En entrant chez le père Laviolette, j'avais bien remarqué que Sem
avait pris un coup de trop; et c'est facile à voir chez lui, car
vous savez qu'il a les yeux comme une morue gelée, lorsqu'il se met
en fête, mais les deux derniers coups du départ le finirent
complètement et il s'endormit comme une marmotte au mouvement de la
charrette. Je lui plaçai la tête sur une botte de foin que j'avais au
fond de la voiture et je partis grand train. Mais j'avais à peine
fait une demi-lieue, que la tempête éclata avec une fureur terrible.
Vous vous rappelez la tempête de samedi dernier. La pluie tombait à
torrents, le vent sifflait dans les arbres et ce n'est que par la
lueur des éclairs que j'entrevoyais parfois la route. Heureusement
que ma pouliche avait l'instinct de me tenir dans le milieu du
chemin, car il faisait noir comme dans un four. Le grand Sem dormait
toujours, bien qu'il fût trempé comme une lavette. Je n'ai pas besoin
de vous dire que j'étais dans le même état. Nous arrivâmes ainsi
jusque chez Louis Trempe dont j'aperçus la maison jaune à la lueur
d'un éclair qui m'aveugla, et qui fut suivi d'un coup de tonnerre qui
fit trembler ma bête et la fit s'arrêter tout court. Sem lui-même
s'éveilla de sa léthargie et poussa un gémissement suivi d'un cri de
terreur:
--Regarde, Fanfan! la bête à grand'queue!
Je me retournai pour apercevoir derrière la voiture deux grands yeux
qui brillaient comme des tisons et, tout en même temps, un éclair me
fit voir un animal qui poussa un hurlement de _bête-à-sept-têtes_
en se battant les flancs d'une queue rouge de six pieds de long.--J'ai
la queue chez moi et je vous la montrerai quand vous voudrez!--Je ne
suis guère peureux de ma nature, mais j'avoue que me voyant ainsi, à
la noirceur, seul avec un homme saoul, au milieu d'une tempête
terrible et en face d'une bête comme ça, je sentis un frisson me
passer dans le dos et je lançai un grand coup de fouet à ma jument
qui partit comme une flèche. Je vis que j'avais la double chance de
me casser le cou dans une coulée ou en roulant en bas de la côte, ou
bien de me trouver face à face avec cette fameuse bête à grand'queue
dont on m'avait tant parlé, mais à laquelle je croyais à peine. C'est
alors que toutes mes pâques de renard me revinrent à la mémoire et je
promis bien de faire mes devoirs comme tout le monde, si le bon Dieu
me tirait de là. Je savais bien que le seul moyen de venir à bout de
la bête, si ça en venait à une prise de corps, c'était de lui couper
la queue au ras du trognon, et je m'assurai que j'avais bien dans ma
poche un bon couteau à ressort de chantier qui coupait comme un
rasoir. Tout cela me passa par la tête dans un instant pendant que ma
jument galopait comme une déchaînée et que le grand Sem Champagne, à
moitié dégrisé par la peur, criait:
--Fouette, Fanfan! la bête nous poursuit. J'lui vois les yeux dans la
noirceur.
Et nous allions un train d'enfer. Nous passâmes le village des Blais
et il fallut nous engager dans la route qui longe le manoir de
Dautraye. La route est étroite, comme vous savez. D'un côté, une haie
en hallier bordée d'un fossé assez profond sépare le parc du chemin,
et de l'autre, une rangée de grands arbres longe la côte jusqu'au
pont de Dautraye. Les éclairs pénétraient à peine à travers le
feuillage des arbres et le moindre écart de la pouliche devait nous
jeter dans le fossé du côté du manoir, ou briser la charrette en
morceaux sur les troncs des grands arbres. Je dis à Sem:
--Tiens-toi bien mon Sem! Il va nous arriver un accident.
