I
C'est absolument comme je te le dis, insista le p'tit Pierriche
Desrosiers, j'ai vu moi-même la queue de la bête. Une queue poilue
d'un rouge écarlate et coupée en sifflet pas loin du... trognon.
Une queue de six pieds, mon vieux!
--Oui c'est ben bon de voir la queue de la bête, mais c'vlimeux de
Fanfan Lazette est si blagueur qu'il me faudrait d'autres preuves que
ça pour le croire sur parole.
--D'abord, continua Pierriche, tu avoueras ben qu'il a tout ce qu'il
faut pour se faire poursuivre par la bête à grand'queue. Il est
blagueur, tu viens de le dire, il aime à prendre la goutte, tout le
monde le sait, et ça court sur la huitième année qu'il fait des
pâques de renard. S'il faut être sept ans sans faire ses pâques
ordinaires pour courir le loup-garou, il suffit de faire des pâques
de renard pendant la même période pour se faire attaquer par la bête
à grand'queue. Et il l'a rencontrée en face du manoir de Dautraye,
dans les grands arbres qui bordent la route où le soleil ne pénètre
jamais, même en plein midi. Juste à la même place où Louison Laroche
s'était fait arracher un oeil par le maudit animal, il a environ une
dizaine d'années.
Ainsi causaient Pierriche Desrosiers et Maxime Sanssouci, en prenant
clandestinement un p'tit coup dans la maisonnette du vieil André
Laliberté qui vendait un verre par ci et par là à ses connaissances,
sans trop s'occuper des lois de patentes ou des remontrances du curé.
--Et toi, André, que penses-tu de tout ça? demanda Pierriche. Tu as
dû en voir des bêtes à grand'queue dans ton jeune temps. Crois-tu que
Fanfan Lazette en ait rencontré une, à Dautraye?
--C'est ce qu'il prétend, mes enfants, et, comme le voici qui vient
prendre sa nippe ordinaire, vous n'avez qu'à le faire jaser lui-même
si vous voulez en savoir plus long.