son habitude, mais
chaque soir, à la faveur de l'obscurité, lorsque tout reposait au
village, il montait dans son canot et traversait à la Petite-Misère,
pour y rencontrer Marichette qui l'attendait sur la falaise afin de
l'apercevoir de plus loin. Si pauvre qu'il fût, il trouvait toujours
moyen d'apporter un petit cadeau à sa bonne amie: un bout de ruban,
un mouchoir de coton, un fruit, un bonbon qu'on lui avait donné et
qu'il avait conservé, quelques fleurs sauvages qu'il avait cueillies
dans les champs ou sur les bords de la grande route. Il offrait cela
avec toujours le même:
--Bôjou Maïchette!
--Bonjour Macloune!
Et c'était là toute leur conversation. Ils s'asseyaient sur le bord
du canot que Macloune avait tiré sur la grève et ils attendaient là,
quelquefois pendant une heure entière, jusqu'au moment où une voix de
femme se faisait entendre de la maison.
--Marichette! oh! Marichette!
C'était la tante qui proclamait l'heure de rentrer pour se mettre au
lit.
Les deux amoureux se donnaient tristement la main en se regardant
fixement, les yeux dans les yeux et:
--Bôsoi Maïchette!
--Bonsoir Macloune!
Et Marichette rentrait au logis et Macloune retournait à Lanoraie.
Les choses se passaient ainsi depuis plus d'un mois, lorsqu'un soir
Macloune arriva plus joyeux que d'habitude.
--Bôjou Maïchette!
--Bonjour Macloune!
Et le pauvre infirme sortit de son gousset une petite boîte en carton
blanc d'où il tira un jonc d'or bien modeste qu'il passa au doigt de
la jeune fille.
--Nous autres, mariés à Saint-Michel. Hein! Maïchette!
--Oui, Macloune! quand tu voudras.
Et les deux pauvres déshérités se donnèrent un baiser bien chaste
pour sceller leurs fiançailles.
Et ce fut tout.
Le mariage étant décidé pour la Saint-Michel, il n'y avait plus qu'à
mettre les bans à l'église. Les parents consentaient au mariage et il
était bien inutile de voir le notaire pour le contrat, car les deux
époux commenceraient la vie commune dans la misère et dans la
pauvreté. Il ne pouvait être question d'héritage, de douaire et de
séparation ou de communauté de biens.
Le lendemain, sur les quatre heures de relevée, Macloune mit ses
habits des dimanches et se dirigea vers le presbytère où il trouva le
curé qui se promenait dans les allées de son jardin, en récitant son
bréviaire.
--Bonjour Maxime!
Le curé seul, au village, l'appelait de son véritable prénom.
--Bôjou mosieur curé!
--J'apprends, Maxime, que tu as l'intention de te marier.
--Oui! mosieur curé.
--Avec Marichette Joyelle de Contrecoeur!
--Oui! mosieur curé.
--Il n'y faut pas penser, mon pauvre Maxime. Tu n'as pas les moyens
de faire vivre une femme. Et ta pauvre mère, que deviendrait-elle
sans toi pour lui donner du pain!
Macloune, qui n'avait jamais songé qu'il pût y avoir des objections
à son mariage, regarda le curé d'un air désespéré, de cet air d'un
chien fidèle qui se voit cruellement frappé par son maître, sans
comprendre pourquoi on le maltraite ainsi.
--Eh non! mon pauvre Maxime, il n'y faut pas penser. Tu es faible,
maladif. Il faut remettre cela à plus tard, lorsque tu seras en âge.
Macloune, atterré, ne pouvait pas répondre. Le respect qu'il avait
pour le curé l'en aurait empêché, si un sanglot qu'il ne put
comprimer et qui l'étreignait à la gorge, ne l'eut mis dans
l'impossibilité de prononcer une seule parole.
Tout ce qu'il comprenait c'est qu'on allait l'empêcher d'épouser
Marichette et dans sa naïve crédulité il considérait l'arrêt comme
fatal. Il jeta un long regard de reproche sur celui qui sacrifiait
ainsi son bonheur, et, sans songer à discuter le jugement qui le
frappait si cruellement, il partit en courant vers la grève qu'il
suivit, pour rentrer à la maison, afin d'échapper à la curiosité des
villageois qui l'auraient vu pleurer. Il se jeta dans les bras de sa
mère qui ne comprenait rien à sa peine. Le pauvre infirme sanglota
ainsi pendant une heure et aux questions réitérées de sa mère ne put
que répondre:
--Mosieur curé veut pas moi marier Maïchette. Moi mourir, maman!