Et vlan! patatras! un grand coup de tonnerre éclate et voilà la
pouliche affolée qui se jette à droite dans le fossé, et la charrette
qui se trouve sens dessus dessous. Il faisait une noirceur à ne pas
se voir le bout du nez, mais, en me relevant tant bien que mal,
j'aperçus au-dessus de moi les deux yeux de la bête qui s'était
arrêtée et qui me reluquait d'un air féroce. Je me tâtai pour voir si
je n'avais rien de cassé. Je n'avais aucun mal et ma première idée
fut de saisir l'animal par la queue et de me garer de sa gueule de
possédé. Je me traînai en rampant, et, tout en ouvrant mon couteau
à ressort que je plaçai dans ma ceinture, et au moment où la bête
s'élançait sur moi en poussant un rugissement infernal, je fis un
bond de côté et l'attrapai par la queue que j'empoignai solidement
de mes deux mains. Il fallait voir la lutte qui s'ensuivit. La bête,
qui sentait bien que je la tenais par le bon bout, faisait des sauts
terribles pour me faire lâcher prise, mais je me cramponnais comme un
désespéré. Et cela dura pendant au moins un quart d'heure. Je volais
à droite, à gauche, comme une casserole au bout de la queue d'un
chien, mais je tenais bon. J'aurais bien voulu saisir mon couteau
pour la couper, cette maudite queue, mais impossible d'y penser tant
que la charogne se démènerait ainsi. À la fin, voyant qu'elle ne
pouvait pas me faire lâcher prise, la voilà partie sur la route au
triple galop, et moi par derrière, naturellement.
Je n'ai jamais voyagé aussi vite que cela de ma vie. Les cheveux m'en
frisaient en dépit de la pluie qui tombait toujours à torrents. La
bête poussait des beuglements pour m'effrayer davantage et, à la
faveur d'un éclair, je m'aperçus que nous filions vers le pont de
Dautraye. Je pensais bien à mon couteau, mais n'osais pas me risquer
d'une seule main, lorsqu'en arrivant au pont, la bête tourna vers la
gauche et tenta d'escalader la palissade. La maudite voulait sauter
à l'eau pour me noyer. Heureusement que son premier saut ne réussit
pas, car, avec l'erre d'aller que j'avais acquise, j'aurais
certainement fait le plongeon. Elle recula pour prendre un nouvel
élan et c'est ce qui me donna ma chance. Je saisis mon couteau de
la main droite et, au moment où elle sautait, je réunis tous mes
efforts, je frappai juste et la queue me resta dans la main. J'étais
délivré et j'entendis la charogne qui se débattait dans les eaux de
la rivière Dautraye et qui finit par disparaître avec le courant. Je
me rendis au moulin où je racontai mon affaire au meunier et nous
examinâmes ensemble la queue que j'avais apportée. C'était une queue
longue de cinq à six pieds, avec un bouquet de poil au bout, mais une
queue rouge écarlate; une vraie queue de possédée, quoi!
La tempête s'était apaisée et à l'aide d'un fanal, je partis à la
recherche de ma voiture que je trouvai embourbée dans un fossé de la
route, avec le grand Sem Champagne qui, complètement dégrisé, avait
dégagé la pouliche et travaillait à ramasser mes marchandises que le
choc avait éparpillées sur la route.
Sem fut l'homme le plus étonné du monde de me voir revenir sain et
sauf, car il croyait bien que c'était le diable en personne qui
m'avait emporté.
Après avoir emprunté un harnais au meunier pour remplacer le nôtre,
qu'il avait fallu couper pour libérer la pouliche, nous reprîmes la
route du village où nous arrivâmes sur l'heure de minuit.
--Voilà mon histoire et je vous invite chez moi un de ces jours pour
voir la queue de la bête. Baptiste Lambert est en train de
l'empailler pour la conserver.
V
Le récit qui précède donna lieu, quelques jours plus tard, à un
démêlé resté célèbre dans les annales criminelles de Lanoraie. Pour
empêcher un vrai procès et les frais ruineux qui s'ensuivent, on eut
recours à un arbitrage dont voici le procès-verbal:
"Ce septième jour de novembre 1856, à 3 heures de relevée, nous
soussignés, Jean-Baptiste Gallien, instituteur diplômé et
maître-chantre de la paroisse de Lanoraie, Onésime Bombenlert, bedeau
de la dite paroisse, et Damase Briqueleur, épicier, ayant été choisis
comme arbitres du plein gré des intéressés en cette cause, avons
rendu la sentence d'arbitrage qui suit dans le différend survenu
entre François-Xavier Trempe, surnommé Francis Jean-Jean et Joseph,
surnommé Fanfan Lazette.
