IV

En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem

avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car

vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met

en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent

complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la

charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au

fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine

fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.

Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à

torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la

lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement

que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du

chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait

toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin

de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi

jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur

d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui

fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même

s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de

terreur:

--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!

Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux

qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me

fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_

en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai

la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne

suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à

la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête

terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me

passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument

qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de

me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou

bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue

dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est

alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je

promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu

me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de

la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper

la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma

poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un

rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma

jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à

moitié dégrisé par la peur, criait:

--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la

noirceur.

Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais

et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de

Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie

en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,

et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au

pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le

feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous

jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en

morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:

--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.

Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la

pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette

qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas

se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,

j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était

arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si

je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée

fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de

possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau

à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête

s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un

bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement

de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,

qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts

terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un

désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais

à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un

chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau

pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant

que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne

pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au

triple galop, et moi par derrière, naturellement.

Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en

frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La

bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la

faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de

Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer

d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la

gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter

à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit

pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais

certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel

élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de

la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes

efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais

délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de

la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je

me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous

examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue

longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une

queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!

La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la

recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la

route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait

dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le

choc avait éparpillées sur la route.

Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et

sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui

m'avait emporté.

Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,

qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la

route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.

--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour

voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de

l'empailler pour la conserver.

V

Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un

démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour

empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut

recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:

"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous

soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et

maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau

de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis

comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons

rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu

entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,

surnommé Fanfan Lazette.

Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant

de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la

queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,

et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,

illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du

manoir des seigneurs de Lanoraie.

Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit

F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus

haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans

nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des

conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut

de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le

seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.

Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir

leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.

Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,

déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît

être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la

carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un

état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans

la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir

rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa

conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau

qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une

barrière récemment peinte en vermillon.

Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé

Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue

les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la

tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à

grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.

En vue de ces témoignages et dépositions et:

Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de

temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que

le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper

la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un

des intéressés en cette cause;

Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.

Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,

échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin

Pierre Busseau, quelques jours plus tard;

Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est

fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans

les limites d'une décision péremptoire;

Décidons:

1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques

dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le

protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue

et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.

2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de

manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de

s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du

jour et de la nuit.

3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette

et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan

Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse

afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation

pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,

dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,

quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,

chacun payant les frais.

En foi de quoi nous avons signé,

Jean-Baptisle Gallien,

Onésime Bombenlert,

Damase Briqueleur.

Pour copie conforme: H. Beaugrand.

La chasse galerie: Légendes Canadiennes · 第 14 / 24 题