Et c'est en vain que la pauvre femme, dans son langage baroque, tenta
de le consoler. Elle irait elle-même voir le curé et lui expliquerait
la chose. Elle ne voyait pas pourquoi on voulait empêcher son
Macloune d'épouser celle qu'il aimait.
V
Mais Macloune était inconsolable. Il ne voulut rien manger au repas
du soir et, aussitôt l'obscurité venue, il prit son aviron et se
dirigea vers la grève, dans l'intention de traverser à la
Petite-Misère pour y voir Marichette.
Sa mère tenta de le dissuader car le ciel était lourd, l'air était
froid et de gros nuages roulaient à l'horizon. On allait avoir de la
pluie et peut-être du gros vent. Mais Macloune n'entendit point, ou
fit semblant de ne pas comprendre les objections de sa mère. Il
l'embrassa tendrement en la serrant dans ses bras et, sautant dans
son canot, il disparut dans la nuit sombre.
Marichette l'attendait sur la rive à l'endroit ordinaire. L'obscurité
l'empêcha de remarquer la figure bouleversée de son ami et elle
s'avança vers lui avec la salutation accoutumée:
--Bonjour Macloune!
--Bôjou Maïchette!
Et la prenant brusquement dans ses bras, il la serra violemment
contre sa poitrine, en balbutiant des phrases incohérentes,
entrecoupées de sanglots déchirants:
--Tu sais Maïchette... Mosieu curé veut pas nous autres marier... to
pauvre, nous autres... to laid, moi... to laid... to laid, pour
marier toi... moi veux plus vivre... moi veux mourir.
Et la pauvre Marichette, comprenant le malheur terrible qui les
frappait, mêla ses pleurs aux plaintes et aux sanglots du malheureux
Macloune.
Et ils se tenaient embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la
pluie qui commençait à tomber à torrents et du vent froid du nord qui
gémissait dans les grands peupliers qui bordent la côte.
Des heures entières se passèrent. La pluie tombait toujours; le
fleuve agité par la tempête était couvert d'écume et les vagues
déferlaient sur la grève en venant couvrir, par intervalle, les pieds
des amants qui pleuraient et qui balbutiaient des lamentations
plaintives en se tenant embrassés.
Les pauvres enfants étaient trempés par la pluie froide, mais ils
oubliaient tout dans leur désespoir. Ils n'avaient ni l'intelligence
de discuter la situation, ni le courage de secouer la torpeur qui les
envahissait.
Ils passèrent ainsi la nuit et ce n'est qu'aux premières lueurs du
jour qu'ils se séparèrent dans une étreinte convulsive. Ils
grelottaient en s'embrassant, car les pauvres haillons qui les
couvraient les protégeaient à peine contre la bise du nord qui
soufflait toujours en tempête.
Était-ce par pressentiment ou simplement par désespoir qu'ils se
dirent:
--Adieu, Macloune!
--Adieu, Maïchette!
Et la pauvrette, trempée et transie jusqu'à la moëlle, claquant des
dents, rentra chez son oncle où l'on ne s'était pas aperçu de son
absence, tandis que Macloune lançait son canot dans les roulins et se
dirigeait vers Lanoraie. Il avait vent contraire et il fallait toute
son habileté pour empêcher la frêle embarcation d'être submergée dans
les vagues.
Il en eut bien pour deux heures d'un travail incessant avant
d'atteindre la rive opposée.
Sa mère avait passé la nuit blanche à l'attendre, dans une inquiétude
mortelle. Macloune se mit au lit tout épuisé, grelottant, la figure
enluminée par la fièvre; et tout ce que put faire la pauvre Marie
Gallien pour réchauffer son enfant fut inutile.
Le docteur, appelé vers les neuf heures du matin, déclara qu'il
souffrait d'une pleurésie mortelle et qu'il l'allait appeler le
prêtre au plus tôt.
Le bon curé apporta le viatique au moribond qui gémissait dans le
délire et qui balbutiait des paroles incompréhensibles. Macloune
reconnut cependant le prêtre qui priait à ses côtés et il expira
en jetant sur lui un regard de doux reproche et d'inexprimable
désespérance et en murmurant le nom de Marichette.