--D'abord, je n'ai pas d'objection à reconnaître qu'il y a plus de
sept ans que je fais des pâques de renard et même, en y réfléchissant
bien, j'avouerai que j'ai même passé deux ans sans faire de pâques du
tout, lorsque j'étais dans les chantiers. J'avais donc ce qu'il
fallait pour rencontrer la bête, s'il faut en croire Baptiste
Gallien, qui a étudié ces choses-là dans les gros livres qu'il a
trouvés chez le notaire Latour.
Je me moquais bien de la chose auparavant; mais, lorsque je vous
aurai raconté ce qui vient de m'arriver à Dautraye, dans la nuit de
samedi à dimanche, vous m'en direz des nouvelles. J'étais parti
samedi matin avec vingt-cinq poches d'avoine pour aller les porter
à Berthier chez Rémi Tranchemontagne et pour en rapporter quelques
marchandises: un p'tit baril de mélasse, un p'tit quart de cassonade,
une meule de fromage, une dame-jeanne de jamaïque et quelques livres
de thé pour nos provisions d'hiver. Le grand Sem à Gros-Louis
Champagne m'accompagnait et nous faisions le voyage en grand'charette
avec ma pouliche blonde--la meilleure bête de la paroisse, sans me
vanter, ni la pouliche non plus. Nous étions à Berthier sur les
onze heures de la matinée et, après avoir réglé nos affaires chez
Tranchemontagne, déchargé notre avoine, rechargé nos provisions,
il ne nous restait plus qu'à prendre un p'tit coup en attendant la
fraîche du soir pour reprendre la route de Lanoraie. Le grand Sem
Champagne fréquente une petite Laviolette de la petite rivière de
Berthier, et il partit à l'avance pour aller farauder sa prétendue
jusqu'à l'heure du départ.
Je devais le prendre en passant, sur les huit heures du soir, et,
pour tuer le temps, j'allai rencontrer des connaissances chez
Jalbert, chez Gagnon et chez Guilmette, où nous payâmes chacun une
tournée, sans cependant nous griser sérieusement ni les uns ni les
autres. La journée avait été belle, mais, sur le soir, le temps
devint lourd et je m'aperçus que nous ne tarderions pas à avoir de
l'orage. Je serais bien parti vers les six heures, mais j'avais donné
rendez-vous au grand Sem à huit heures et je ne voulais pas déranger
un garçon qui _gossait_ sérieusement et pour le bon motif.
J'attendis donc patiemment et je donnai une bonne portion à ma
pouliche, car j'avais l'intention de retourner à Lanoraie sur un bon
train. À huit heures précises, j'étais à la petite rivière, chez le
père Laviolette, où il me fallut descendre prendre un coup et saluer
la compagnie. Comme on ne part jamais sur une seule jambe, il fallut
en prendre un deuxième pour rétablir l'équilibre, comme dit Baptiste
Gallien, et après avoir dit le bonsoir à tout le monde, nous prîmes
le Chemin du Roi. La pluie ne tombait pas encore, mais il était
facile de voir qu'on aurait une tempête avant longtemps et je
fouettai ma pouliche dans l'espoir d'arriver chez nous avant le
grain.