III

--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de

sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant

bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du

tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il

fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste

Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a

trouvés chez le notaire Latour.

Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous

aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de

samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti

samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter

à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques

marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,

une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres

de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis

Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette

avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me

vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les

onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez

Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,

il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la

fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem

Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de

Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue

jusqu'à l'heure du départ.

Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,

pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez

Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une

tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les

autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps

devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de

l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné

rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger

un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.

J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma

pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon

train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le

père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer

la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut

en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste

Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes

le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était

facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je

fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le

grain.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 13 / 24 题