Le sus-nommé F.-X. Trempe revendique des dommages-intérêts, au montant
de cent francs, au dit Fanfan Lazette, en l'accusant d'avoir coupé la
queue de son taureau rouge dans la nuit du samedi 3 octobre dernier,
et d'avoir ainsi causé la mort du dit taureau d'une manière cruelle,
illégale et subreptice, sur le pont de la rivière Dautraye, près du
manoir des seigneurs de Lanoraie.
Le dit Fanfan Lazette nie d'une manière énergique l'accusation dudit
F.-X. Trempe et la déclare malicieuse et irrévérencieuse, au plus
haut degré. Il reconnaît avoir coupé la queue d'un animal connu dans
nos campagnes sous le nom de _bête à grand'queue_ dans des
conditions fort dangereuses pour sa vie corporelle et pour le salut
de son âme, mais cela à son corps défendant et parce que c'est le
seul moyen reconnu de se débarrasser de la bête.
Et les deux intéressés produisent chacun un témoin pour soutenir
leurs prétentions, tel que convenu dans les conditions d'arbitrage.
Le nommé Pierre Busseau, engagé au service du dit F.-X. Trempe,
déclare que la queue produite par le susdit Fanfan Lazette lui paraît
être la queue du défunt taureau de son maître, dont il a trouvé la
carcasse échouée sur la grève, quelques jours auparavant, dans un
état avancé de décomposition. Le taureau est précisément disparu dans
la nuit du 3 octobre, date où le dit Fanfan Lazette prétend avoir
rencontré la _bête à grand'queue_. Et ce qui le confirme dans sa
conviction, c'est la couleur de la susdite queue du susdit taureau
qui, quelques jours auparavant, s'était amusé à se gratter sur une
barrière récemment peinte en vermillon.
Et se présente ensuite le nommé Sem Champagne, surnommé
Sem-à-gros-Louis, qui désire confirmer de la manière la plus absolue
les déclarations de Fanfan Lazette, car il était avec lui pendant la
tempête du 3 octobre et il a aperçu et vu distinctement la _bête à
grand'queue_ telle que décrite dans la déposition du dit Lazette.
En vue de ces témoignages et dépositions et:
Considérant que l'existence de la _bête à grand' queue_ a été de
temps immémoriaux reconnue comme réelle, dans nos campagnes, et que
le seul moyen de se protéger contre la susdite bête est de lui couper
la queue comme paraît l'avoir fait si bravement Fanfan Lazette, un
des intéressés en cette cause;
Considérant, d'autre part, qu'un taureau rouge appartenant à F.-X.
Trempe est disparu à la même date et que la carcasse a été trouvée,
échouée et sans queue, sur la grève du Saint-Laurent par le témoin
Pierre Busseau, quelques jours plus tard;
Considérant qu'en face de témoignages aussi contradictoires il est
fort difficile de faire plaisir à tout le monde, tout en restant dans
les limites d'une décision péremptoire;
Décidons:
1. Qu'à l'avenir le dit Fanfan Lazette soit forcé de faire ses pâques
dans les conditions voulues par notre Sainte Mère l'Église, ce qui le
protégera contre la rencontre des loups-garous, bêtes à grand'queue
et feux follets quelconques, en allant à Berthier ou ailleurs.
2. Que le dit F.-X. Trempe soit forcé de renfermer ses taureaux de
manière à les empêcher de fréquenter les chemins publics et de
s'attaquer aux passants dans les ténèbres, à des heures indues du
jour et de la nuit.
3. Que les deux intéressés en cette cause, les susdits Fanfan Lazette
et F.-X. Trempe soient condamnés à prendre la queue coupée par Fanfan
Lazette et à la mettre en loterie parmi les habitants de la paroisse
afin que la somme réalisée nous soit remise à titre de compensation
pour notre arbitrage, pour suivre la bonne tradition qui veut que,
dans les procès douteux, les juges et les avocats soient rémunérés,
quel que soit le sort des plaideurs qui sont renvoyés dos à dos,
chacun payant les frais.
En foi de quoi nous avons signé,
Jean-Baptisle Gallien,
Onésime Bombenlert,
Damase Briqueleur.
Pour copie conforme: H. Beaugrand.